samedi 24 janvier 2009

Une famille disséminée

Puisque c'était ton premier Noël cette année, tout le monde souhaitait revoir ta frimousse, nous avions donc décidé de célébrer Noël de chaque côté des Pyrénées. Sitôt revenus à Toulouse, nous avons pris l'avion pour manger les raisins de la Saint-Sylvestre au rythme des douze coups de minuit. Pour ma première Noche Vieja, j'allais apprendre que gober un grain par seconde n'est pas forcément facile, surtout si l'on n’a pas une bouche suffisamment grande. Mais ce n'est qu'un détail, au fond, l'objectif des vacances de fin d'année reste le même qu'on soit en France ou en Espagne, avant tout, c'est l'occasion de grands repas qui s'enchainent les uns à la suite des autres pour se réunir et profiter de la chaleur familiale quand le soleil n'est plus là, il faut marquer une trêve au coeur de l'hiver. Le reste n'est que des nuances. Par exemple au repas, un assortiment de fruits de mer (crabes et gambas) remplace le foie gras et les huitres, le traditionnel agneau de lait suit ce premier plat. Mais il y a bien sûr les cadeaux et un tout petit sapin de Noël, même si cela se passe le 6 janvier et pas le 25 décembre. Rien que du classique.

Durant notre séjour, les activités se resserraient autour du noyau familial, et hormis quelques excursions nocturnes entre amis, nous étions en famille : les trois filles et leur mari. Nous représentions les invités déracinés, les bourlingueurs. Car Valladolid est une ville tranquille ou en général on passe sa vie entière.

Cris et moi, nous dormions dans sa chambre de jeune fille et toi tu dormais dans la chambre d'à côté. De prime abord, ton nouveau lit n'a pas semblé te plaire et pour te donner un semblant de Toulouse, Cris s'est empressée de t'acheter un manège à suspendre au-dessus de ton lit. Émilia a aménagé un petit coin pour que tu t'assoies, bordé avec des coussins pour ne pas que te fasse mal et tu observais ton nouveau royaume depuis cet endroit. Avec des mouvements de plus en plus précis, tu élargissais le cercle de tes explorations, avec un pied là, une main plus loin, toujours plus loin... À court de jouets, il parut urgent d'aller chercher chez Mariam un piano électronique afin que tu n'oublies pas ta vocation artistique. Au bout de quelques jours, tu t'étais complètement accoutumé au changement et adoptait une nouvelle routine aux horaires espagnols. José t'emmenait dans ses longues promenades à travers Valladolid et pendant ce temps, tu dormais ou bien observait intrigué ton nouveau décor. Le soir, le bain et son rituel marquait la fin de la journée. Pas dépaysé, plutôt excité par tous ces nouveaux visages, tu goûtais aux purées de mamy Emi, dégustant de nouvelles recettes. Tu revis également tes cousins Alvaro et David, qui, depuis l'été, t'attendaient avec impatience. Aussitôt, qu'ils t'aperçurent, ils tentèrent de te faire rire comme sur la vidéo qu'il avait vue par Internet. Ils t'envoyaient des peluches sur le visage en produisant des bruits étranges. Sans comprendre pas exactement ce qu'on attendait de toi, tu compris peu à peu les joies des copains.

Pour nous qui avions un peu plus de mémoire, la nouveauté était moins flagrante. Cristina se promenait dans les rues de Valladollid comme si le temps ne s'était pas écoulé, ce monde-là ne changeait pas. Elle rencontrait dans la rue des visages familiers, ces personnes connues uniquement de vue uniquement font partie du paysage, exerçant les mêmes travaux, aux mêmes endroits, le temps seul impose son changement, elle vit certaines de ses copines de fac oubliée habillée dans des manteaux de fourrure, d'autres en train de gérer une ribambelle de gamins. Oui. Valladolid est un monde tranquille !

Dans notre chambre, la collection de poupées n'avait toujours pas bougé depuis notre dernière visite. Même la poussière semblait n'avoir aucune emprise sur ce lieu. Loin de chez nous et de notre quotidien occupé à mille broutilles, même si nous avions voulu nous agiter, nous n'aurions pas pu, pour passer le temps ou je dormais ou je lisais. J'avais emporté avec moi quelques livres, mais ce sont surtout les albums de photos dans l'étagère qui m'ont fasciné. Ce n'était pas la première fois que je les voyais, mais cette fois, je m'y suis arrêté sérieusement, je voyais défiler des vies en images. Je me rendis compte qu'Émilia était cette jolie jeune fille en photo dans l'entrée. Je regardais ces visages ces enfants, devenus jeunes parents puis maintenant grands-parents. Actuellement, j'étais celui qui tenait le bébé. Quand, las d'être immobiles, nous nous promenions dans la ville, nous laissions entrainer par les foules frénétiques en quête des derniers cadeaux de Noël, toute la ville était en promenade et ruait dans les rues commerçantes. Les journaux télévisés avait beau annoncer que l'Espagne était un pays en crise, la fréquentation des magasins démontrait le contraire.

À la fin, je suis retourné à Toulouse : seul. J'ai laissé femme et enfant à Valladolid, le temps que Crisitina reloue son appartement de Barcelone. J'ai repris le travail, renouant avec métro, boulot et dodo. L'ambiance enfarinée de mon triste ministère me pesait, je restais blafard devant mon ordinateur. Installé dans mon appartement comme avant, j'avais du temps pour moi. Après avoir dépensé mon argent frénétiquement dans toute sorte de gadgets pour tromper l'ennui. J'ai pu recomposer un temps libre. J'ai joué de mon nouveau piano, j'ai joué aux jeux vidéo vidéo et puis... Et puis, au bout d'un temps, je n'ai plus trouvé si fascinante cette liberté retrouvée. Il faut croire je me suis habitué à n'avoir plus besoin d'imagination pour rendre mes journées intéressantes. Il me tardait de te revoir pour pérégriner à nouveau dans les rues de Toulouse, sans but précis autre que celui de prendre l'air !

Pendant ce temps Cristina est descendue à Barcelone, retournant elle aussi à son ancien mode de vie : descendre dans la rue et écumer à travers la ville parmi les hordes de touristes, à la recherche de l'insolite Barcelone, boire un verre avec des amis et puis surtout, faire du shopping. Elle se remit à diner frugalement comme si la seule raison tangible de manger correctement était de ne pas vivre seule. Elle aussi dépensait compulsivement son argent, nouvelle robe, ensemble, nouveau bavoir. Tout est bon pour un coup de coeur. Même si le soleil régnait toujours sur sa ville fétiche, elle se rendit compte que sa vie actuelle s'était franchement éloignée de ses anciennes préoccupations.

Profitant de l'occasion, nous nous sommes retrouvés un week-end dans cette ville. Nous étions sans toi, juste comme aux débuts, en train de nous demander si la magie des premières amours se retrouverait par la mémoire de ce lieu. Cela n'a pas été vraiment le cas, sans doute par ma faute : je suis trop irréconciliable avec Barcelone. C'est ma Babylone à moi. Nous ne retournerons jamais vivre à Barcelone.