Tu es tombé réellement malade pour la première fois un peu avant Noël, tout juste avant nos vacances chez mes parents. Chez le médecin, pour l'examen des neuf mois, tu avais prélevé dans ma salle d'attente un superbe spécimen de gastroentérite qu'un gamin baveux avait du semer là. Le lendemain tu es devenu étrange, de plus en plus difficile à calmer. Les joues rouges et les yeux malheureux, ton sens de l'humour avait disparu, geignant toujours, même les ploufs dans la baignoire ne parvenaient plus à te dérider. Incapable de comprendre ton état inédit, tu pleurais nuit et jour, sans sommeil, et, avec une ressource étonnante tu exprimais ta souffrance. Épuisant et insupportable, rien ne te calmais plus : ni la tétine, ni les bras, ni le biberon, ni la poussette et nous ne savions plus quoi faire. Nous perdions même les repères que nous avions patiemment acquis ces derniers mois. Les nuits reprirent le goût intense des premiers instants. Aussi, nous avions grand espoir que les vacances au Mans permettent de nous redonner un peu d'énergie.
Les ennuis ne faisaient pourtant que commencer et la contamination s'est généralisée quand nous sommes arrivé au Mans. Logiquement, Cristina, jamais lasse de t'embrasser et trop en contact avec tes fluides, s'est alitée dès le second jour pour la même raison que toi. C'est ainsi que nos vacances si attendues se sont transformées en une cure de santé. Quant à moi, A l'issu d'un footing avec Gilles, je suis revenu étrangement épuisé de ma course et je me suis retrouvé à greloter, incapable de me réchauffer. J'étais malade aussi.
Sur les brancards, nous n'étions plus capable de nous occuper de toi. Annick a validé son aptitude de grand-mère, elle se levait la nuit, et se démenait pour trouver des recette de compote que tu puisses ingurgiter.
Annick avait convoqué tout le monde et le menu de chaque jour avait été déposé comme un itinéraire sur la porte du frigo. L'intendance était chargé non seulement par l'approvisionnement ordinaire, mais également par les petits plats spéciaux des malades, purée de banane, carotte, bouillon, légume cuit, potages... il en fallait pour tout les goûts. Pour la réunion de la famille Chanal venue de toute la France : Rouen, Clermont-Ferrand, Marseille et, bien sûr Toulouse, la maison de Pruillé L'Aiguillé s'est transformée en hôpital de campagne et peut-être aussi en foyer épidémique. Le repas de Noël fut très classique, huitre, foie gras, dinde et buche. Mais grâce au virus, de nombreuses huitres ont été épargnées.
En conclusion, la famille entière – enfin surtout les frangins et les cousins – aura pu se rendre compte à cette occasion, que la vie de famille n'est pas forcément une sinécure.
jeudi 25 décembre 2008
dimanche 21 décembre 2008
A la découverte du monde
Arcbouté sur tes jambes raides comme des piquets, tu bandes orgueilleusement tes muscles et nous regardes en souriant. Fier de ton exploit, tes efforts se visent à un seul objectif : ne pas retomber sur le plancher des vaches ! exaspéré d'épouser les formes où l'on te dépose, celle du transat et de la poussette, de te conformer au paysages que l'on veut bien te montrer. Peu à peu, tu découvres que le monde est à conquérir, mais pour toi, le procédé reste à inventer. Tu as certes compris la nécessité de prendre un peu d'altitude, l'envie de t'élancer dans l'espace, mais lorsqu'il s'agit de coordonner le mouvement des jambes pour faire tes premiers pas, l'exercice est trop compliqué et tu restes indécis sur la suite de la manœuvre et nos encouragements ne t'éclairent pas plus : « Allez, va voir maman ! ».
Inconscient des risques de la hauteur, tu mets au point la technique de marche et ton numéro d'équilibriste s'améliore peu à peu. Pour maintenir l'équilibre tu fais osciller ton ventre oscille d'avant en arrière, le secret est de ne jamais rester immobile. Les premières scéances d'entrainement ont lieu avec moi, le soir quand je rentre du travail, je vais m'allonger avec toi pour me reposer un peu et te suspends par les aisselle, te découvrant une nouvelle perspective : et si c'était toi qui me découvrait en baissant la tête. Tu scrutes mon visage, et avec tes petites mains aux ongles pointus, tu enfonces dans ma bouche tes doigts pour expérimenter la texture intrigante de mes babines baveuses, observant mes dents, mes trous de nez, lorsque je dis « Aïe », tu délaisses cette lèvre molle pour triturer mes yeux. Qu'est ce donc que ces yeux, peuvent-t-ils s'arracher ? Et ces cheveux, peux-t-on s'y suspendre et s'y balancer ? Autant de questions mystérieuses qu'il faudra élucider.
Mais pour l'heure, le moment où tu t'élanceras sans soutien dans l'espace est encore lointain même si tu y travailles... d'arrache pied. Tandis que tes parents dégagent le chemin tous les dangers potentiels, tu esquisses des mouvements, bribes de pas, suspends en l'air une jambe pliée qui hésite à former un second pas. Il t'arrive parfois de tomber à la renverse, droit comme un i, la chute est magnifique d'un point de vue chorégraphique, un artiste y verrait une merveilleuse métaphore de l'innocence, absolument insouciante, alors que le corps dévisse, ton visage est détendu et résume la situation « jusqu'ici tout va bien ».
Heureusement, il se trouve des bras pour t'intercepter avant l'impact, t'épargnant un désagréable atterrissage, sans transition, tu fais une nouvelle tentative. Mais quand les vigies manquent à leur devoir, tu tombes lourdement. Il m'a fallu entendre deux ou trois fois le bruit mat de ta tête contre le sol pour comprendre que ton intrépidité n'autorisait pas de relâche de la surveillance. La première fois que je t'ai laissé chuté, trop pressé de te donner un biberon, je t'avais abandonné sur le canapé. Le temps de me rendre à la cuisine a suffit pour que je je te retrouves face contre terre, presque en train de méditer. Tu te demandais ce qui venait de se passer, un peu KO, les quelques étoiles qui butinaient autour de ta tête, il s'est écoulé plusieurs secondes avant que tu décides que la réaction la plus appropriée serait de crier : ça venait de la tête, c'était étourdissant et ... tu avais mal !
Crisitna est accourue en courant, affolée, « Que ha pasado a mi niño ? » pour vérifier qu'il n'y avait aucune bosse, elle a passé sa main sur ta tête et dit « Je savais que cela devait arriver ! ». Même si je me sentais coupable, je peux affirmer que l'accident était inévitable : un jour où l'autre, Shit happens ! L'essentiel étant de ne jamais tomber de si haut qu'il soit impossible de se relever pour en tirer les leçons.
La seconde fois c'était encore plus con, plein d'envie de te faire rire, je te projetait en l'air en plein dans le lustre.
Alors, nous assurons notre rôle de parent : apprendre à ne pas tomber, mais aussi apprendre à tomber. Le préventif et le curatif.
Inconscient des risques de la hauteur, tu mets au point la technique de marche et ton numéro d'équilibriste s'améliore peu à peu. Pour maintenir l'équilibre tu fais osciller ton ventre oscille d'avant en arrière, le secret est de ne jamais rester immobile. Les premières scéances d'entrainement ont lieu avec moi, le soir quand je rentre du travail, je vais m'allonger avec toi pour me reposer un peu et te suspends par les aisselle, te découvrant une nouvelle perspective : et si c'était toi qui me découvrait en baissant la tête. Tu scrutes mon visage, et avec tes petites mains aux ongles pointus, tu enfonces dans ma bouche tes doigts pour expérimenter la texture intrigante de mes babines baveuses, observant mes dents, mes trous de nez, lorsque je dis « Aïe », tu délaisses cette lèvre molle pour triturer mes yeux. Qu'est ce donc que ces yeux, peuvent-t-ils s'arracher ? Et ces cheveux, peux-t-on s'y suspendre et s'y balancer ? Autant de questions mystérieuses qu'il faudra élucider.
Mais pour l'heure, le moment où tu t'élanceras sans soutien dans l'espace est encore lointain même si tu y travailles... d'arrache pied. Tandis que tes parents dégagent le chemin tous les dangers potentiels, tu esquisses des mouvements, bribes de pas, suspends en l'air une jambe pliée qui hésite à former un second pas. Il t'arrive parfois de tomber à la renverse, droit comme un i, la chute est magnifique d'un point de vue chorégraphique, un artiste y verrait une merveilleuse métaphore de l'innocence, absolument insouciante, alors que le corps dévisse, ton visage est détendu et résume la situation « jusqu'ici tout va bien ».
Heureusement, il se trouve des bras pour t'intercepter avant l'impact, t'épargnant un désagréable atterrissage, sans transition, tu fais une nouvelle tentative. Mais quand les vigies manquent à leur devoir, tu tombes lourdement. Il m'a fallu entendre deux ou trois fois le bruit mat de ta tête contre le sol pour comprendre que ton intrépidité n'autorisait pas de relâche de la surveillance. La première fois que je t'ai laissé chuté, trop pressé de te donner un biberon, je t'avais abandonné sur le canapé. Le temps de me rendre à la cuisine a suffit pour que je je te retrouves face contre terre, presque en train de méditer. Tu te demandais ce qui venait de se passer, un peu KO, les quelques étoiles qui butinaient autour de ta tête, il s'est écoulé plusieurs secondes avant que tu décides que la réaction la plus appropriée serait de crier : ça venait de la tête, c'était étourdissant et ... tu avais mal !
Crisitna est accourue en courant, affolée, « Que ha pasado a mi niño ? » pour vérifier qu'il n'y avait aucune bosse, elle a passé sa main sur ta tête et dit « Je savais que cela devait arriver ! ». Même si je me sentais coupable, je peux affirmer que l'accident était inévitable : un jour où l'autre, Shit happens ! L'essentiel étant de ne jamais tomber de si haut qu'il soit impossible de se relever pour en tirer les leçons.
La seconde fois c'était encore plus con, plein d'envie de te faire rire, je te projetait en l'air en plein dans le lustre.
Alors, nous assurons notre rôle de parent : apprendre à ne pas tomber, mais aussi apprendre à tomber. Le préventif et le curatif.
dimanche 14 décembre 2008
Des vacances bien méritées
Enfin Noël ! Noël déjà ! Depuis le début du mois de décembre, les guirlandes suspendues aux réverbères illuminent le centre de Toulouse, la ville rose a pris des allures bourgeoises incongrues. Les samedis après-midi, la société de consommation exulte, avec une poussette, les trottoirs sont devenus infréquentables et les commerces sont tellement bondés que l'on doit y pénétrer en jouant des coudes. Alors, j'ai dû renoncer à passer par la place du Capitole lors de mes ballades avec toi. Je me contente de longer la Garonne, ou d'étrenner encore et encore, les allées de la prairie de Filtres. En fait, nos promenades ont surtout un caractère utilitaire, afin que tu te tiennes tranquille et que tu puisses respirer. Elles n'ont plus grand rapport avec les longues errances d'antan où j'allais de disquaire en disquaire, à la recherche du moyen de dépenser mon argent. Maintenant, il est seulement question de piloter un engin à roue et non pas de musarder et se perdre en méditation grave, je suis trop préoccupé par des questions matérielles pour cela.
Cette année, l'hiver est passé tellement rapidement que nous ne somme même pas rendu compte que les journées avaient raccourcies, le solstice d'hiver approche à grands pas et il me semble que nous venons de quitter l'été. Les eaux de novembre, assez exceptionnelles cette année, ne m'ont pas affligé, et je n'ai même pas éprouvé le frisson mélancolique de l'automne, mes chères émotions humides se sont évanouies dans l'affairisme familial. Adieu donc poésie.
En fait, la météo de ma vie s'est temporairement détournée de l'universel soleil pour utiliser un baromètre beaucoup plus changeant et irascible. César qui rit et César qui pleure : il n'y a plus de saison, rien que deux parents épuisés qui alternent chaud et froid sur un rythme accéléré. Nous nous efforçons de rester toujours patients et attentifs, et dès que tu souris nous oublions. Cependant, nous sommes éprouvés, beaucoup de nos forces y sont passées et cela ne semble pas suffisant. Un enfant est une chose qui se commence, mais qui ne se termine jamais. Alors, l'effet de nouveauté estompé, la vie de famille s'organise vers plus d'efficacité et de rationalité, comme tout autre travail. Les velléités d'ubiquité de Cristina sont déjà soldées. Épuisée par des jérémiades, elle ignore aujourd'hui certains de tes caprices qui semblent échapper à toute causalité. Quitte à passer des dimanches sous la couette jusqu'à midi.
