jeudi 29 mai 2008

L'objet de toutes les convoitises

Sous une hypothèse généralement acceptée : « un bébé est heureux s'il ne pleure pas », je suppose donc que ton silence signifie que tu ne vois pas d'inconvénients à passer de mains en mains et subir toute sorte de sollicitations, grimaces et autres divertissements. Objet de toutes convoitises, nous accordons comme un privilège rare l'autorisation de te tenir, pour ceux qui te tiennent il ne s'agit pas seulement d'être sur la photo, tu as en effet beaucoup plus à offrir. Innocent depuis l'alpha jusqu'à l'oméga, tu as cette faculté de n'accuser personne et de souffrir sans chercher de coupable, de ne pas te plaindre de ton salaire, mais juste de l'essentiel. Pourvu que tu aies de quoi manger et qu'on te laisse dormir, tu offres à chacun l'opportunité d'une nouvelle virginité. Les bons comme les mauvais ont leurs chances égalisées devant toi. Nos remords coupables s'oublient dans tes yeux, ces petitesses qu'on a forcément commises un jour où l'autre disparaissent comme par enchantement quand on se mire dans le regard sans souvenirs du bébé.

Dépêchons-nous donc de profiter de toi, tant que tu es lié à ton fauteuil et que tu ne peux pas t'échapper. Étanchons notre soif d'embrassades gluantes : rien de tel pour oublier une rude journée de travail que de se découvrir comique parce qu'on a fait prout, ou que l'on à émis un gouzou-gouzou, rien de tel pour oublier le temps qui passe que de se consacrer entièrement au temps présent.
À côté de toi, on se sent le ciel et de la terre, de telle sorte que je comprends de mieux en mieux l'aubaine d'avoir un enfant. Ceux qui sont loin, regrettent de ne pas te voir grandir, ni te voir et te toucher, t'entendre et que tu sois proche, et rien n'est plus couru que de te connaître. Évidemment, cela n'a rien à voir avec ta conversation qui est presque nulle, mais tu es un modèle de spontanéité, de bonté et de justice, bref tu n'as pas les vices du temps.

Les enfants vis-à-vis de toi, n'ayant pas encore contracté ces perversions de vieillesse ne sont pas si admiratifs et n'éprouvent que de la curiosité, il te regardent, te touchent et puis retournent à leurs petites voitures sans en faire plus de cas.

mercredi 21 mai 2008

Vacances de César

Nous avons passé nos premières vacances ensemble au mois de mai. Grâce au congé de paternité (glorieuse invention de la modernité), nous avons bénéficié d'un mois entier pour nous familiariser – c'est le mot ! -- avec toi. L'occasion était idéale pour reprendre des forces après les difficiles premiers mois. Nous sommes donc partis nous ressourcer dans un gîte rural dans le petit village de St Esteve d'en Bas, de l'autre côté des Pyrénées. Cette retraite nous permit non seulement de respirer l'air pur de la montagne, mais également de te présenter à nos amis espagnols.
Loin de Toulouse, nous étions bien, enfin relaxés ! Car on a beau aimer le perpétuel grouillement de la ville, et plaider pour sa vie trépidante, il reste ce je-ne-sais-quoi d'oppressant pour empêcher les citadins de se consacrer entièrement à l'instant présent. Ce n'est pas neuf, le rapport au temps est différent à la campagne. En l'occurrence, notre réserve de patience s'est trouvée singulièrement dopée une fois qu'on n'a plus eu ni télé, ni internet, ni courses à faire... Or, la patience est l'élément déterminant à maîtriser pour vivre avec toi.
Nous avons pris conscience là-bas que nos vies avaient irrémédiablement changé. Car on ne part pas en vacances à trois comme on s'y rend à deux, notre expédition ne s'est pas improvisée comme les autres fois : biberons, OK ; couches, OK ; talc, OK ; et le petit chapeau, ah mince ! Il manque le petit chapeau !
En touristes ordinaires, nous avons commencé par planifier quelques excursions vers les sites pittoresques de la région, notre première tentative consistait à visiter le village de San Pau, cité médiévale haut perchée, même si la difficulté de la randonnée était très relative, nous ne sommes pas parvenus à nous amuser. En lieu et place de déguster tranquillement une glace sur la plaza mayor du pueblo, nous te surveillions d'un oeil inquiet dans ton petit landau, guettant la prochaine famine, de plus le montage/démontage incessant de la poussette réduisait ces heureux impromptus qu'on trouve souvent sur le chemin des vacances. Alors, dès le deuxième jour, prenant conscience de notre nouvel état, oublieux de nos ambitions vagabondes, nous nous sommes cloîtrés, faisant des gouzous-gouzous sur un mode pépère pénard. Le soir nous jouions aux cartes, l'après-midi, je lisais le Compte de Monte-Cristo, tandis que Cristina retrouvait joyeusement les cancans de la télévision espagnole. La carte IGN quant à elle est restée sagement pliée dans notre sac et les volcans de la Garrotxa sont restés vierges de notre passage...
Adieu sauvagerie !
Toi, tu agitais tes pieds et tes bras de haut en bas et tu commençais à être heureux, le matin en nous servant parfois d'émouvants areu, areu.... tu créais une révolution. Gazouillant parfois seul, le monde n'avait alors nul besoin d'être vaste pour te réjouir. Les accidents de ta vie se trouvaient dans des petits riens et la très féminine science du détail réglait ton bonheur.
Déjeuner improvisé

Y Ana

Avec les vaches

Promenade

lundi 12 mai 2008

Rien que du bonheur !

