Ta mère, quoique paresseuse en matière de littérature, est une lectrice avide lorsqu'il s'agit de traiter des sujets qu'elle juge importants. En l'occurrence, s'agissant de toi, elle se montre exigeante et réclame son quota de mots. Aujourd'hui, j'ai donc le devoir d'être inspiré sous son aimable pression. C'est que le contact direct et permanent ne lui suffit pas, elle voudrait en savoir plus et t'observer sous toutes les perspectives possibles, et te deviner au fil des mots de mon journal.
Alors, je me fais reporter de l'ordinaire, consignant le quotidien d'une femme enceinte, traquant le fait divers pour le besoin de glose, l'échappée se conçois à partir de l'anodin. Chaque épisode de ta vie prénatale est attendu, suivi comme un feuilleton haletant : tu es sa star. Je suis ton paparazzi.
Au fur et à mesure cependant, il devient de moins en moins aisé de trouver de la nouveauté à tes aventures. Si l'on se place du point de vue des faits, on comprendra bien ceci : tes aventures intra-utérines sont monotones et ennuyeuses, et fournissent un piètre sujet journalistique. Alors, quand des amis me demandent de tes nouvelles : «Comment il va ton bébé ? », je réponds sans inspiration : « Ça grossit, ça grossit... » Quand bien même que j'aimerais élaborer un peu, cela se trouve être ma seule certitude à propos de ton évolution. A moins de dire n'importe quoi, il faut parler de littératures ordianaires telles que celles que l'on rencontre dans les livres : l'angoisse de la grossesse, l'alimentation et d'autres banalités de ce genre. Tu donnes certes quelques coups de patte par intermittence, mais tes performances sont souvent trop furtives. Et puis, la plupart du temps, tu t'arrêtes de bouger dès que je m'approche, alors il n'y a rien à dire. Si jamais je parviens à détecter le fameux mouvement, ce n'est jamais sensationnel, je suis déçu de ne découvrir qu'un pied derrière une peau tendue. Comment veux-tu dans ces conditions-là que je puisse trouver l'inspiration pour continuer ton journal ? Je suis à court de scoops !
Alors, j'ai beaucoup réfléchi sur le moyen de distraire ta torpeur amniotique en me demandant quelle était la méthode à employer pour te transformer en un véritable acteur. À force de réflexion, l'éducation, en proposant ni plus ni moins de spéculer sur ton futur m'a semblé tout à fait propre à fournir le matériel de quelques bavardages capables d'épuiser les trois longs mois qui restent à attendre : comment t'élèverons-nous ? Quelles valeurs te transmettrons-nous ? Ce petit jeu est comme de tirer sur une bobine de laine, le sujet est inépuisable ; il est aussi vaste et propice aux gloses que le sont les religions. L'éducation, en somme, c'est le bonheur des écrivains. Alors, pour dissertons allégrement tant que ces spéculations ne souffrent aucune contradiction. De toute façon, cette question se posera un jour ou l'autre, commençons scientifiquement.
J'ai donc repris les projets écrits au brouillon quand je songeais en rêvant au moment où « je serai Papa ». J'avais déjà une ambition pour ma descendance bien avant que tu naisses, car je pensais à la reprise de l'entreprise familiale. L'éducation est surtout et avant tout une question d'orgueil, un moyen de se prolonger en laisser sa trace. L'extrême fragilité de mes élucubrations, loin de me décourager, me laissait autant de latitudes pour inventer ce monde idéal où je voulais que tu grandisses. L'enfance est un monde protégé et la dure loi de la vie y est arrangée, en conséquence il est possible d'y apporter quelques améliorations, le pendant de ceci est de te faire grandir dans un monde trop artificiel parce que trop réfléchi. L'éducation est donc une affaire de compromis entre l'état de nature et l'intelligence humaine. Suivons donc ces lignes directrices et tentons de formuler une stratégie...
Hélas, alors que tu es proche de devenir une réalité, avant d'aller plus avant, je dois avouer n'être plus certain d'avoir la force de mes ambitions. Je trouve en effet toute sorte de complications à mes belles idées à mesure que tu te concrétises. Plus rien ne me paraît simple, une foule de compromis s'annoncent et je crois bien qu'il faudra plier à certains endroits de ma téléologie. Au pied d'un mur incommensurable, car il ne me semble pas possible d'envisager ton éducation sans être global, penser ton éducation est aussi difficile que de rédiger un traité de philosophie morale. Si l'on se contentait de dire que l'éducation vise à rendre les gens bons, on n'aurait guère fait avancer le problème !
C'est également très intimidant de responsabilité. La transmission d'une morale est pour l'esprit aussi important que de transmettre ses gènes pour le corps.