Quant à moi, également stressé de voir se rétrécir tellement mon temps libre, je perds des cheveux, leur croissance ralentit, une tonsure héréditaire est en train de naitre au sommet du crâne, la coiffeuse désespérait de ne pouvoir rabibocher les sarts de mon front. Lorsque je suis au travail, j'ai parfois l'envie effrayante de rester tard au bureau, pour me relaxer dans un monde où, chaque événement est relativement prévisible.
Après avoir lutté quelque temps pour ne pas remiser trop brusquement notre jeunesse, nous avons fini par nous coucher tôt, ne plus sortir et ne plus beaucoup voyager, nous contentant d'allumer la télé au hasard pour nous arrêter au hasard des programmes.
Bientôt, nous partirons pour quinze jours de voyage, au Mans et à Valladolid. Notre programme est simple : nous ne ferions rien, ou plus exactement, nous ne ferons rien ayant un rapport direct avec toi. Dormir et vagabonder. Nous sommes pressés de pouvoir te confier aux grands-parents, oncles et tantes pour pouvoir se sentir libre à nouveau.
Jamais nous n'avons été si heureux de passer les fêtes en famille près d'un feu de cheminée. Ces vacances, nous n'avons pas d'autres fantasmes que d'être en paix dans un intérieur chaud.
Cette année, l'hiver est passé tellement rapidement que nous ne somme même pas rendu compte que les journées avaient raccourcies, le solstice d'hiver approche à grands pas et il me semble que nous venons de quitter l'été. Les eaux de novembre, assez exceptionnelles cette année, ne m'ont pas affligé, et je n'ai même pas éprouvé le frisson mélancolique de l'automne, mes chères émotions humides se sont évanouies dans l'affairisme familial. Adieu donc poésie.
En fait, la météo de ma vie s'est temporairement détournée de l'universel soleil pour utiliser un baromètre beaucoup plus changeant et irascible. César qui rit et César qui pleure : il n'y a plus de saison, rien que deux parents épuisés qui alternent chaud et froid sur un rythme accéléré. Nous nous efforçons de rester toujours patients et attentifs, et dès que tu souris nous oublions. Cependant, nous sommes éprouvés, beaucoup de nos forces y sont passées et cela ne semble pas suffisant. Un enfant est une chose qui se commence, mais qui ne se termine jamais. Alors, l'effet de nouveauté estompé, la vie de famille s'organise vers plus d'efficacité et de rationalité, comme tout autre travail. Les velléités d'ubiquité de Cristina sont déjà soldées. Épuisée par des jérémiades, elle ignore aujourd'hui certains de tes caprices qui semblent échapper à toute causalité. Quitte à passer des dimanches sous la couette jusqu'à midi.
Quant à moi, également stressé de voir se rétrécir tellement mon temps libre, je perds des cheveux, leur croissance ralentit, une tonsure héréditaire est en train de naitre au sommet du crâne, la coiffeuse désespérait de ne pouvoir rabibocher les sarts de mon front. Lorsque je suis au travail, j'ai parfois l'envie effrayante de rester tard au bureau, pour me relaxer dans un monde où, chaque événement est relativement prévisible.
Après avoir lutté quelque temps pour ne pas remiser trop brusquement notre jeunesse, nous avons fini par nous coucher tôt, ne plus sortir et ne plus beaucoup voyager, nous contentant d'allumer la télé au hasard pour nous arrêter au hasard des programmes.
Bientôt, nous partirons pour quinze jours de voyage, au Mans et à Valladolid. Notre programme est simple : nous ne ferions rien, ou plus exactement, nous ne ferons rien ayant un rapport direct avec toi. Dormir et vagabonder. Nous sommes pressés de pouvoir te confier aux grands-parents, oncles et tantes pour pouvoir se sentir libre à nouveau.
Jamais nous n'avons été si heureux de passer les fêtes en famille près d'un feu de cheminée. Ces vacances, nous n'avons pas d'autres fantasmes que d'être en paix dans un intérieur chaud.
lundi 1 décembre 2008
Mes vingt ans
Fataliste ou pas, chacun, lorsqu'il se retourne vers son passé finit par y déceler la marque du destin. Dans le hasard, il y a parfois de grands desseins. Pour ma part, mon destin s'est joué dans mes intestins, précisément dans un inutile appendice au bout du colon. Une coquille d'oeuf ou un grain de sable auront suffit à déclencher un appendicite. Certains l'ont, d'autres pas. Aujourd'hui encore, je me demande quelle aurait été ma vie si je n'avais pas été opéré. Aurais-je été un autres si je n'avais pas fait un séjour à l'hopital ? C'est difficile à dire. Pourtant, dès le début, il semble que ma partie était liée avec mes boyaux, c'était écrit.
La médecine traditionnelle ayuverda se base sur l'idée que la santé du corps est intimement lié à celle de l'âme. Pour soigner, elle fait correspondre un tempérament à chaque physionomie. Cette association s'appelle dosha. Le dosha décrit l'individu dans ses force comme dans ses faiblesses et propose un modèle de vie saine. Si la santé d'un homme est donc intimement lié à celle de son corps, son histoire l'est également. Les trois doshas donnent la matrice de toute les contitutions : vata, pitta et kapha. En occident, ils peuvent s'assimiler aux humeurs de la médecine ancienne : biliseuse, sanguine, phlegmatique, etc.
Je n'ai jamais rencontré de docteur ayuverda, un magazine féminin m'a révélé mon dosha. Sans ambigüité, j'étais déterminé pitta : « feu biologique ». Tout se décide dans la chaleur de mes digestions, mon âme siège dans mon estomac. Je mange énormément, je consomme beaucoup d'énergie, mais je n'ai pas d'équilibre statique : sans action : mentale ou corporelle, je meurs.
Enfant, j'ai eu du bon temps avec mes intestins, j'étais un vrai pétomane. A la demande, je lachais des pets et les copains se fendaient la poire. Le prout sous toute ses formes était ma spécialité. Je connaissais chaque nuance, chaque variation des productions annales : le pet sonore hyperventilé, le pet fétide et fluet, je créais des cacas mous, des crottes dures. Tout ! Je faisais même de l'ombre à mon frère Guillaume lorsqu'il parvenait à répéter trois fois de suite en rotant : « Ali baba et le quarante voleurs ». J'avoue : La merde me passionne ! Elle est une métaphore de la mauvaise foi. Personne ne veut de merde chez lui, pourtant tout le monde chie. Probablement, c'est une des plus grandes névroses jamais inventée, et dans une certaine mesure, elle permet de comprendre la monde.
Naturellement, j'ai camouflé au monde ma coupable fascination, car elle aurait eu de graves conséquences sociales. Mais, je ne nie pas que j'eus beaucoup de bonheur à produire des étrons de toute forme dans l'intimité de cabinets de toilette. Il ne faut pas pour autant conclure que ma vie intestinale a toujours été heureuse, car rien n'est plus faux. De vingt à trente ans, un dysfonctionnement organique chronique m'a gaché l'existence.
Tout a commencé quand j'avais vingt ans – le bel âge soit-disant – J'étudiais en classe de mathématique supérieure. Le baccalauréat n'avait pas représenté pour moi un cap important. Sur une trajectoire rectiligne, j'avais suivi le cursus des copains par manque d'inspiration. Mon quotidien baignait dans la torpeur.
Au lycée Gabriel Touchard du Mans, là où j'avais passé mon bac, je poursuivais des études scientifiques par défaut. Mon orientation était une fuite en avant, au fond, j'aimais qu'on décide pour moi. Je n'étais pas pressé de connaître le monde réel, ni d'assumer une quelconque forme de responsabilité, car con enfance avait été trop heureuse pour que je désire la quitter. La torpeur de ma vie me convenait bien. Tous les jours, je descendais et je remontais la rue nationale du Mans. Conformément aux instructions, j'achetais une baguette que je mangeais avec mon père le midi. Le menu se répétait souvent : en entrée, une boite de maquereau en conserve et pour suivre, un steak accompagné de purée. Parfois, ma mère nous préparait un plat à réchauffer. Nous mangions en silence, car ni lui ni moi n'étions très bavard. Je l'aidais à faire la vaisselle et puis je m'en retournais étudier.
Je n'étais pas du tout débrouillard. Mes amis travaillaient pendant les vacances pour gagner de l'argent, mais la fortune ne m'intéressait pas. Je n'avais pas d'idées précises quant à mon futur. A mesure que se faisaient et se défaisaient mes illusions, je voulais être pilote d'avion, facteur de piano, ou chercheur, cela changeait à chaque instant. Prototype parfait de l'adolescent, je vivais dans un présent distordu où il ne se passait jamais rien, mais d'où j'entrevoyais une grande destinée.
Cette période de ma vie se perd dans un brouillard psychotrope. Les cours, les devoir, les calculs étaient l'arrière plan de ma réalité, mais rien ne me paraissait concret. J'admirais les autres pour leur force et leur engagement physique dans la vie. Quand mes camarades souhaitaient pragmatiquement étudier le minimum pour intégrer une école d'ingénieur, ils étaient volontaires. Moi, mes ambitions étaient à la fois plus grandes et plus floues. J'aimais la thermodynamique, l'algèbre et les tenseurs. Je travaillais avec acharnement, mais mon énergie ne s'organisait pas de manière rationnelle. Au fond, j'avais simplement besoin de me déniaiser. Un matin, je me suis levé. Une violente douleur m'a plié en deux. Le déclic que j'attendais était arrivé.
Pendant une quinzaine de jours, je suis resté prostré dans mon lit. Suant sang et eau, je traversais de longues nuits peuplées d'hallucinations. Mes camarades m'apportaient les notes de cours, mais je n'avais pas la force d'étudier. Les docteurs ne trouvaient pas la cause de ma fièvre, ils pensaient qu'il s'agissait d'une douleur passagère et ne prescrivirent que des calmants. Moi, même j'étais convaincu que ma fièvre ne durerait pas. D'autre examens complémentaires à l'hôpital ne révélèrent rien. Après deux semaines à me tordre en me tenant le ventre, ils décidèrent qu'une intervention chirurgicale était indispensable. Sur la table d'opération, ils comprirent que mon appendice mal placé avait faussé leur diagnostic. Cette fois-ci, j'ai payé cher ma singularité. L'ablation de l'appendicite est une opération bénigne, trois jours d'hospitalisation sont souvent suffisant. Dans mon cas cette intervention fut une sorte de martyre initiatique qui l'infléchit durablement le cours de ma vie.
L'infection était devenue grosse comme le poing, je risquais la péritonite. Ils procédèrent d'abord à une grande lessive intestinale et me nettoyèrent les entrailles comme pour préparer un plat de tripes, puis ils me recousirent. Quelques jours après cette première intervention, je fus réveillé dans la nuit par un douleur atroce, comme si l'on m'éventrait. J'ai fermé les yeux et j'ai vu au bout d'un tunnel très noir, une lumière éblouissante. J'ai compris que mon heure arrivait, mais j'ai refusé. Alors je me suis enfuis de toute mes forces, j'ai remonté le courant qui m'entrainais ! Et puisque Dieu me laissais le choix, j'ai choisi de vivre coûte que coûte. Médicalement, je subissais une occlusion sur bride. Des douleurs ignobles me brûlaient le entrailles, j'avais envie de crier maman. Je me trainais, je gémissais. Les infirmières m'administrèrent une importante dose de morphine pour me calmer et j'ai tenu.
J'avais les boyaux tellement retournés que je suis resté alité pendant un mois entier sous perfusion. On m'avat transféré dans le service de réanimation, ma chambre était vitrée afin que l'on puisse surveiller mon état en permanence. Je ne pouvais rien avaler, je ne parvenais pas même à boire de l'eau. Entubé de partout, outre les perfusions de glucose, de glucide et de protéine, un drain enfoncé dans mon nez aspirait mon œsophage et me vidait de mes secrétions. Le jour et la nuit, j'entendais l'affreux clapot de morve dans ma gorge. Les drogues coulaient à flot dans mes veines. Mes neurones fonctionnaient au ralenti.
Quand ils me redescendirent à l'étage des malades normaux. J'ai demandé à ma mère d'acheter 'Le Grand Maulnes', mais la lecture fut au dessus de mes forces. Les mots lus s'échappaient, glissaient, dérapaient, comme si ce monde ne me concernait pas. Les descriptions m'égaraient, je ne comprenais rien à l'histoire. Mon intelligence ne digérait uniquement les bandes dessinées, alors mes parents, amis, voisins m'en offrirent une collection. Quand, lassé de la lecture, je ne savais plus m'occupper, je m'adonnais aux plaisirs simples. Comme un vieillard, je regardais le printemps arriver par la fenêtre. Hélas, l'air du dehors ne passait pas a travers les double vitrages. Je me contentais d'imaginer le bruit du vent dans les arbres. Un peu plus loin, au delà du parking, j'inventais une prairie d'herbe tendre traversée par un petit ruisseau. Je dessinais une forêt où je me promenais en rêve. Ces choses me manquaient tellement !
