Depuis quelques semaines, les journaux ne parlent que de la crise. De l'avis général des cafés du commerce, il y avait longtemps que la maladie couvait, mais maintenant ça y est : les bourses dégringolent, les cours chutent et c'est enfin la grande débandade. Pour un peu, on se croirait en 1929 quand les idéaux vacillaient, mais cette fois, il manque un brin d'enthousiasme pour y croire vraiment, les jolies courbes orientées vers le bas ont beau prédire un sombre avenir, personne n'a encore songé à se suicider. Invariablement, les premières pages du Monde titrent avec la photo d'un trader affligé se prenant la tête entre deux mains, et sur la télévision espagnole, chaque soir il y a un reportage à propos du pouvoir d'achat qui se réduit de jour en jour. La complainte est devenue une ritournelle qui se chante sans y penser, la crise s'est transformée en sujet de conversation comme la pluie et du beau temps. Ad nauseum, les médias rapportent la déliquescence du système capitaliste. Chacun l'accommode à sa sauce : certains y voyaient la réalisation de leur théorie et triomphent en disant : « Je vous l'avait bien dit !», d'autre plus prophétique y voyait la fin d'une civilisation ... d'autres encore affirmaient que la crise était chronique s'en tenant au refrain millénaire : après la pluie viendrait le beau temps, enfin quelques thomacistes minoritaires s'en tenait exclusivement au plus certain et constataient : jusqu'ici tout va bien. Ces derniers avaient incontestablement raison, puisque, selon tout vraisemblance, la véritable cause du millénarisme ambiant était l'ennui. Dans ce monde, où décidément, on s'emmerdait ferme , ce tableau présenté avait le mérite d'avoir un beau relief et de combler les imaginations en manque de sensationnel.
Concrètement, ces alarmistes à la mode ne modifiaient guère notre quotidien, nous, trop obnubilés par tes progrès, accaparés par des caprices de plus en plus nombreux, espérions seulement que cette fameuse crise priverait de carburant les motards imbéciles qui te réveillaient la nuit.

Tes horaires s'étaient assouplis, nous laissaient parfois manger sur la terrasse d'un restaurant, mais même si tu étais devenu plus facile à comprendre, ta surveillance ne s'était pas convertie en sinécure pour autant. Communiquant mieux, ton message était clair : tu exigeais plus d'attention ! Dès que nous disparaissions de ton champ de vision, commençaient les jérémiades. A l'aide de ta palette de gazouillis largement étoffée, tu avais compris qu'en pleurant un peu, il était possible d'obtenir beaucoup. Cette technique systématique épuisât jusqu'à la patience de ta mère. Dès lors, nous avons eu massivement recours à la tétine pour étouffer un peu tes pleurnicheries apprenant les bases de ton mode de négociation.
Pour avoir pratiqué un peu le baby-sitting, je comprends très bien qu'elle puisse être lassée de te supporter. Et quand je lui parle d'en avoir un deuxième, elle paniqueà l'idée de devoir s'occuper d'un autre pensionnaire, mais heureusement nous vivons une époque moderne! De mon côté, j'ai restreint mes activités extra-professionelles pour donner un coup de main, et si l'envie me prends d'écrire un peu, je le fais en dilettante pendant mes heures de bureau.