Aussi loin que je me souvienne, les bases d'une « bonne » éducation m'ont pourtant toujours paru aller de soi. L'éducation après tout n'est qu'un catéchisme de principe. Ce devrait être simple comme de lire l'évangile et n'importe qui, pourvu qu'il ait quelques principes, devrait pouvoir y parvenir. Pourtant, il serait bien naïf d'en rester là, la réalité met à mal tous les jours cette conception trop régulière des relations parent/enfant.
En premier lieu, parce qu'on est jamais seul à penser pour un enfant, non seulement il faut s'entendre dans le couple, mais également avec la famille, les amis, la société, car ses choix ne sont jamais tout à fait indiscutables. D'autre part, même en ayant les idées claires, l'interprétation circonstanciée des lois est une science à part entière et nécessitant une exégèse pour s'appliquer au cas pratique. Concevoir l'univers en croyant que chaque effet avait une cause distincte et isolable et penser que tout pouvait se contrôler avec un peu de réflexion ne peut se concevoir que dans une tour d'ivoire. Les dogmes sont obligés de s'assouplir un peu à l'approche du chaos de la vie. Mieux vaut donc la jouer modeste et s'ajuster un peu aux contingences réelles.
Deuxièmement, arrêter définitivement une théorie d'éducation constitue une imprudence majeure à travers la perspective du temps, je n'ai qu'une vision parcellaire de cette grande oeuvre. Tôt ou tard, toute affirmation péremptoire sera contredite. Dans cette guerre d'usure, chaque résolution risque de dériver au gré des circonstances. Alors, je peux bien jurer que jamais je ne t'abandonnerai devant la télé. Ce voeu pieux ne se vérifiera jamais que dans vingt ans. Finalement, si je voulais m'avancer un tant soit peu sur ce sujet, je crois que je devrais rester évasif tout en restant magistral, de la même manière que les économistes et autres scientifiques de pacotille prédisent l'avenir du monde. Seul le temps consacrera ou pas mes édits.
Enfin, il faut comprendre que je nous n'avons pas, en temps que parent, vocation de ciel et d'horizon. L'éducation propose des finalités globales, mais les ambitions faites pour ses enfants sont des vanités dérisoires en regard de la magistrale leçon que donne la vie. Il faut se résigner, car le combat que je m'apprête à livrer est perdu d'avance.
L’éducation doit donner les bases du bien et du mal, mais sait-on positivement ce qu'est le bien, ce qu'est le mal ? La question mérite d'être posée puisque des traités entiers en font l'objet. Admettons par exemple qu'il s'agisse de faire la promotion de la justice. Une chose est de dire : « c'est mal d'être injuste ». A moins de se contenter de dénoncer et d'enfoncer les portes ouvertes, pour être moins fumeux dans cette indication il faut penser un peu. La priorité des différentes valeurs n'est pas universelle. Suivant que l'on privilégie l'honnêteté ou le courage, la tolérance ou la conscience, l'universalité de l'éducation est discutable. Il faut donc accepter de n'être que l'interprète de ses idéaux et résoudre les conflits dans la compromission à défaut de pouvoir être un guide lumineux. La science de l'éducation est aussi retorse que la matière sur laquelle elle s'applique et échappe à toutes mathématiques.
À partir d'une potion d'idéaux et de banalités philosophiques, je donne la couleur. Par le prisme de ma propre éducation, je retiens le bon et je corrige les erreurs que je suppose. En transparence de cet art savant, ce sera malgré tout mon inconscient qui sera la véritable inspiration du tableau : de mes peurs inavouables à mes fantasmes obsessionnels. Dressons le premier itinéraire :
Ton prénom trahit l'ambition, d'ailleurs banale pour un père, que tu prennes une certaine importance dans le monde. César, cet empereur cruel qui conquit les Gaules est indubitablement parvenu à marquer son temps. Cependant, il n'est pas question d'envisager une telle carrière si glorieuse qu'elle fut, ni son talent de stratège, ni son talent d'écrivain ne sont à remettre en cause, mais cet homme fut le premier dictateur, il ne peut pas constituer un modèle moderne. Pourtant, quoique cela puisse paraître présomptueux, j'aime cette idée impériale : plus encore que les rois, les empereurs changent le monde. Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon... ont en commun d'être resté des inventeurs géniaux, alors que les petites jalousies des hommes qui les entourait se refusaient au bon sens le plus évident. Aussi, la haute opinion des empereurs dans notre conscience collective est probablement liée à ces qualités d'intelligence, indépendance et force qu'on ne peut leur refuser. Ces trois axes sont essentiels, positifs et complémentaires. Lorsque le corps et l'esprit s'allient, le rationnel comme l'irrationnel défrichent allégrement la vie. La providence n'a pas de sens pour les empereurs et pour eux la liberté n'est pas effrayante. L'antiquité avait un prosaïsme qui ne s'encombrait pas de circonvolutions pour penser l'éducation, et peut-être la clarté des vues antiques tient dans le mépris de la fragilité et du faible, pour les grecs, les romains : on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.