Ma famille s'organisait pour me rendre visite. Chacun se relayait, je réalisais la puissance des liens du sang. J'avais été surpris que mes frères (souvent rivaux dans les affaires quotidiennes) passent me voir aussi régulièrement. Ma mère souffrait réellement de me voir déprimé et rabougri. Sa compassion rendait ma situation était encore plus cruelle. Pour ne pas que je m'ennuie, parfois ma grand-mère passait l'après-midi à mon chevet pendant que mes parent travaillaient. Elle s'asseyait à coté de moi et restait là immobile, quand je dormais. Nous ne parlions presque pas car nous appartenions à deux monde très différents, mais elle me dit qu'elle aussi avait été malade, quand elle avait été jeune. Elle qui n'avait jamais été malade : cela me réconfortait énormément.
Mon unique activité physique consistait à passer du lit au fauteuil et inversement. Parfois, une aide soignante passait dans ma chambre et me proposait : «On va passer au fauteuil ? ». Je me sentais humilié. « On a pas froid ?», « On va faire la toilette ? ». J'étais devenu indéfini.
Dans les couloirs de l'hôpital, je trainais ma perfusion comme un misérable. Je salivais devant les publicités de la télévision vantant les mérites des produits alimentaires. Je regardais avec appétit les couteaux étaler langoureusement sur une tartine un fromage crêmeux. J'appris la faim et le bonheur de manger. Le premier petit déjeuner qui m'a été servi fut un simple thé accompagné d'une biscotte. Je l'ai avalé gloutonnement et le le vomis presque immédiatement. Il fallu attendre trois jours avant qu'une autre tentative fonctionne. Mais je ne regrettais pas d'avoir attendu : Ce fut une délicieuse biscotte ! Avec la maladie, j'appris plus sur la vie que durant toute mon existence. Les classes préparatoires avaient été une perte de temps.
Mes parents, pour me donner un peu de courage, me promirent un vélo à étrenner dès ma sortie de l'hôpital. Ce cadeau incongru, vu mon état, me permis de sourire pour la première fois depuis bien longtemps. Cet événement marquait la fin de mon clavaire. Le ciel bleu contenait plein de promesses, même si j'étais impotent dans une ambiance de javel et l'éther, le plus dur était passé. Pour me première sortie à l'air libre, j'avais des béquilles pour marcher sur le parking de l'hôpital. Je n'avais jamais vraiment songé auparavant qu'un parking puisse sentir la liberté. Tout dépend du point de vue. Je jurais de ne jamais oublier, désormais je vivrais pleinement chaque instant.
J'étais très faible à ma sortie de l'hôpital, mais je me sentais transformé. Je voulais procéder à ma renaissance, et tenir un cap fermement recentré vers les valeurs fondamentales. D'abord, quitter la taupinière ! Je décidais d'abandonner les classes préparatoires pour explorer le monde « réel ». Dans le mièvre idéal – si galvaudé – des « vingt-ans » je tracerai mon chemin. Je irai étudier à la facultés, rencontrer des filles, vivre des aventures... mon retard était considérable dans cette course à hédonisme. N'ayant pas eu de de sœurs non plus, ma connaissance du sexe faible avoisinait le néant.
Qette réorientation paru fumeuse à mes parents, mais encore sous le choc de mon opération, ils ne s'opposèrent pas à mon projet. L'année suivante, je m'asseyais dans un amphithéâtre pour mon premier cours magistral. Comme un poisson dans un nouvel aquarium, je découvrais mon environnement avec enthousiasme. Je fantasmais l'université, pensant y trouver à la fois un sanctuaire du savoir et de la liberté. Mais l'univers radicalement normal que je découvris, me coupa les ailes.
A la bibliothèque, j'étudiais avec zèle des cours qui ne figuraient pas au programme. Je tentais de percer les mystères de la physique, des mathématique et de l'informatique. Avec mes économies, j'achetais des cours de physique en 10 tomes de Lev et Landau. En dépit de mes efforts, mes progrès étaient lents et poussifs. Après avoir passé les chapitres d'introduction, j'hallucinais devant mes lectures mes lectures érudites. Il m'arrivait parfois de lire des pages entières avant de me rendre compte que je pensais à autre chose. Sur le campus universitaire, l'ambiance décontractée, voire dissipée contrastait fortement avec celle des classes préparatoires. En fait, j'étais seul à travailler passionnément, une grande partie de la population n'aspiraient qu'à devenir fonctionnaires de l'éducation nationale. Mes camarades ne parvenaient pas à comprendre qu'on puisse « vraiment » aimer ça. Entre midi et deux, l'activité principale consistait à jouer au tarot. Je n'étais pas très doué à ce jeu, je ne comprenais même pas quand il fallait jouer une carte forte où faible. Il me fallu un certain temps avant de m'acclimater à cet univers, progressivement je me laissais gagner par la démotivation du groupe et la torpeur bienheureuse de la faculté m'envahissais. Mais je tournais à vide, comme un plongeur entré trop brutalement dans une sas de décompression, je courais le risque d'exploser. Pour occuper mon imagination débordante, je formais le projet d'écrire un livre.
Depuis le lycée, je consignais mes impressions dans un journal, je l'utilisais comme un exutoire. Un professeur de français avait eu le malheur de dire qu'il trouvait mes devoirs intéressants et créatifs. Il nuançait toutefois en m'incitant à être moins rebelle systématiquement. Depuis lors, je tenais au chaud de ce seul encouragement pour m'imaginer une vocation artistique. Je me considérais assez doué (ce qui était on-ne-peut-plus faux). Mon journal en effet ne contenait que des soupirs d'adolescent à propos de diverses filles réelles ou fantasmées (le plus souvent). Ma première rédaction sensée publiable appliquait mes méthodes traditionnelles. Le plan avait été conçu et inspiré par une fille que j'apercevais régulièrement à la bibliothèque. Elle se nommait Séverine et étudiait avec assiduité entre midi et deux. C'était une brune, elle s'installait souvent au premier rang dans les amphithéâtres. Le chignon dans ses cheveux découvrant son coup blanc me fascinait. Elle avait un grain de beauté au coin de des lèvres et ses yeux étaient si noirs qu'elle paraissait toujours fâchée. Elle n'était pas engageante et c'est certainement ce trait qui me séduisait le plus chez elle, car j'étais un romantique. Toute histoire heureuse et simple m'aurait ennuyé. Elle était boursière et son entrée en faculté avait été difficile. Elle ne pouvait pas se permettre de redoubler son année. Je brodais autour d'elle la trame de mon roman. J'imaginais une histoire itinérante à multiples rebondissements mélangeant drames, exils, et tout ce à quoi porte les imaginations d'adolescents. La difficulté principale mon récit consistait à écrire à la première personne du féminin, car cette fiction autobiographie avait pour personnage principal une fille qui portait le même nom que ma muse. Malgré tous les efforts, mon récit restait pathétique, trop rivé à mes propres obsessions. Le temps consacré à ma nouvelle passion n'y changeait rien, mon roman n'avançait pas.
Je parvins à obtenir un rendez-vous avec elle au bout d'un an. Elle s'appelait Séverine et aimait la photo. Ce prétexte servi à nous voir en tête à tête. J'avais acheté une pellicule chez un photographe et parcouru le Vieux Mans à la recherche d'image qu'elle m'aiderait à développer. Mais peu intéressée par une relation, elle m'éconduis simplement mais fermement. Le château de cartes que j'avais construit s'effondrait.
Après une année à l'université sans réelles aventures, je décidais de changer à nouveau d'orientation. La faculté n'était qu'un terreau à fonctionnaire, définitivement pas un monde pour les aventuriers. Et puis, le Mans était une petite ville de province qui n'offrait aucune perspectives. Mes velléités épiques étaient condamnées si je ne m'éloignais pas d'où je suis né. J'ai donc préparé le concours d'entrée d'une école d'ingénieur privée, pratiquement la première que m'avais proposé les conseillers d'orientation de l'université. Pour mes parents, l'ardoise s'annonçait salée, ils me prévinrent qu'ils n'accepteraient plus d'autre revirement, j'acceptais.
La sélection des étudiant se faisait sur dossier. C'était idéal, je n'avais même pas à réviser. Un simple oral validait l'admission. Après avoir passé cette première sélection, j'ai dû choisir entre plusieurs villes : Tour, Saint Nazaire, Saint-Aignan étaient des destination possible. Chaque endroit avait sa spécialité : Électrotechnique, productique ou électronique. Mais ce n'est pas ceci qui a déterminé mon choix.
J'ai passé les oraux au campus de Gavy-Océanis. Nous étions au début du mois de juin, l'été commençait à peine. Le vent venu du sud, chaud et iodé, embaumait l'air de ses arômes dilettantistes. La mer en contrebas ondulait mollement, le souffle de l'Atlantique expirait le long du chemin de douanier et dépeignait juste ce qu'il faut mes cheveux longs. Je me sentais en vacances. J'entrevis l'envol du nid, je larguais les amarres. Alors, je pris rapidement ma décision. Avec mes parents, j'ai trouvé un appartement proche de l'école, à Saint Marc. Je logeais dans une extension de maison. Cette sorte de véranda servait à recevoir les enfants du propriétaire pendant l'été. Une porte vitrée menait au jardin. L'appartement surplombait la plage. Le soir, les surfeurs locaux venaient s'entrainer sur des vagues appelé short break. On accédait au rivage depuis le jardin par un escalier à flanc de falaise. Ouvert sur la mer, l'endroit respirait à plein poumon.
Je suis arrivé en septembre, heureux d'avoir enfin provoqué une rupture inéluctable dans le continuum de ma vie. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Enfin libre ! J'appris d'abord à subsister seul. Mon alimentation se composait essentiellement de pizzas, de plats cuisinés et de pâtes. D'emblée, les contingences matérielles se liguèrent contre moi. Trop choyé, je n'avais jamais appris à me servir d'un balai, ni d'une machine à laver, j'étais bien embêté quand il fallait entretenir les sanitaires. J'aurais aimé nettoyer les assiettes selon mon bon plaisir, mais l'inspiration me venait rarement, uniquement quand je ne trouvais plus de couverts.
Mon mobilier sans être spartiate, était assez incommode : un canapé-lit, un fauteuil de jardin, la table de jardin. L'ensemble de mes meubles se destinaient à l'extérieur. Une kitchenette qui servait à réchauffer les plats.
Les élèves de l'école venaient de la France entière, il y en avait de Marseille, de Brest, de Strasbourg, etc. Certains sortaient d'instituts universitaires, étaient heureux de finalement devenir ingénieur, ceux qui venaient de classes préparatoires avaient échoués à l'ESA-IGELEC à défaut d'une école plus prestigieuses. Le reste de la population provenait de cursus universitaires classiques. Dans l'ensemble, nous étions très peu à avoir choisi cette école pour de bonnes raisons.
Rapidement, l'aperçu solaire du mois de juin s'est estompé à mesure que l'automne avançait. Le mirage de l'été m'avait floué. Mon appartement dépourvu d'isolation adéquate laissait rentrer le froid. Les tempêtes humides se déchainaient contre la baie vitrée, jusque dans mes os l'humidité pénétrait. L'hiver, je ne me me réchauffais pas. Les jours les plus glacials, je ne pouvais me tenir dans l'appartement sans grelotter. Dès que j'étais rentré chez moi, j'allais m'enfoncer directement m'enfouir sous la couette. Faute de radiateur, j'allumais un grille-pain proche de moi et j'en approchais mes mains. Il aurait suffit que je m'achète un radiateur portatif, mais ce genre d'initiative pratique m'échappait encore.
Hors-saison, Saint Nazaire était triste à mourir. Les vacanciers étaient partis. Les jeunes n'allumaient plus de feu de camps sur la plage, il ne jouaient plus de tam-tam. L'âme du lieu reprenait sa place. La ville adoptait les couleurs ternes seyant mieux à sa réputation industrielle. La population essentiellement ouvrière se résignait au nuages gris moutonnaient jusqu'à l'horizon infini de l'océan. La nature était morne, les Hommes l'étaient aussi. Le Samedi, le centre ville était moins animé que les grandes surfaces. On croisait parfois des élèves-ingénieur en train de se promener seul dans une galerie commerciale, pour passer le temps. A coté du port industriel, de la seule rue commerçante étaient divisé en deux par un bâtiment sobrement appelé le Paquebot. Là-bas, les bateaux seuls étaient émouvants.