Rien que du bonheur !

L'introduction dans la grande famille

Ton premier contact avec la campagne eut lieu un mois et dix jours après ta naissance, nous nous sommes rendus à côté de Montauban où mes parents, ma grand-mère ainsi que Gilles, avaient loué un gîte pour leurs vacances. Par bonheur, la météo était bonne et il semblait que l'été était revenu. Ils étaient chargés de cadeaux : tu reçus un certain nombre de vêtements et de doudous, un tapis d'éveil, quelques paquets de couches avaient même été offerts dans un souci d'utilité...
Pour la grand-mère – l'arrière-grand-mère qui ne te connaissait pas encore – ce dut être une étrange sensation de voir se perpétuer encore la vie. Elle n'avait que peu de commentaires à faire, car son quotidien était trop éloigné du nôtre, mais elle tenait ta tétine et t'observait attentivement, presque fixement, toi qui étais distrait de tout. Il y avait une sorte d'intensité à cette conversation silencieuse dont personne ne pouvait deviner le contenu. Ce qui s'échange entre celui qui n'attend presque plus rien de la vie et celui qui en attend presque tout est probablement au-delà des mots.
Les autres avaient des tracas plus ordinaires, Annick déclarait qu'il ne fallait pas l'appeler mamie, elle préférait qu'on l'appelle yaya comme en Espagne. En effet, ce titre aurait eu le double intérêt d'être exotique et de ne pas expliquer trop clairement qu'elle était grand-mère. Elle aurait mieux fait de taire cette coquetterie puisque ces protestations n'eurent d'autre effet que de déclencher les sarcasmes de mon cousin Romain qui proposait que tu l'appelles « grand-maman » ! Quant à Christian, lui se moque des pompes et autres titres honorifiques, il prenait des photos pour immortaliser l'événement et alimentait le feu du barbecue, mais ne cherchait pas à te changer les couches, je crois simplement qu'il lui tarde de pouvoir t'emmener à la pêche. Gilles, grand tonton Gilles, fut un peu déçu, car il voulait t'emmener jouer au foot, mais il n'a pas trouvé de chaussures à ta pointure.
Enfin, ce fut une très belle journée à quatre générations. Nous avons joué à la pétanque et à la belote, on s'est promené un peu après avoir mangé quelques saucisses grillées. C'était exactement comme ces journées que je trouvais si ennuyeuses quand j'étais enfant, mais il paraît que la perspective a changé !



Un peu plus tard, Étienne est descendu à Toulouse pour te visiter lui aussi. Il est arrivé de Paris avec son gros sac à dos sur lequel il avait accroché son ukulele de voyage. La température, agréable à son arrivée, nous permit de nous installer à une terrasse pour manger des tapas jusqu'à ce que tu commences à pleurer. Mais comme d'habitude, le temps aura passé vite entre les visites qu'il rendit à ses amies, l'enregistrement d'un clip pour le John Flugu International Guitar Show et deux trois gouzous-gouzous, avant d'avoir eu le temps de souffler, il était déjà repartit vers de nouvelles aventures. Il s'est d'ores et déjà trouvé le surnom de Tontienne mais je crois bien que nous l'appellerons bientôt tio Rock'n Roll.




Tontienne
Mise en ligne par ElBrazelonian

lundi 5 mai 2008

De pose




Jour de pluie

Chacun possède ses passions, elles se reconnaissent souvent en ce qu'elles tiennent d'inexprimable. Ma passion à moi, c'est la pluie. Cette passion, contraire à la norme, dépasse les mots et je ne saurais t'expliquer exactement pourquoi les eaux du ciel me semblent si douillettes lorsqu'elles sont si froides, j'y trouve le réconfort d'une absolution.
J'avais composé, aux environs de vingt-cinq ans, une chanson pour mon futur fils. Mais je n'étais pas un fameux parolier et je me suis contenté d'un refrain obsessionnel qui me paraissait contenir une somme incroyable de non-dits, tout en les résumant admirablement bien : « Remember when I was your age, I loved the rain... I used to walk outside, and listen at the rain drop... Now I dream, as I'm watching you sleep »