L'intelligence est le premier moyen d'être heureux, elle permet tout du moins de ne pas être triste, car comprendre le monde, c'est se comprendre soi-même et y trouver sa place. Or, il n'y a rien de pire que de se sentir inutile, développer son intelligence, être capable de faire cohabiter ces différentes vérités du monde dans un seul esprit c'est multiplier les chances de trouver une vocation. L'intelligence se développe à la fois par la réflexion et par l'écoute. Ces deux aspects sont complémentaires l'un de l'autre. Les gens dont on qu'ils réfléchissent trop, n'écoutent pas assez, et ceux qui écoutent, mais ne réfléchissent pas ne tirent pas le profit de leur culture. Certains croient distinguer deux types d'intelligence : d'un côté, les intelligences dites « scientifiques » et de l'autre les intelligences dites « littéraires ». La première place au dessus de tout la capacité à être logique et cohérent, l'autre privilégie le développement du langage et sa capacité à se faire comprendre. Quoique la tendance actuelle préfère les scientifiques, chacune de ces approches est incomplète si elle s'entend seule. Le cartésianisme au sens étroit du terme empêche de comprendre l'irrationnel et l'infini qui jouent pourtant des rôles importants dans nos vies et l'excès de volubilité tend à vider l'être de sa conséquence et de son crédit. Le cocktail de l'intelligence est donc une potion bien dosée d'introspection et d'extraversion. Les diverses proportions sont les marques de fabrique de chaque éducation. S'il s'agit d'exister socialement, l'intelligence est pourtant impuissante, si elle n'est pas secondée par la force.
La force offre l'opportunité d'exister, elle créé le réel. Se déclinant sur le corps et dans l'esprit, la force physique et morale te vient avec l'âge. Ce moyen d'existence a l'inconvénient majeur de n'être intrinsèquement ni bon, ni mauvais et notre premier rôle consistera à modérer tes ardeurs, car une action entraîne une réaction d'autant plus douloureuse que la force est utilisée à mauvais escient. Par exemple, la douleur de la chute sera d'autant plus importante que tu courras vite. Il n'est pas toujours utile de recourir à la force, elle permet d'être actif et signifiant. L'anachorète, pour ne pas risquer sa tranquillité évitera sans doute de faire des vagues. Mais je doute que la sagesse soit ton premier mouvement, car vivre, à moins d'être très philosophe et d'avoir une barbe blanche, c'est surtout être orgueilleux.
Pour être parfait, il manque seulement à l'empereur de ne pas laisser s'exprimer suffisamment son coeur et d'être un peu froid dans sa solitude. Une fois que les choses sont comprises, maîtrisées et qu'elle ne nous sont plus attachées, la mort ne sera plus effrayante. Mais pour en arriver là, il faut laisser vibrer cette chose incapable de duplicité et qui bat perpétuellement. Le coeur n'est ni bon, ni mauvais et pour ainsi dire, il échappe à toute forme de domestication, mais tant qu'il seras en toi, tu continueras d'espérer. Et cet essentiel, il ne faut pas le tuer. Pour illustrer cela je me prendrai en exemple, je n'ai pas toujours été probe, dans ma jeunesse je fus surtout fier de ce que j'étais, je me considérais artiste, unique et doté d'une imagination supérieure. Aujourd'hui, alors qu'il n'est plus question d'être tout à fait un autre, j'ai parfois quelques regrets d'avoir été aussi fier, car au delà des quelques mots très prétentieux que j'ai pu avoir et qui me font rougir maintenant, je crois que j'aurais pu être meilleur si j'avais fait preuve d'un peu moins de suffisance. Pour autant, il ne s'agit que d'un point de vue raisonnable qui possède les limites de mon intelligence. Cette présomption était mon coeur : ce que je suis dans sa plus prosaïque expression, si je n'avait pas été si aveugle et si borné, serais-je jamais parvenu à écrire lisiblement si je m'étais figuré clairement tout le chemin qu'il me fallait parcourir. Je ne connais honnêtement pas la réponse à cette question. Aussi, je voudrais relativiser tout ce que j'ai dit de positif dans les qualités que je pense qu'une éducation doit fournir. Dieu sera toujours le maître de cet apprentissage, aussi les étapes de la croissance l'enfance et l'adolescence, incluant l'âge ingrat où les logiques sont conflictuelle et relèvent en apparence d'une forme de bêtise sont probablement nécessaire à une conscientisation digne de ce nom.