Certains dimanches, quand un paquebot quittait des chantiers navals pour rejoindre la haute mer, la population des ouvriers se réunissait sur les quai pour saluer le navire en partance. C'était la messe des cols bleus, ils étaient fiers.
Nous nous en moquions. Nous étions pris au pièges, l'ennui nous rendait d'autant plus solidaires. Pour éviter de passer des week-end horriblement ennuyeux, nous devions faisions preuve d'imagination.
J'ai rencontré Yann F. dans cette école, il dénotait parmi les élèves. Cheveux longs et mal rasé, il portait un gros pull de marin. Il affirmait être tombé dans l'ingénierie malgré lui, son premier trimestre, il l'avait passé à chercher des échappatoires au destin conventionnel qui se profilait. Artiste auto-proclamé maudit, il vivait dans un petit appartement d'étudiant. Sans table, il écrasait ses cigarettes roulées à même le sol, dans un petit cendrier volé à un troquet. Il buvait son thé accroupi au nom de la rébellions. Les livres, ses inséparables compagnon de route, par soucis d'authenticité n'étaient pas rangé dans une bibliothèque, mais empilés à même le sol à côté de son lit. Il s'efforçait d'incarner un personnage de roman, exploitant tel un acteur sa présence animale. Il parlait fort et affectait un certain maniérisme dans sa contestation du système. Il s'insurgeait dans de longue diatribes, se perdant parfois, il pestait contre un système débilitant qui ne formait que des moutons, des médiocres. Il prenait son rôle au sérieux, il écrivait des poèmes abscons compilant tous les mots cryptiques qu'il avait glanés au fil de ses lectures. Bien évidement, le sens de ses écrits échappait au commun des mortels. Cet authentique anachorète ne souffrait pas de la désaffection du grand public. Au contraire il s'en félicitait. Il vénérait la beat generation, les bourlingueurs et les drogués : Jack Kerouac, Jim Morrisson, Bukovski, etc. Sans compromis, il était fier et crachait dans la soupe comme personne, sa grande gueule lui créait des ennemis et il s'en moquait. J'avais trouvé mon maitre, mais j'étais aussi son seul disciple à l'école.
Je n'étais pas aussi radical que lui, mais je lui trouvais de la justesse lorsqu'il affirmait que les écoles d'ingénieur concentraient beaucoup de médiocres : des fils à papa, des gens sans imaginations destinés des vies ennuyeuses et classiques. Nous nous sommes retrouvés tous les deux à méditer nos destins enlisés. En conciliabule, nous échafaudions des stratégies capable de nous libérer de notre condition si désespérément banale. L'art seul pouvait nous sauver. Pour sortir de l'anonymat, nous entreprîmes de monter un journal. Nous avions placardé des affiches sur tous les murs du campus. A le recherche de contributeurs, notre journal espérait mélanger la Littérature de salon – comme où elle s'entend à Paris –, et dans le même temps avoir une large diffusion. Notre ligne éditoriale populo-élitiste nous semblait avoir un bel avenir.
Sur les placards il était écrit : « Cherche écrivains, poêtes et artistes en tous genre pour monter une revue, rendez vous dans le hall de l'école, vendredi midi. ».
Jusqu'au jour du rendez-vous, nous pensions qu'il serait difficile d'élire les happy few qui s'embarqueraient avec nous dans l'aventure. Mais dans le hall de l'école, après avoir attendu une demi-heure de voir passer un écrivain, un poète, nous n'étions plus aussi exigeants. A la fin, nous aurions été heureux de n'apercevoir que la queue d'un artiste à la manque même s'il ne savait rien faire. Nous sommes restés tous les deux, désespérément seuls et abandonnés. Contre vents et marées, malgré notre déréliction, nous décidâmes de porter la culture à ces rustres, même s'ils résistaient, même s'il n'en voulaient pas, nous laisserions notre trace. Le nom de notre journal serait : « le Cahier ».
Je commençais immédiatement le travail. Yann me laissait faire, trop content que les « boeufs de l'ESA » – ainsi les appelait-il – n'ai pas répondu à notre appel. Il durcissait son discours, musclait sa verves pamphlétaires. Compte tenu du peu d'intérêt suscité par notre projet, j'ai jugé indispensable d'introduire une bande-dessinée avec des personnages inspirés du quotidien était prévue pour attirer le chaland. Un quizz en dernière page, comme un pot de miel pour attirer les barbares à la culture. Yann s'offusquait de mon manque d'orthodoxie, n'acceptait pas ces concessions. Je lui réclamais du simple. Il se limita finalement à un seul poème pompeux, baroque et précieux. Je n'obtins rien de plus. Au final, j'avais signé une bonne partie du Cahier. Pour ne pas paraître trop misérable, je me suis inventé un pseudo pour créer l'illusion du nombre et donner un semblant de réalité au concept de revue.
Pour le journal, je travaillais sans ménager ma peine. C'était, à vrai dire, le seul véritable effort de mes journées, car l'électrotechnique, l'informatique je les pratiquait comme des loisirs. Pour ne pas redoubler une année, il suffisait de se montrer en cours régulièrement, l'absentéisme étant important, la simple présence sur les bancs de l'amphithéâtre était appréciée. Pour le reste, mon binôme de travaux pratique était très … pratique ! Arnaud, était un des meilleurs spécialistes de la triche et du repiquages d'archives. Il connaissait toutes les techniques du bachotage et de la gruge. Les professeurs fainéants copiaient fréquemment les devoirs d'une année sur l'autre. Grâce au travail d'historien d'Arnaud, l'obtention d'une bonne note se résumait à un simple exercice de calligraphie. Lorsque ce n'était pas le cas, la session de bachotage organisée la veille par ses soins nous permettait d'éviter les catastrophes.
J'assistais aux cours comme certains assistent aux spectacles. J'étais assis sur ma chaise, parce qu'il fallait y être, et pour défendre une apparence studieuse, mais mon esprit souvent vagabondait, bienheureux. Mes intermittences étaient si fréquentes que mon résumé de cours en pointillé devenait une cabale inexploitable. Je perdis progressivement l'habitude de prendre des notes. Ce que j'écrivais par acquis de conscience, je ne le relisais jamais. Chaque fin de trimestre, mes affaires m'encombrait, je jetais mes notes à la poubelle. Mes différents à côté m'égaraient : je dessinais, j'écrivais, en même temps que je tendais une oreille distraite, comme si les mathématiques étaient aussi une forme de poésie. Je posais une question pour m'assurer de ne pas pas perdre totalement le fil, et puis je replongeait dans mes rêves.
Comme d'habitude, la bibliothèque était mon principal repaire. Dominant la colline de Gavy Océanis, elle offrait une vue panoramique sur la mer, l'endroit était idéal pour créer et pour rêver. A cause du budget limité de la bibliothèque, les étagères clairsemées ne se comparaient pas à celles que j'avais connu avant. Pourtant, la fourniture des rayonnages suffisait si l'on savait faire preuve d'un peu d'éclectisme dans ses lectures. Il y avait un bonheur indicible à s'assommer en lisant sous le soleil froid de l'atlantique. Devant la page blanche, parfois le stylo restait suspendu, mais ce n'était pas grave du tout. Je baguenaudais. Je levais les yeux sur les étudiantes pour passer le temps. Une fille bruie m'intriguait énormément. Les marins ont une fille dans chaque port, moi, j'avais une fille dans chaque bibliothèque. Elle ressemblait à Séverine en de nombreux points, elle avait ses cheveux noirs et le regard furieux. Elle était cependant plus relax, car ses amies étaient dévergondées. Elle étudiait le droit administratif avec méthode. Tous les midi, entre midi et deux, elle venait étudier. Je manquais rarement le rendez-vous.
Bien sur, je n'osais pas faire le premier pas vers elle. Je restais silencieux à ma table de travail, l'observant comme une muse. Je n'imaginais même l'aborder d'une manière franche et directe, c'eût été une transgression trop manifeste de mes principes romantiques. Les bibliothèques ne sont pas des lieux pour draguer. Pour oublier cet interdit, j'écrivais, inlassablement, je déchargeais mes névroses sur des pages immaculées, les les remplissais de hiéroglyphes souvent peu inspirés, mais tout ceci comblaient le vide auquel je devait me résigner. Non nouveau projet de roman ne débouchait pas. Je paraphrasais et dansais autour d'un point imaginaire, sans affronter le vrai problème de ma vie : les femmes.
J'ai adressé la parole à Véro pour la première fois quand je lui vendis un exemplaire du Cahier contre cinq francs. Dans ce numéro très spécial, j'avais écrit un article intitulé... La fille de la bibliothèque. J'étais très heureux d'avoir finalement su capter son attention, mais ce minuscule triomphe cachait l'amertume aussi d'avoir tellement travaillé pour si peu. Les quelques mots que nous avions échangés n'avaient été que des banalités, ils ne me suffisaient pas. Je voulais séduire. Nous fîmes plus ample connaissance sur la terrasse de la cafétéria, pour lui plaire, j'acceptais de fumer une de ses cigarettes roulées. Je grillais ainsi la première cigarette de mon existence. Je m'efforçais de me concentrer sur la conversation que j'avais avec elle, mais la fumée me montait à la tête. Je perdais contenance, et me sentais nul. Pour ne plus être aussi asocial, je commençais à m'habituer chez moi aux ivresses du tabac, c'est ainsi que je devins un fumeur. Le bar- tabac proche de la plage fut mon premier fournisseur et ne sachant pas quelle marque acheter, je pris la même marque que mon idole Yann, du Golden Virginia.
Tous les soirs en rentrant des cours, je grillais une cigarette avec discipline pour habituer mes poumons. La fumée m'assommait autant qu'un verre d'alcool. Elle me laissait nauséeux jusqu'au repas du soir. Je n'ai jamais fumé d'aussi bonnes cigarettes que celles-ci. Elles étaient le symbole de mon indépendance, avec ces combustions je transgressais pour la première fois l'interdit familial, je m'exposais au monstrueux tabac tueur qui terrorisais ma mère. Oui, je quittais le nid. Bien sur, ma discipline est devenue une addiction. Pour tromper l'ennui insondable des week-end au bord de la mer, je pris pour réflexe d'allumer une cigarette, je contemplais ma cigarette bizarrement roulée, je croyais discerner dans les volutes le secret le mystère de la liberté. Je sortais faire quelques pas dans le sable, allumer tant bien que mal mal ma cigarette dans les embruns. Et j'étais envahi par une profonde mélancolie que je trouvais belle. Mes efforts pour conquérir Véro n'avaient pas payés. Comme j'étais désespérément falot, il lui suffit de prétendre qu'elle avait un copain à Nantes pour me décourager. Comme je connaissais mal les femmes alors !
J'adorais mon destin maudit. J'aimais les filles qui ne voulaient pas de moi. Cette bêtise est néanmoins suffisamment romantique pour que je ne regrette pas de l'avoir commise. Véronique m'aura seulement transformé en fumeur, rien de plus.
Pendant les grandes vacances, je devais faire mon stage ouvrier. L'objectif était de confronter les jeunes élèves ingénieurs au réalités du terrain. Grâce à un contact de mes parents, j'avais obtenu un stage dans une entreprise de construction automobile. Je travaillais à la chaine à l'assemblage des pièces, un grand compteur au dessus de nos têtes nous présentais les objectifs de quantité. Les heures passaient lentement. Je faisais une pause avec les ouvriers, il étaient sympathiques et rigolaient fort, mais décidément nous n'appartenions pas au même monde. Un soir le chef me pris à part et m'expliqua l'air conséquent qu'en tant que futur ingénieur et cadre, je devais arriver avant les autres ouvriers et repartir après leur départ. Ce petit chef, manifestement prenait son rôle très au sérieux, mais sa manière rustique de concevoir le monde confirmais mon intuition : je n'étais pas fait pour ce métier. Un soir, je décidais que je ne reviendrais pas le lendemain. Je désertais sans prévenir personne. En me dépêchant, j'obtins un stage dans une librairie pour assouvir ma passion de des livres. Ma démission impromptue me causa cependant quelques ennuis. Les grandes écoles aiment préserver de bonne relation avec l'industrie, et mon manque de professionalisme avait causé, me dit-on un grand préjudice à l'école. A la rentrée je du défendre mon point de vue devant comité directoire de l'école. Le directeur mis ses lunettes et fis semblant d'étudier mon dossier, et m'énonçait les fait qui m'était reproché. Je ne bronchait pas. Je laissait l'orage passer. Pour conclure mon procès, le directeur me punit d'un blâme (dont il m'avertit qu'il serait inscrit sur mon dossier...). Selon lui, mon attitude avait été irresponsable. Je me suis répandu en plate excuses, mais au fond de moi, je souriais car j'étais désormais un rebelle célèbre. Je trouvais à mes juges un air décidément trop imbécile pour qu'ils me touchent profondément.