J'avais à peu près dix ans. Depuis la fenêtre de ma chambre, j'écoutais l'eau goutter et produire des craquements dans la gouttière de zinc, et ces jours-là, alors qu'il n'y avait strictement rien à voir au dehors, j'ouvrais grand la fenêtre pour mieux entendre les flic-flac de la ville et je ressentais un profond frisson. Aujourd'hui, j'ai effectivement un fils, mais je m'aperçois que ce syncrétisme que je voudrais entre nous n'est pas aussi évident qu'il y paraît. Il est d'autant plus difficile que tu es le croisement d'une race solaire et d'une autre plus habituée au crachin. Je ne sais pas si tu seras en mesure de comprendre et la pluie et sa douce poésie. Mais, je me suis aperçu que depuis ta chambre, on entend craquer la rambarde lorsqu'il pleut et tu auras au moins l'occasion d'entendre cette musique pendant ton sommeil.
Seras-tu pluie ou soleil, radieux ou pluvieux ? Ta mère est une radieuse, je suis un pluvieux, et dans l'intervalle des deux, il y a toi.
Les radieux sont fondamentalement exothermes, ils aiment s'allonger dans l'évidence. Quand il fait beau, ils rient et quand le ciel est gris, ils sont tristes. Ils n'ont certes pas la peau épaisse et sont un peu trop sensibles. Amnésiques d'hier, agnostiques de demain, ils vivent de l'air du temps, ils en crèvent aussi, c'est ainsi. Leur sagesse est résumée lorsqu'il est constaté qu'après la pluie vient le beau temps. Ce sont des fatalistes, ces gens sont simples et clairs, ni mesquins, ni sophistiqués, ils n'ont aucun mouvement secret. Ils disent ce qu'ils croient et croient ce qu'ils disent, même leur mauvaise foi est sincère. L'ambition d'un solaire ce n'est pas de triompher – peut-on d'ailleurs parler d'ambition – il cherche juste à vivre et à vibrer aux puissantes énergies du monde.

Les pluvieux quant à eux sont des gens rares, ils ne se rencontrent pas en moissons sur les plages, mais ils se débusquent au hasard, c'est pour cela qu'ils sont précieux. Ils trouvent dans la solitude des promenades sous la pluie, l'espace nécessaire à leur imagination. Des tourments, ils font des dessins, trouvent de la beauté au tragique et aiment plus l'appétit que la satiété. Pour eux, la beauté et le bonheur, c'est comme le camembert et la mer : ça n'a rien à voir. Agissant seul, pensant seul, ils n'ont pas besoin d'église pour se confronter avec Dieu, pour un peu ils se passeraient même de morale puisque leur feu se trouve à l'intérieur.

Où se trouve ton soleil ?

dimanche 4 mai 2008

Mama e fiera


Mama e fiera
Mise en ligne par ElBrazelonian

A lo mejor, una sonrisa...


Late Show before dodo


Un début de vie de famille

Passé ton premier mois d'existence, ta garde a cessé d'être une discipline strictement sportive, l'objectif n'est plus tant de tenir sans dormir, mais de trouver un nouvel équilibre.
Sans pouvoir continuer à vivre comme avant, nous commençons néamoins à retrouver une sorte d'hamonie et à trouver une compensation à notre perte de liberté, car maintenant tu souris... enfin ! Cette fois, j'ai la quasi-certitude que ce ne sont pas des exercices musculaires. Cela se produit général le matin, après une bonne nuit de sommeil, tu sembles content de nous revoir. Tu dors maintenant seul dans ta chambre. Cette séparation a produit chez nous un brusque relâchement et notre besoin de sommeil devient plus fort, il nous coûte énormément de nous lever le matin.

Devenu plus rationnel, ton regard ne se fixe plus exclusivement sur les lumières du plafonnier, et tu te rends compte de l'importance de nos visages. Tu as également pris de la constance dans tes comportements, tes crises de famines s'espacent et deviennent plus graduelles. Ce début d'intelligence nous permet de reprendre une vie plus normale et moins stressée. Nous avons également progressé dans notre expérience parentale, nous avons par exemple appris quels étaient les consolants universels : Il y a d'abord le sein qui le remède le plus certain à toutes tes angoisses, il t'hypnotises, dès que tu t'y arrimes au sein de ta mère tu oublies la la crise et tu fermes à demi les yeux comme un drogué qui reçoit sa dose. Et puis, il y a le transat à bascule dont le balancement te permet d'oublier l'immobilisme auquel tu es réduit. Cette activité étant mixte, je peux enfin me rendre utile : J'appuie avec le pied et je maintiens l'oscillation le plus constante possible, pour moins d'effort, j'utilise la fréquence de résonance de la bascule. Pendant ce temps, je regarde la télé, je travaille sur l'ordinateur... etc., mais il m'est interdit d'interrompre le mouvement, autrement tu abandonnes tes rêves et recommences à trépigner, il faut agir comme une machine...
Pendant ce ronron, j'ai tout le temps de t'admirer. Tu as beaucoup changé depuis que tu es né, ton visage est devenu plus rond et tes cheveux ont poussé et tu as abandonné le double menton des nouveaux nés pour prendre un visage d'un étrange sérieux. Parfois, à force de t'observer, je te trouve des traits d'adultes et quand tu me regardes, j'ai la troublante impression que tu m'examines.