Dans le fond, peu m'importe que tu sois ou pas le maître du monde, mais j'aimerais au moins que tu sois le maître de son destin.
Nous aurions pu t'appeler d'un autre nom : David, Charles, Marcel, Louis....
Dans une deuxième définition plus modeste, l'éducation se contente de se substituer à l'expérience pour éviter certains écueils de l'apprentissage. Dès lors, plus besoin de théorie, en se basant sur l'expérience personnelle, l'éducation est à la fois plus affirmative et moins philosophique, Cristina t'apprendra sûrement qu'il faut partir tôt de chez ses parents et tolérera que tu ne manges pas de viande, je t'apprendrais certainement à ne pas craindre la rencontre avec les autres et t'encouragerai à étudier beaucoup. Il faut cependant se rendre compte de l'incomplétude cette conception du monde puisqu'elle est limitée par nos propres chemins et bien sur tes chemins à toi, nous ne serons pas passés. L'homme est beaucoup plus efficace à transmettre son irrationalité que sa raison. Simplement parce qu'il est difficile d'être raisonnable et que, par définition, l'irrationnel n'est jamais modéré, nous sommes incapables de contrôler notre transmission, commençant par nos phobies : tu seras contaminé par notre rapport à l'argent, rapport à l'autorité, rapport à l'ordre social, rapport à la mort, rapport à l'intellect, rapport à l'Homme...
Ainsi, alors que je voulais être capitaine d'un bateau, je me retrouve acculé à la suprématie de la nature sur la conscience. J'en suis presque à me dire que toute l'agitation de mes neurones ne parviendra jamais qu'à un « let it be », « l'éducation est morte, vive l'éducation ». Quitte à démissionner complètement des hautes aspirations. L'éducation te fournira une culture et un caractère, mais elle sera plus ton terreau que ton moule. Nous avons grandi dans un monde où l'on prônait la rationalité et l'utilitarisme, l'individualisme et la loi du marché. Heureusement, tu apporteras tes propres adaptations au monde de demain. Comme tout parent je souhaite que tu réussisses ta vie, mais je n'ai pour modèle de réussite que mes propres rêves, aussi le risque, sous couvert, est de confondre mes ambitions avec tes nécessités plus immédiates.
L'éducation n'est probablement pas une chose raisonnable, puisqu'elle n'a pas d'autre choix que de se compromettre. Luttant contre le temps, elle est faite pour être défaite, comme les échafaudages, elle n'est qu'une ossature qu'on dresse pour édifier, mais qui doit s'éclipser pour dévoiler le superbe résultat. L'éducation est formatrice, mais pas pour autant essentielle. Sa nature forcément circonstanciée bordée à coup de « si mon tonton en avait. » Incite au renoncement, c'est-à-dire plier plutôt que penser. Mon inclinaison va à l'improvisation et de circonstancier la constitution de la famille Soullard à partir de ton caractère que je ne connais pas encore. En matière d'éducation, il faut revenir au fondamental : équilibrer le corps et l'esprit. Le corps, parce qu'il donne conscience de la vie, il permet d'en saisir l'étendue tout autant que ces limites. Le corps est primal et donne la réalité de l'existence. Tu naîtras avec ce seul corps et un esprit vierge de tout jugement. L'esprit permet d'atteindre le bonheur lorsqu'il est maîtrisé.
Je ne puis opposer à tout ceci que mon humble quotidien et c'est encore beaucoup de présomption de ma part de le croire, puisque je ne serais toujours pas le conducteur, mais l'accompagnateur. Là où je souhaite te retrouver , tu devras aller seul et libre. C'est-à-dire qu'en outre de notre de patience et volonté, il nous faudra également faire preuve de diplomatie, d'intelligence et de compréhension.
Pour terminer, il faut comprendre que l'éducation est fondamentalement insuffisante et n'est en aucun cas le substitut à l'expérience. L'éducation loin d'être la garantie d'une trajectoire, n'est que le miroir aux alouettes d'enfant trop innocent. Elle ne garantit pas la morale non plus. Ce n'est qu'un engrais qui permet d'accélérer les choses et ne supplée en rien à l'apprentissage de ses limites, ni ne se substitue pas à la confrontation avec la réalité. Cristina et moi, nous te souhaitons le meilleur, en cela nous sommes d'un classicisme navrant et d'une piété bien naïve. Mais il est évident que nous n'aurons pas la perfection requise pour ceci. Attendons donc que tu sois sorti. Nous laisserons nos ambitions et construirons notre petite vie de famille cahin-caha.
Ton destin ne dépend pas de nous, mais de toi. Ton orgueil t'emmènera vers la connaissance de toi même, aussi bien dans l'erreur et dans le droit chemin.