Non content de cette notoriété naissante, je prenait également de l'importance sur le campus. Les courtes nouvelles que j'avais produites pour le Cahier connurent cette année le succès. Le public féminin appréciait mon côté fleur bleue. Mon ostracisme parmi mes camarade de promotion devenait une bizarrerie gracieuse. Même si la majorité des futurs ingénieurs goutaient modérément les joie de la lecture, mes relations avec les filles du campus était apprécié. Je conservais néanmoins ma réputation de « bizarre ».
A force d'obstination, je suis parvenu à réunir un comité de rédaction. Quatre étudiantes en droit administratif participaient à l'édition de la revue. Les filles m'avaient suggérer d'ajouter des rubriques astrologies, des quizz, mais également un roman photo. Ce populisme affiché fit démissionner de Yann. La maquette se composait joyeusement. A coup de ciseaux, les différents textes étaient assemblés et paginés puis photocopié pour créer le master et je me sentais enfin réalisé.
Les élèves ingénieurs de deuxième année forment la caste la plus puissante du campus. Le système de copinage se met en place. Nous nous sentions importants. Nous goutions sans complexes à nos dernière années improductives, avant la glorieuse carrière que nous présumions. Le bureau des élèves employait son énergie à organiser la plus grande fête étudiante de Saint-Nazaire : le Tonus de Noël. Cette grande beuverie attirait tout le monde étudiant de Saint Nazaire. Son organisation nécessitait un imposant déploiement de force. Les bières Kronembourg coulaient à flot et finançaient la soirée. Nous étions les rois. Pour attirer le chaland, un défilé de jeune fille était organisés pour l'élection de miss Tonus. Mes amis observateurs, ayant constaté que mon statut d'écrivain m'offrais des relations intéressantes, me suggérèrent d'aller trouver la plus jolie fille des amphithéâtres pour la convaincre de participer à ce concours. Quelle belle mission de recrutement ce fut pour moi !
Je fis notamment la connaissance de Nanou, une gazelle africaine, fille d'un père sud africain et d'une mère belge, elle faisait ses études à Saint Nazaire... pourquoi pas !? Quand je l'aperçu pour la première fois, ses cheveux long et tressés se terminaient par des perles de couleur. Elle avait de grand yeux dont on ne pouvait pénétrer le secret, à la fois pétillants et acérés. Je la croisais de temps en temps à la cafétéria. Lorsque je lui ai parlé du défilé, elle acceptait immédiatement avec enthousiasme. Après quelques bières, nous convînmes d'une date pour préparer notre show. Yann, qui aimait les belles femmes, aimait le projet, il voulait en être aussi.
Nous sommes allé un soir chez Nanou afin qu'elle nous présente les vêtements qui l'habilleraient le grand soir. Elle avait pensé à une robe colorée au motifs africain. Un peu maquereau sur les bords, nous pensions apporter nos suggestions. Mais en la voyant, nous nous sommes bien gardé de faire des commentaires. Comment aurions nous pu ? Sa beauté nous avait coupé le souffle. Ce n'étais plus Nanou, mais une princesse africaine qui se tenait devant nous. Reine de Sabah, elle semblait être un mirage. J'avais la gorge sèche, ne pouvant plus même ravaler ma salive, je compris physiquement ce que signifiait baver devant une fille. Dans ma collection de CD, j'avais trouvé un morceau génial pour l'accompagner en musique, je l'imaginais sous les spotlights. Elle na gagna pas le concours, mais je reste persuadé que le jury avait été acheté.
Nanou, n'était pas une fille farouche. Elle était simple et terriblement belle, mais un interdit inconscient m'interdisait d'y toucher. Sans doute nous nous sommes plu, mais je n'ai jamais, hélas, gouté à sa peau de caramel.
Je m'étais acheté un paire de roller et j'allais seul transpirer contre un ennemi invisible : l'ennui. Je partais sillonner les rues. Je n'étais pas vraiment sportif. Sur la rampe, j'apprenais à faire des figures, j'étais un peu l'ancien au milieu des gamins qui tourbillonnaient inconscients dans les airs. C'est en pleine action que s'est réveillé la crise de mon estomac. On me fit quelques radios, le diagnostic fut rapide, il fallait opérer à nouveau, curieusement l'idée d'être alité quelques jours, n'était plus si terrifiante. J'avais de l'expérience et je me résignais à ma faible constitution.
La troisième et dernière année que je passais à Saint Nazaire, ne fut pas brillante. Déjà un peu routinier, j'étais fatigué par l'inaction. Tous, nous attendions la libération. L'oisiveté avait fini par nous ennuyer, et nous voulions de l'argent ! Lorsque je m'ennuyais et j'allais boire un thé chez Yann. A chaque fois, on refaisait le monde en fumant des cigarettes. On parlait de littérature, mais malheureusement l'ambiance était loin d'être aussi échauffée qu'au café de Flore. Il s'était finalement résigné à étudier et ne cherchait plus à s'évader. Il espérait qu'en travaillant quelques années il économiserait suffisamment pour s'offrir un tour du monde. Et en attendant, il se faisait la main et s'endurcissait. Il s'embarquait dans d'improbables galères et capitalisait sur son « vécu ». J'eus le privilège de partager quelques uns de ces moments. Il adorait partir quand tous les vents étaient contraires, ces moments laissaient des souvenirs impérissables. Un triste jeudi d'un mois d'octobre, nous avions décidé de boire une bière en ville. Au dehors, la nuit détrempait sous une pluie battante. Les rues étaient désertes. Après avoir parcouru la ville dans ma voiture à bout de souffle, nous avions repérés quelques troquets d'ivrogne dans les quartiers ouvriers, mais rien pour la jeunesse. La clientèle au comptoir formait une triste brochette. De guerre lasse, nous sommes dans un de ces endroit glauque, mais le patron nous fit signe de rebrousser chemin. Saint Nazaire vous renvoyait à notre solitude.
Yann était le spécialiste des mauvais plans, lorsque je lui proposais de partir en camping sauvage à vélo un week-end de la Toussaint, il n'hésitait pas. Une autre fois, je lui proposais de partir à la pêche dans le port du Croisic à marée basse, il m'accompagnait sans aucun doute.
Pour être fidèle à mon premier voeu à la science; j'ai préparé simultanément un diplôme à l'école des mines de Nantes. Le DEA (diplôme d'études approfondies) me préparait à la recherche. Le titre de mon mémoire était : « Algèbre Max + dans les anneaux semi-commutatifs ». Je m'apprêtais à réaliser mon rêve d'enfant : devenir chercheur...
Le grand hall de l'école des Mines forçait le respect. La lumière était grandiose, le sol couvert de marbre, d'immenses colonnes supportaient une verrière monumentale. La bibliothèque regorgeait de savoir. Georges Charpak, récent prix Nobel de physique était le parrain de l'école. Mon orgueil était flatté. Après quelques semaines passée dans les couloirs du laboratoires, je déchantais. Les chercheurs, bien que très gentils et bons sous tous rapport, manquaient de ce que j'appelle le Rock'n Roll. Cette tranquillité, ce sérieux avait ce je-ne-sais-quoi de mortifiant. Le centre de recherche était pétrifié par une hiérarchie pontifiante, fatte.
J'ai renoncé à la science parce que son univers trop calme ne me promettais rien de rocambolesque.
Pour mon stage de fin d'année, je suis retourné une dernière fois à Saint Nazaire. Mon premier contact prolongé avec le monde de l'entreprise ne fut pas très brillant. Dans une entreprise industrielle réalisant des réacteurs d'avion, je fis mes premières armes. Fasciné par la mission qui m'était confiée, je travaillais devant l'écran de l'ordinateur et je m'inquiétais d'avoir si peu de chose à faire. Pourtant, mes collègues ne semblaient pas souffrir des lentes digestions silencieuse, comme des automates, il ne s'éveillaient que pour la pause café échangeaient à nouveau des banalités puis s'asseyaient à nouveau, vaincus. Il semblaient n'attendre qu'une seule chose, partir en Week-end. Au repas de midi, à la cantine, les gens parlaient de football, de promenade, de voyage etc. rien que de choses assommantes.
Le mois de septembre est arrivé. Mon premier salaire fut dépensé dans mon premier synthétiseur à Nantes. L'ensemble m'avait couté 8000 francs. La première nuit, je la passais à tripoter les potentiomètres et à jouer avec avec les différents sons de mon module.
Paris était incontournable .
La médecine traditionnelle ayuverda se base sur l'idée que la santé du corps est intimement lié à celle de l'âme. Pour soigner, elle fait correspondre un tempérament à chaque physionomie. Cette association s'appelle dosha. Le dosha décrit l'individu dans ses force comme dans ses faiblesses et propose un modèle de vie saine. Si la santé d'un homme est donc intimement lié à celle de son corps, son histoire l'est également. Les trois doshas donnent la matrice de toute les contitutions : vata, pitta et kapha. En occident, ils peuvent s'assimiler aux humeurs de la médecine ancienne : biliseuse, sanguine, phlegmatique, etc.
Je n'ai jamais rencontré de docteur ayuverda, un magazine féminin m'a révélé mon dosha. Sans ambigüité, j'étais déterminé pitta : « feu biologique ». Tout se décide dans la chaleur de mes digestions, mon âme siège dans mon estomac. Je mange énormément, je consomme beaucoup d'énergie, mais je n'ai pas d'équilibre statique : sans action : mentale ou corporelle, je meurs.
Enfant, j'ai eu du bon temps avec mes intestins, j'étais un vrai pétomane. A la demande, je lachais des pets et les copains se fendaient la poire. Le prout sous toute ses formes était ma spécialité. Je connaissais chaque nuance, chaque variation des productions annales : le pet sonore hyperventilé, le pet fétide et fluet, je créais des cacas mous, des crottes dures. Tout ! Je faisais même de l'ombre à mon frère Guillaume lorsqu'il parvenait à répéter trois fois de suite en rotant : « Ali baba et le quarante voleurs ». J'avoue : La merde me passionne ! Elle est une métaphore de la mauvaise foi. Personne ne veut de merde chez lui, pourtant tout le monde chie. Probablement, c'est une des plus grandes névroses jamais inventée, et dans une certaine mesure, elle permet de comprendre la monde.
Naturellement, j'ai camouflé au monde ma coupable fascination, car elle aurait eu de graves conséquences sociales. Mais, je ne nie pas que j'eus beaucoup de bonheur à produire des étrons de toute forme dans l'intimité de cabinets de toilette. Il ne faut pas pour autant conclure que ma vie intestinale a toujours été heureuse, car rien n'est plus faux. De vingt à trente ans, un dysfonctionnement organique chronique m'a gaché l'existence.
Tout a commencé quand j'avais vingt ans – le bel âge soit-disant – J'étudiais en classe de mathématique supérieure. Le baccalauréat n'avait pas représenté pour moi un cap important. Sur une trajectoire rectiligne, j'avais suivi le cursus des copains par manque d'inspiration. Mon quotidien baignait dans la torpeur.
Au lycée Gabriel Touchard du Mans, là où j'avais passé mon bac, je poursuivais des études scientifiques par défaut. Mon orientation était une fuite en avant, au fond, j'aimais qu'on décide pour moi. Je n'étais pas pressé de connaître le monde réel, ni d'assumer une quelconque forme de responsabilité, car con enfance avait été trop heureuse pour que je désire la quitter. La torpeur de ma vie me convenait bien. Tous les jours, je descendais et je remontais la rue nationale du Mans. Conformément aux instructions, j'achetais une baguette que je mangeais avec mon père le midi. Le menu se répétait souvent : en entrée, une boite de maquereau en conserve et pour suivre, un steak accompagné de purée. Parfois, ma mère nous préparait un plat à réchauffer. Nous mangions en silence, car ni lui ni moi n'étions très bavard. Je l'aidais à faire la vaisselle et puis je m'en retournais étudier.
Je n'étais pas du tout débrouillard. Mes amis travaillaient pendant les vacances pour gagner de l'argent, mais la fortune ne m'intéressait pas. Je n'avais pas d'idées précises quant à mon futur. A mesure que se faisaient et se défaisaient mes illusions, je voulais être pilote d'avion, facteur de piano, ou chercheur, cela changeait à chaque instant. Prototype parfait de l'adolescent, je vivais dans un présent distordu où il ne se passait jamais rien, mais d'où j'entrevoyais une grande destinée.
Cette période de ma vie se perd dans un brouillard psychotrope. Les cours, les devoir, les calculs étaient l'arrière plan de ma réalité, mais rien ne me paraissait concret. J'admirais les autres pour leur force et leur engagement physique dans la vie. Quand mes camarades souhaitaient pragmatiquement étudier le minimum pour intégrer une école d'ingénieur, ils étaient volontaires. Moi, mes ambitions étaient à la fois plus grandes et plus floues. J'aimais la thermodynamique, l'algèbre et les tenseurs. Je travaillais avec acharnement, mais mon énergie ne s'organisait pas de manière rationnelle. Au fond, j'avais simplement besoin de me déniaiser. Un matin, je me suis levé. Une violente douleur m'a plié en deux. Le déclic que j'attendais était arrivé.
Pendant une quinzaine de jours, je suis resté prostré dans mon lit. Suant sang et eau, je traversais de longues nuits peuplées d'hallucinations. Mes camarades m'apportaient les notes de cours, mais je n'avais pas la force d'étudier. Les docteurs ne trouvaient pas la cause de ma fièvre, ils pensaient qu'il s'agissait d'une douleur passagère et ne prescrivirent que des calmants. Moi, même j'étais convaincu que ma fièvre ne durerait pas. D'autre examens complémentaires à l'hôpital ne révélèrent rien. Après deux semaines à me tordre en me tenant le ventre, ils décidèrent qu'une intervention chirurgicale était indispensable. Sur la table d'opération, ils comprirent que mon appendice mal placé avait faussé leur diagnostic. Cette fois-ci, j'ai payé cher ma singularité. L'ablation de l'appendicite est une opération bénigne, trois jours d'hospitalisation sont souvent suffisant. Dans mon cas cette intervention fut une sorte de martyre initiatique qui l'infléchit durablement le cours de ma vie.
L'infection était devenue grosse comme le poing, je risquais la péritonite. Ils procédèrent d'abord à une grande lessive intestinale et me nettoyèrent les entrailles comme pour préparer un plat de tripes, puis ils me recousirent. Quelques jours après cette première intervention, je fus réveillé dans la nuit par un douleur atroce, comme si l'on m'éventrait. J'ai fermé les yeux et j'ai vu au bout d'un tunnel très noir, une lumière éblouissante. J'ai compris que mon heure arrivait, mais j'ai refusé. Alors je me suis enfuis de toute mes forces, j'ai remonté le courant qui m'entrainais ! Et puisque Dieu me laissais le choix, j'ai choisi de vivre coûte que coûte. Médicalement, je subissais une occlusion sur bride. Des douleurs ignobles me brûlaient le entrailles, j'avais envie de crier maman. Je me trainais, je gémissais. Les infirmières m'administrèrent une importante dose de morphine pour me calmer et j'ai tenu.
J'avais les boyaux tellement retournés que je suis resté alité pendant un mois entier sous perfusion. On m'avat transféré dans le service de réanimation, ma chambre était vitrée afin que l'on puisse surveiller mon état en permanence. Je ne pouvais rien avaler, je ne parvenais pas même à boire de l'eau. Entubé de partout, outre les perfusions de glucose, de glucide et de protéine, un drain enfoncé dans mon nez aspirait mon œsophage et me vidait de mes secrétions. Le jour et la nuit, j'entendais l'affreux clapot de morve dans ma gorge. Les drogues coulaient à flot dans mes veines. Mes neurones fonctionnaient au ralenti.
Quand ils me redescendirent à l'étage des malades normaux. J'ai demandé à ma mère d'acheter 'Le Grand Maulnes', mais la lecture fut au dessus de mes forces. Les mots lus s'échappaient, glissaient, dérapaient, comme si ce monde ne me concernait pas. Les descriptions m'égaraient, je ne comprenais rien à l'histoire. Mon intelligence ne digérait uniquement les bandes dessinées, alors mes parents, amis, voisins m'en offrirent une collection. Quand, lassé de la lecture, je ne savais plus m'occupper, je m'adonnais aux plaisirs simples. Comme un vieillard, je regardais le printemps arriver par la fenêtre. Hélas, l'air du dehors ne passait pas a travers les double vitrages. Je me contentais d'imaginer le bruit du vent dans les arbres. Un peu plus loin, au delà du parking, j'inventais une prairie d'herbe tendre traversée par un petit ruisseau. Je dessinais une forêt où je me promenais en rêve. Ces choses me manquaient tellement !
Ma famille s'organisait pour me rendre visite. Chacun se relayait, je réalisais la puissance des liens du sang. J'avais été surpris que mes frères (souvent rivaux dans les affaires quotidiennes) passent me voir aussi régulièrement. Ma mère souffrait réellement de me voir déprimé et rabougri. Sa compassion rendait ma situation était encore plus cruelle. Pour ne pas que je m'ennuie, parfois ma grand-mère passait l'après-midi à mon chevet pendant que mes parent travaillaient. Elle s'asseyait à coté de moi et restait là immobile, quand je dormais. Nous ne parlions presque pas car nous appartenions à deux monde très différents, mais elle me dit qu'elle aussi avait été malade, quand elle avait été jeune. Elle qui n'avait jamais été malade : cela me réconfortait énormément.
Mon unique activité physique consistait à passer du lit au fauteuil et inversement. Parfois, une aide soignante passait dans ma chambre et me proposait : «On va passer au fauteuil ? ». Je me sentais humilié. « On a pas froid ?», « On va faire la toilette ? ». J'étais devenu indéfini.
Dans les couloirs de l'hôpital, je trainais ma perfusion comme un misérable. Je salivais devant les publicités de la télévision vantant les mérites des produits alimentaires. Je regardais avec appétit les couteaux étaler langoureusement sur une tartine un fromage crêmeux. J'appris la faim et le bonheur de manger. Le premier petit déjeuner qui m'a été servi fut un simple thé accompagné d'une biscotte. Je l'ai avalé gloutonnement et le le vomis presque immédiatement. Il fallu attendre trois jours avant qu'une autre tentative fonctionne. Mais je ne regrettais pas d'avoir attendu : Ce fut une délicieuse biscotte ! Avec la maladie, j'appris plus sur la vie que durant toute mon existence. Les classes préparatoires avaient été une perte de temps.
Mes parents, pour me donner un peu de courage, me promirent un vélo à étrenner dès ma sortie de l'hôpital. Ce cadeau incongru, vu mon état, me permis de sourire pour la première fois depuis bien longtemps. Cet événement marquait la fin de mon clavaire. Le ciel bleu contenait plein de promesses, même si j'étais impotent dans une ambiance de javel et l'éther, le plus dur était passé. Pour me première sortie à l'air libre, j'avais des béquilles pour marcher sur le parking de l'hôpital. Je n'avais jamais vraiment songé auparavant qu'un parking puisse sentir la liberté. Tout dépend du point de vue. Je jurais de ne jamais oublier, désormais je vivrais pleinement chaque instant.
J'étais très faible à ma sortie de l'hôpital, mais je me sentais transformé. Je voulais procéder à ma renaissance, et tenir un cap fermement recentré vers les valeurs fondamentales. D'abord, quitter la taupinière ! Je décidais d'abandonner les classes préparatoires pour explorer le monde « réel ». Dans le mièvre idéal – si galvaudé – des « vingt-ans » je tracerai mon chemin. Je irai étudier à la facultés, rencontrer des filles, vivre des aventures... mon retard était considérable dans cette course à hédonisme. N'ayant pas eu de de sœurs non plus, ma connaissance du sexe faible avoisinait le néant.
Qette réorientation paru fumeuse à mes parents, mais encore sous le choc de mon opération, ils ne s'opposèrent pas à mon projet. L'année suivante, je m'asseyais dans un amphithéâtre pour mon premier cours magistral. Comme un poisson dans un nouvel aquarium, je découvrais mon environnement avec enthousiasme. Je fantasmais l'université, pensant y trouver à la fois un sanctuaire du savoir et de la liberté. Mais l'univers radicalement normal que je découvris, me coupa les ailes.
A la bibliothèque, j'étudiais avec zèle des cours qui ne figuraient pas au programme. Je tentais de percer les mystères de la physique, des mathématique et de l'informatique. Avec mes économies, j'achetais des cours de physique en 10 tomes de Lev et Landau. En dépit de mes efforts, mes progrès étaient lents et poussifs. Après avoir passé les chapitres d'introduction, j'hallucinais devant mes lectures mes lectures érudites. Il m'arrivait parfois de lire des pages entières avant de me rendre compte que je pensais à autre chose. Sur le campus universitaire, l'ambiance décontractée, voire dissipée contrastait fortement avec celle des classes préparatoires. En fait, j'étais seul à travailler passionnément, une grande partie de la population n'aspiraient qu'à devenir fonctionnaires de l'éducation nationale. Mes camarades ne parvenaient pas à comprendre qu'on puisse « vraiment » aimer ça. Entre midi et deux, l'activité principale consistait à jouer au tarot. Je n'étais pas très doué à ce jeu, je ne comprenais même pas quand il fallait jouer une carte forte où faible. Il me fallu un certain temps avant de m'acclimater à cet univers, progressivement je me laissais gagner par la démotivation du groupe et la torpeur bienheureuse de la faculté m'envahissais. Mais je tournais à vide, comme un plongeur entré trop brutalement dans une sas de décompression, je courais le risque d'exploser. Pour occuper mon imagination débordante, je formais le projet d'écrire un livre.
Depuis le lycée, je consignais mes impressions dans un journal, je l'utilisais comme un exutoire. Un professeur de français avait eu le malheur de dire qu'il trouvait mes devoirs intéressants et créatifs. Il nuançait toutefois en m'incitant à être moins rebelle systématiquement. Depuis lors, je tenais au chaud de ce seul encouragement pour m'imaginer une vocation artistique. Je me considérais assez doué (ce qui était on-ne-peut-plus faux). Mon journal en effet ne contenait que des soupirs d'adolescent à propos de diverses filles réelles ou fantasmées (le plus souvent). Ma première rédaction sensée publiable appliquait mes méthodes traditionnelles. Le plan avait été conçu et inspiré par une fille que j'apercevais régulièrement à la bibliothèque. Elle se nommait Séverine et étudiait avec assiduité entre midi et deux. C'était une brune, elle s'installait souvent au premier rang dans les amphithéâtres. Le chignon dans ses cheveux découvrant son coup blanc me fascinait. Elle avait un grain de beauté au coin de des lèvres et ses yeux étaient si noirs qu'elle paraissait toujours fâchée. Elle n'était pas engageante et c'est certainement ce trait qui me séduisait le plus chez elle, car j'étais un romantique. Toute histoire heureuse et simple m'aurait ennuyé. Elle était boursière et son entrée en faculté avait été difficile. Elle ne pouvait pas se permettre de redoubler son année. Je brodais autour d'elle la trame de mon roman. J'imaginais une histoire itinérante à multiples rebondissements mélangeant drames, exils, et tout ce à quoi porte les imaginations d'adolescents. La difficulté principale mon récit consistait à écrire à la première personne du féminin, car cette fiction autobiographie avait pour personnage principal une fille qui portait le même nom que ma muse. Malgré tous les efforts, mon récit restait pathétique, trop rivé à mes propres obsessions. Le temps consacré à ma nouvelle passion n'y changeait rien, mon roman n'avançait pas.
Je parvins à obtenir un rendez-vous avec elle au bout d'un an. Elle s'appelait Séverine et aimait la photo. Ce prétexte servi à nous voir en tête à tête. J'avais acheté une pellicule chez un photographe et parcouru le Vieux Mans à la recherche d'image qu'elle m'aiderait à développer. Mais peu intéressée par une relation, elle m'éconduis simplement mais fermement. Le château de cartes que j'avais construit s'effondrait.
Après une année à l'université sans réelles aventures, je décidais de changer à nouveau d'orientation. La faculté n'était qu'un terreau à fonctionnaire, définitivement pas un monde pour les aventuriers. Et puis, le Mans était une petite ville de province qui n'offrait aucune perspectives. Mes velléités épiques étaient condamnées si je ne m'éloignais pas d'où je suis né. J'ai donc préparé le concours d'entrée d'une école d'ingénieur privée, pratiquement la première que m'avais proposé les conseillers d'orientation de l'université. Pour mes parents, l'ardoise s'annonçait salée, ils me prévinrent qu'ils n'accepteraient plus d'autre revirement, j'acceptais.
La sélection des étudiant se faisait sur dossier. C'était idéal, je n'avais même pas à réviser. Un simple oral validait l'admission. Après avoir passé cette première sélection, j'ai dû choisir entre plusieurs villes : Tour, Saint Nazaire, Saint-Aignan étaient des destination possible. Chaque endroit avait sa spécialité : Électrotechnique, productique ou électronique. Mais ce n'est pas ceci qui a déterminé mon choix.
J'ai passé les oraux au campus de Gavy-Océanis. Nous étions au début du mois de juin, l'été commençait à peine. Le vent venu du sud, chaud et iodé, embaumait l'air de ses arômes dilettantistes. La mer en contrebas ondulait mollement, le souffle de l'Atlantique expirait le long du chemin de douanier et dépeignait juste ce qu'il faut mes cheveux longs. Je me sentais en vacances. J'entrevis l'envol du nid, je larguais les amarres. Alors, je pris rapidement ma décision. Avec mes parents, j'ai trouvé un appartement proche de l'école, à Saint Marc. Je logeais dans une extension de maison. Cette sorte de véranda servait à recevoir les enfants du propriétaire pendant l'été. Une porte vitrée menait au jardin. L'appartement surplombait la plage. Le soir, les surfeurs locaux venaient s'entrainer sur des vagues appelé short break. On accédait au rivage depuis le jardin par un escalier à flanc de falaise. Ouvert sur la mer, l'endroit respirait à plein poumon.
Je suis arrivé en septembre, heureux d'avoir enfin provoqué une rupture inéluctable dans le continuum de ma vie. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Enfin libre ! J'appris d'abord à subsister seul. Mon alimentation se composait essentiellement de pizzas, de plats cuisinés et de pâtes. D'emblée, les contingences matérielles se liguèrent contre moi. Trop choyé, je n'avais jamais appris à me servir d'un balai, ni d'une machine à laver, j'étais bien embêté quand il fallait entretenir les sanitaires. J'aurais aimé nettoyer les assiettes selon mon bon plaisir, mais l'inspiration me venait rarement, uniquement quand je ne trouvais plus de couverts.
Mon mobilier sans être spartiate, était assez incommode : un canapé-lit, un fauteuil de jardin, la table de jardin. L'ensemble de mes meubles se destinaient à l'extérieur. Une kitchenette qui servait à réchauffer les plats.
Les élèves de l'école venaient de la France entière, il y en avait de Marseille, de Brest, de Strasbourg, etc. Certains sortaient d'instituts universitaires, étaient heureux de finalement devenir ingénieur, ceux qui venaient de classes préparatoires avaient échoués à l'ESA-IGELEC à défaut d'une école plus prestigieuses. Le reste de la population provenait de cursus universitaires classiques. Dans l'ensemble, nous étions très peu à avoir choisi cette école pour de bonnes raisons.
Rapidement, l'aperçu solaire du mois de juin s'est estompé à mesure que l'automne avançait. Le mirage de l'été m'avait floué. Mon appartement dépourvu d'isolation adéquate laissait rentrer le froid. Les tempêtes humides se déchainaient contre la baie vitrée, jusque dans mes os l'humidité pénétrait. L'hiver, je ne me me réchauffais pas. Les jours les plus glacials, je ne pouvais me tenir dans l'appartement sans grelotter. Dès que j'étais rentré chez moi, j'allais m'enfoncer directement m'enfouir sous la couette. Faute de radiateur, j'allumais un grille-pain proche de moi et j'en approchais mes mains. Il aurait suffit que je m'achète un radiateur portatif, mais ce genre d'initiative pratique m'échappait encore.
Hors-saison, Saint Nazaire était triste à mourir. Les vacanciers étaient partis. Les jeunes n'allumaient plus de feu de camps sur la plage, il ne jouaient plus de tam-tam. L'âme du lieu reprenait sa place. La ville adoptait les couleurs ternes seyant mieux à sa réputation industrielle. La population essentiellement ouvrière se résignait au nuages gris moutonnaient jusqu'à l'horizon infini de l'océan. La nature était morne, les Hommes l'étaient aussi. Le Samedi, le centre ville était moins animé que les grandes surfaces. On croisait parfois des élèves-ingénieur en train de se promener seul dans une galerie commerciale, pour passer le temps. A coté du port industriel, de la seule rue commerçante étaient divisé en deux par un bâtiment sobrement appelé le Paquebot. Là-bas, les bateaux seuls étaient émouvants.
Certains dimanches, quand un paquebot quittait des chantiers navals pour rejoindre la haute mer, la population des ouvriers se réunissait sur les quai pour saluer le navire en partance. C'était la messe des cols bleus, ils étaient fiers.
Nous nous en moquions. Nous étions pris au pièges, l'ennui nous rendait d'autant plus solidaires. Pour éviter de passer des week-end horriblement ennuyeux, nous devions faisions preuve d'imagination.
J'ai rencontré Yann F. dans cette école, il dénotait parmi les élèves. Cheveux longs et mal rasé, il portait un gros pull de marin. Il affirmait être tombé dans l'ingénierie malgré lui, son premier trimestre, il l'avait passé à chercher des échappatoires au destin conventionnel qui se profilait. Artiste auto-proclamé maudit, il vivait dans un petit appartement d'étudiant. Sans table, il écrasait ses cigarettes roulées à même le sol, dans un petit cendrier volé à un troquet. Il buvait son thé accroupi au nom de la rébellions. Les livres, ses inséparables compagnon de route, par soucis d'authenticité n'étaient pas rangé dans une bibliothèque, mais empilés à même le sol à côté de son lit. Il s'efforçait d'incarner un personnage de roman, exploitant tel un acteur sa présence animale. Il parlait fort et affectait un certain maniérisme dans sa contestation du système. Il s'insurgeait dans de longue diatribes, se perdant parfois, il pestait contre un système débilitant qui ne formait que des moutons, des médiocres. Il prenait son rôle au sérieux, il écrivait des poèmes abscons compilant tous les mots cryptiques qu'il avait glanés au fil de ses lectures. Bien évidement, le sens de ses écrits échappait au commun des mortels. Cet authentique anachorète ne souffrait pas de la désaffection du grand public. Au contraire il s'en félicitait. Il vénérait la beat generation, les bourlingueurs et les drogués : Jack Kerouac, Jim Morrisson, Bukovski, etc. Sans compromis, il était fier et crachait dans la soupe comme personne, sa grande gueule lui créait des ennemis et il s'en moquait. J'avais trouvé mon maitre, mais j'étais aussi son seul disciple à l'école.
Je n'étais pas aussi radical que lui, mais je lui trouvais de la justesse lorsqu'il affirmait que les écoles d'ingénieur concentraient beaucoup de médiocres : des fils à papa, des gens sans imaginations destinés des vies ennuyeuses et classiques. Nous nous sommes retrouvés tous les deux à méditer nos destins enlisés. En conciliabule, nous échafaudions des stratégies capable de nous libérer de notre condition si désespérément banale. L'art seul pouvait nous sauver. Pour sortir de l'anonymat, nous entreprîmes de monter un journal. Nous avions placardé des affiches sur tous les murs du campus. A le recherche de contributeurs, notre journal espérait mélanger la Littérature de salon – comme où elle s'entend à Paris –, et dans le même temps avoir une large diffusion. Notre ligne éditoriale populo-élitiste nous semblait avoir un bel avenir.
Sur les placards il était écrit : « Cherche écrivains, poêtes et artistes en tous genre pour monter une revue, rendez vous dans le hall de l'école, vendredi midi. ».
Jusqu'au jour du rendez-vous, nous pensions qu'il serait difficile d'élire les happy few qui s'embarqueraient avec nous dans l'aventure. Mais dans le hall de l'école, après avoir attendu une demi-heure de voir passer un écrivain, un poète, nous n'étions plus aussi exigeants. A la fin, nous aurions été heureux de n'apercevoir que la queue d'un artiste à la manque même s'il ne savait rien faire. Nous sommes restés tous les deux, désespérément seuls et abandonnés. Contre vents et marées, malgré notre déréliction, nous décidâmes de porter la culture à ces rustres, même s'ils résistaient, même s'il n'en voulaient pas, nous laisserions notre trace. Le nom de notre journal serait : « le Cahier ».
Je commençais immédiatement le travail. Yann me laissait faire, trop content que les « boeufs de l'ESA » – ainsi les appelait-il – n'ai pas répondu à notre appel. Il durcissait son discours, musclait sa verves pamphlétaires. Compte tenu du peu d'intérêt suscité par notre projet, j'ai jugé indispensable d'introduire une bande-dessinée avec des personnages inspirés du quotidien était prévue pour attirer le chaland. Un quizz en dernière page, comme un pot de miel pour attirer les barbares à la culture. Yann s'offusquait de mon manque d'orthodoxie, n'acceptait pas ces concessions. Je lui réclamais du simple. Il se limita finalement à un seul poème pompeux, baroque et précieux. Je n'obtins rien de plus. Au final, j'avais signé une bonne partie du Cahier. Pour ne pas paraître trop misérable, je me suis inventé un pseudo pour créer l'illusion du nombre et donner un semblant de réalité au concept de revue.
Pour le journal, je travaillais sans ménager ma peine. C'était, à vrai dire, le seul véritable effort de mes journées, car l'électrotechnique, l'informatique je les pratiquait comme des loisirs. Pour ne pas redoubler une année, il suffisait de se montrer en cours régulièrement, l'absentéisme étant important, la simple présence sur les bancs de l'amphithéâtre était appréciée. Pour le reste, mon binôme de travaux pratique était très … pratique ! Arnaud, était un des meilleurs spécialistes de la triche et du repiquages d'archives. Il connaissait toutes les techniques du bachotage et de la gruge. Les professeurs fainéants copiaient fréquemment les devoirs d'une année sur l'autre. Grâce au travail d'historien d'Arnaud, l'obtention d'une bonne note se résumait à un simple exercice de calligraphie. Lorsque ce n'était pas le cas, la session de bachotage organisée la veille par ses soins nous permettait d'éviter les catastrophes.
J'assistais aux cours comme certains assistent aux spectacles. J'étais assis sur ma chaise, parce qu'il fallait y être, et pour défendre une apparence studieuse, mais mon esprit souvent vagabondait, bienheureux. Mes intermittences étaient si fréquentes que mon résumé de cours en pointillé devenait une cabale inexploitable. Je perdis progressivement l'habitude de prendre des notes. Ce que j'écrivais par acquis de conscience, je ne le relisais jamais. Chaque fin de trimestre, mes affaires m'encombrait, je jetais mes notes à la poubelle. Mes différents à côté m'égaraient : je dessinais, j'écrivais, en même temps que je tendais une oreille distraite, comme si les mathématiques étaient aussi une forme de poésie. Je posais une question pour m'assurer de ne pas pas perdre totalement le fil, et puis je replongeait dans mes rêves.
Comme d'habitude, la bibliothèque était mon principal repaire. Dominant la colline de Gavy Océanis, elle offrait une vue panoramique sur la mer, l'endroit était idéal pour créer et pour rêver. A cause du budget limité de la bibliothèque, les étagères clairsemées ne se comparaient pas à celles que j'avais connu avant. Pourtant, la fourniture des rayonnages suffisait si l'on savait faire preuve d'un peu d'éclectisme dans ses lectures. Il y avait un bonheur indicible à s'assommer en lisant sous le soleil froid de l'atlantique. Devant la page blanche, parfois le stylo restait suspendu, mais ce n'était pas grave du tout. Je baguenaudais. Je levais les yeux sur les étudiantes pour passer le temps. Une fille bruie m'intriguait énormément. Les marins ont une fille dans chaque port, moi, j'avais une fille dans chaque bibliothèque. Elle ressemblait à Séverine en de nombreux points, elle avait ses cheveux noirs et le regard furieux. Elle était cependant plus relax, car ses amies étaient dévergondées. Elle étudiait le droit administratif avec méthode. Tous les midi, entre midi et deux, elle venait étudier. Je manquais rarement le rendez-vous.
Bien sur, je n'osais pas faire le premier pas vers elle. Je restais silencieux à ma table de travail, l'observant comme une muse. Je n'imaginais même l'aborder d'une manière franche et directe, c'eût été une transgression trop manifeste de mes principes romantiques. Les bibliothèques ne sont pas des lieux pour draguer. Pour oublier cet interdit, j'écrivais, inlassablement, je déchargeais mes névroses sur des pages immaculées, les les remplissais de hiéroglyphes souvent peu inspirés, mais tout ceci comblaient le vide auquel je devait me résigner. Non nouveau projet de roman ne débouchait pas. Je paraphrasais et dansais autour d'un point imaginaire, sans affronter le vrai problème de ma vie : les femmes.
J'ai adressé la parole à Véro pour la première fois quand je lui vendis un exemplaire du Cahier contre cinq francs. Dans ce numéro très spécial, j'avais écrit un article intitulé... La fille de la bibliothèque. J'étais très heureux d'avoir finalement su capter son attention, mais ce minuscule triomphe cachait l'amertume aussi d'avoir tellement travaillé pour si peu. Les quelques mots que nous avions échangés n'avaient été que des banalités, ils ne me suffisaient pas. Je voulais séduire. Nous fîmes plus ample connaissance sur la terrasse de la cafétéria, pour lui plaire, j'acceptais de fumer une de ses cigarettes roulées. Je grillais ainsi la première cigarette de mon existence. Je m'efforçais de me concentrer sur la conversation que j'avais avec elle, mais la fumée me montait à la tête. Je perdais contenance, et me sentais nul. Pour ne plus être aussi asocial, je commençais à m'habituer chez moi aux ivresses du tabac, c'est ainsi que je devins un fumeur. Le bar- tabac proche de la plage fut mon premier fournisseur et ne sachant pas quelle marque acheter, je pris la même marque que mon idole Yann, du Golden Virginia.
Tous les soirs en rentrant des cours, je grillais une cigarette avec discipline pour habituer mes poumons. La fumée m'assommait autant qu'un verre d'alcool. Elle me laissait nauséeux jusqu'au repas du soir. Je n'ai jamais fumé d'aussi bonnes cigarettes que celles-ci. Elles étaient le symbole de mon indépendance, avec ces combustions je transgressais pour la première fois l'interdit familial, je m'exposais au monstrueux tabac tueur qui terrorisais ma mère. Oui, je quittais le nid. Bien sur, ma discipline est devenue une addiction. Pour tromper l'ennui insondable des week-end au bord de la mer, je pris pour réflexe d'allumer une cigarette, je contemplais ma cigarette bizarrement roulée, je croyais discerner dans les volutes le secret le mystère de la liberté. Je sortais faire quelques pas dans le sable, allumer tant bien que mal mal ma cigarette dans les embruns. Et j'étais envahi par une profonde mélancolie que je trouvais belle. Mes efforts pour conquérir Véro n'avaient pas payés. Comme j'étais désespérément falot, il lui suffit de prétendre qu'elle avait un copain à Nantes pour me décourager. Comme je connaissais mal les femmes alors !
J'adorais mon destin maudit. J'aimais les filles qui ne voulaient pas de moi. Cette bêtise est néanmoins suffisamment romantique pour que je ne regrette pas de l'avoir commise. Véronique m'aura seulement transformé en fumeur, rien de plus.
Pendant les grandes vacances, je devais faire mon stage ouvrier. L'objectif était de confronter les jeunes élèves ingénieurs au réalités du terrain. Grâce à un contact de mes parents, j'avais obtenu un stage dans une entreprise de construction automobile. Je travaillais à la chaine à l'assemblage des pièces, un grand compteur au dessus de nos têtes nous présentais les objectifs de quantité. Les heures passaient lentement. Je faisais une pause avec les ouvriers, il étaient sympathiques et rigolaient fort, mais décidément nous n'appartenions pas au même monde. Un soir le chef me pris à part et m'expliqua l'air conséquent qu'en tant que futur ingénieur et cadre, je devais arriver avant les autres ouvriers et repartir après leur départ. Ce petit chef, manifestement prenait son rôle très au sérieux, mais sa manière rustique de concevoir le monde confirmais mon intuition : je n'étais pas fait pour ce métier. Un soir, je décidais que je ne reviendrais pas le lendemain. Je désertais sans prévenir personne. En me dépêchant, j'obtins un stage dans une librairie pour assouvir ma passion de des livres. Ma démission impromptue me causa cependant quelques ennuis. Les grandes écoles aiment préserver de bonne relation avec l'industrie, et mon manque de professionalisme avait causé, me dit-on un grand préjudice à l'école. A la rentrée je du défendre mon point de vue devant comité directoire de l'école. Le directeur mis ses lunettes et fis semblant d'étudier mon dossier, et m'énonçait les fait qui m'était reproché. Je ne bronchait pas. Je laissait l'orage passer. Pour conclure mon procès, le directeur me punit d'un blâme (dont il m'avertit qu'il serait inscrit sur mon dossier...). Selon lui, mon attitude avait été irresponsable. Je me suis répandu en plate excuses, mais au fond de moi, je souriais car j'étais désormais un rebelle célèbre. Je trouvais à mes juges un air décidément trop imbécile pour qu'ils me touchent profondément.
Non content de cette notoriété naissante, je prenait également de l'importance sur le campus. Les courtes nouvelles que j'avais produites pour le Cahier connurent cette année le succès. Le public féminin appréciait mon côté fleur bleue. Mon ostracisme parmi mes camarade de promotion devenait une bizarrerie gracieuse. Même si la majorité des futurs ingénieurs goutaient modérément les joie de la lecture, mes relations avec les filles du campus était apprécié. Je conservais néanmoins ma réputation de « bizarre ».
A force d'obstination, je suis parvenu à réunir un comité de rédaction. Quatre étudiantes en droit administratif participaient à l'édition de la revue. Les filles m'avaient suggérer d'ajouter des rubriques astrologies, des quizz, mais également un roman photo. Ce populisme affiché fit démissionner de Yann. La maquette se composait joyeusement. A coup de ciseaux, les différents textes étaient assemblés et paginés puis photocopié pour créer le master et je me sentais enfin réalisé.
Les élèves ingénieurs de deuxième année forment la caste la plus puissante du campus. Le système de copinage se met en place. Nous nous sentions importants. Nous goutions sans complexes à nos dernière années improductives, avant la glorieuse carrière que nous présumions. Le bureau des élèves employait son énergie à organiser la plus grande fête étudiante de Saint-Nazaire : le Tonus de Noël. Cette grande beuverie attirait tout le monde étudiant de Saint Nazaire. Son organisation nécessitait un imposant déploiement de force. Les bières Kronembourg coulaient à flot et finançaient la soirée. Nous étions les rois. Pour attirer le chaland, un défilé de jeune fille était organisés pour l'élection de miss Tonus. Mes amis observateurs, ayant constaté que mon statut d'écrivain m'offrais des relations intéressantes, me suggérèrent d'aller trouver la plus jolie fille des amphithéâtres pour la convaincre de participer à ce concours. Quelle belle mission de recrutement ce fut pour moi !
Je fis notamment la connaissance de Nanou, une gazelle africaine, fille d'un père sud africain et d'une mère belge, elle faisait ses études à Saint Nazaire... pourquoi pas !? Quand je l'aperçu pour la première fois, ses cheveux long et tressés se terminaient par des perles de couleur. Elle avait de grand yeux dont on ne pouvait pénétrer le secret, à la fois pétillants et acérés. Je la croisais de temps en temps à la cafétéria. Lorsque je lui ai parlé du défilé, elle acceptait immédiatement avec enthousiasme. Après quelques bières, nous convînmes d'une date pour préparer notre show. Yann, qui aimait les belles femmes, aimait le projet, il voulait en être aussi.
Nous sommes allé un soir chez Nanou afin qu'elle nous présente les vêtements qui l'habilleraient le grand soir. Elle avait pensé à une robe colorée au motifs africain. Un peu maquereau sur les bords, nous pensions apporter nos suggestions. Mais en la voyant, nous nous sommes bien gardé de faire des commentaires. Comment aurions nous pu ? Sa beauté nous avait coupé le souffle. Ce n'étais plus Nanou, mais une princesse africaine qui se tenait devant nous. Reine de Sabah, elle semblait être un mirage. J'avais la gorge sèche, ne pouvant plus même ravaler ma salive, je compris physiquement ce que signifiait baver devant une fille. Dans ma collection de CD, j'avais trouvé un morceau génial pour l'accompagner en musique, je l'imaginais sous les spotlights. Elle na gagna pas le concours, mais je reste persuadé que le jury avait été acheté.
Nanou, n'était pas une fille farouche. Elle était simple et terriblement belle, mais un interdit inconscient m'interdisait d'y toucher. Sans doute nous nous sommes plu, mais je n'ai jamais, hélas, gouté à sa peau de caramel.
Je m'étais acheté un paire de roller et j'allais seul transpirer contre un ennemi invisible : l'ennui. Je partais sillonner les rues. Je n'étais pas vraiment sportif. Sur la rampe, j'apprenais à faire des figures, j'étais un peu l'ancien au milieu des gamins qui tourbillonnaient inconscients dans les airs. C'est en pleine action que s'est réveillé la crise de mon estomac. On me fit quelques radios, le diagnostic fut rapide, il fallait opérer à nouveau, curieusement l'idée d'être alité quelques jours, n'était plus si terrifiante. J'avais de l'expérience et je me résignais à ma faible constitution.
La troisième et dernière année que je passais à Saint Nazaire, ne fut pas brillante. Déjà un peu routinier, j'étais fatigué par l'inaction. Tous, nous attendions la libération. L'oisiveté avait fini par nous ennuyer, et nous voulions de l'argent ! Lorsque je m'ennuyais et j'allais boire un thé chez Yann. A chaque fois, on refaisait le monde en fumant des cigarettes. On parlait de littérature, mais malheureusement l'ambiance était loin d'être aussi échauffée qu'au café de Flore. Il s'était finalement résigné à étudier et ne cherchait plus à s'évader. Il espérait qu'en travaillant quelques années il économiserait suffisamment pour s'offrir un tour du monde. Et en attendant, il se faisait la main et s'endurcissait. Il s'embarquait dans d'improbables galères et capitalisait sur son « vécu ». J'eus le privilège de partager quelques uns de ces moments. Il adorait partir quand tous les vents étaient contraires, ces moments laissaient des souvenirs impérissables. Un triste jeudi d'un mois d'octobre, nous avions décidé de boire une bière en ville. Au dehors, la nuit détrempait sous une pluie battante. Les rues étaient désertes. Après avoir parcouru la ville dans ma voiture à bout de souffle, nous avions repérés quelques troquets d'ivrogne dans les quartiers ouvriers, mais rien pour la jeunesse. La clientèle au comptoir formait une triste brochette. De guerre lasse, nous sommes dans un de ces endroit glauque, mais le patron nous fit signe de rebrousser chemin. Saint Nazaire vous renvoyait à notre solitude.
Yann était le spécialiste des mauvais plans, lorsque je lui proposais de partir en camping sauvage à vélo un week-end de la Toussaint, il n'hésitait pas. Une autre fois, je lui proposais de partir à la pêche dans le port du Croisic à marée basse, il m'accompagnait sans aucun doute.
Pour être fidèle à mon premier voeu à la science; j'ai préparé simultanément un diplôme à l'école des mines de Nantes. Le DEA (diplôme d'études approfondies) me préparait à la recherche. Le titre de mon mémoire était : « Algèbre Max + dans les anneaux semi-commutatifs ». Je m'apprêtais à réaliser mon rêve d'enfant : devenir chercheur...
Le grand hall de l'école des Mines forçait le respect. La lumière était grandiose, le sol couvert de marbre, d'immenses colonnes supportaient une verrière monumentale. La bibliothèque regorgeait de savoir. Georges Charpak, récent prix Nobel de physique était le parrain de l'école. Mon orgueil était flatté. Après quelques semaines passée dans les couloirs du laboratoires, je déchantais. Les chercheurs, bien que très gentils et bons sous tous rapport, manquaient de ce que j'appelle le Rock'n Roll. Cette tranquillité, ce sérieux avait ce je-ne-sais-quoi de mortifiant. Le centre de recherche était pétrifié par une hiérarchie pontifiante, fatte.
J'ai renoncé à la science parce que son univers trop calme ne me promettais rien de rocambolesque.
Pour mon stage de fin d'année, je suis retourné une dernière fois à Saint Nazaire. Mon premier contact prolongé avec le monde de l'entreprise ne fut pas très brillant. Dans une entreprise industrielle réalisant des réacteurs d'avion, je fis mes premières armes. Fasciné par la mission qui m'était confiée, je travaillais devant l'écran de l'ordinateur et je m'inquiétais d'avoir si peu de chose à faire. Pourtant, mes collègues ne semblaient pas souffrir des lentes digestions silencieuse, comme des automates, il ne s'éveillaient que pour la pause café échangeaient à nouveau des banalités puis s'asseyaient à nouveau, vaincus. Il semblaient n'attendre qu'une seule chose, partir en Week-end. Au repas de midi, à la cantine, les gens parlaient de football, de promenade, de voyage etc. rien que de choses assommantes.
Le mois de septembre est arrivé. Mon premier salaire fut dépensé dans mon premier synthétiseur à Nantes. L'ensemble m'avait couté 8000 francs. La première nuit, je la passais à tripoter les potentiomètres et à jouer avec avec les différents sons de mon module.
Paris était incontournable .
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