jeudi 27 septembre 2007

Couvade

J'ai dormi une bonne partie de ce dimanche sans tristesse, ni joie particulière. Cristina est partie travailler, et m'a laissé seul à disposer de mon corps. La fatigue est amoureuse de moi, je suis collé au lit sans aucune envie d'action. Tel un matou sur un radiateur, une mutation est en train de se produire. Même si tu n'es pas encore là, mais je sens bien au désordre de nos comportement que tout bascule.

Cristina se transforme en fée du logis. Ne se lassant plus des fourneaux, elle passe de longue heures à mijoter des petits plats. Sa passion du ménage devient obcessionelle, elle brique et chasse la poussière sans relâche pour préparer le nid. Mais le changement le plus important se remarque surtout dans son appétit. Il y a trois mois seulement, se sustentait allégrement de trois petits pois, n'en pouvant plus ; aujourd'hui, c'est une véritable ogre qui vit avec moi. Jamais repue, son appétit n'a plus de limite : la viande et le fromage, les fruits, les légumes, le chocolat, tout y passe ! Parfois, des gourmandises subites accaparent ses pensées : elle a envie de banane ! Elle invente des nouvelles recette chaque jour et prend un plaisir coupable à m'engrossir, servant de cobaye à ses nouvelles expériences culinaires.
Je m'habitue doucement à cette paix ménagère et mon ventre enfle insensiblement. Je cède à l'empâtement sans lutter. Comme on dit : Je fais ma "Couvade".
La relaxation est globale. Le matin, mon train-train salarié ne me semble plus si pesant, je trouve même agréable de passer ma journée en travaillant avec application. Le bonheur me change, je me sens si bien que je trouve ça suspect. Souvent, des émerveillements enfantins me saisissent et me font fredonner, comme dans la chanson : « And I think to myself... What a wonderful word... »
La nuit, j'ai même du mal à m'endormir tellement ma tête s'abeillle. Je m'installe sur le canapé pour observer la lune à travers la fenêtre, sur le balcon la silhouette du vélo se détache. Allez savoir pourquoi ! Je trouve qu' un vélo au clair de lune est magnifiquement beau et je me trouve une chance inouïe de pouvoir observer ces ombres mystérieuses. Lorsque je rejoins le lit tout chaud, je dors comme un masse. Rien ne me fâche, j'avale tout, je digère tout.
Toute ma jeunesse, j'ai cru que l'ennui était ennuyeux. Aujourd'hui, j'ai presque envie de revoir les absolutismes de ce genre. Maintenant que je vais te connaitre, il me semble n'avoir plus besoin de me défendre d'une vie trop courte. Et tu semble comme une opportunité de vivre au quatre vents, toujours content.

La vie qu'est-ce que c'est ? Grâce à toi, ce vieux problème qui me turlupinait est résolu. Je sais désormais que c'est quelque chose qui possède un début et une fin et c'est à peu près tout. A part ce début et cette fin, rien n'étant certain, je laisse donc à chaque moment sa respiration, je vis comme on assiste à un spectacle.

vendredi 21 septembre 2007

Le risque d'un enfant

L'autre jour, alors que l'on célébrait mon anniversaire en pique-niquant sur la prairie des filtres, ta mère n'eut pas le temps de mouiller ses lèvres dans un verre de vin qu'il s'est aussitôt trouvé vingt voix pour avertir du danger imminent qu'elle courait. L'alcool est interdit ! Selon les médecins, toute déviation créerait le risque d'une déformation ou d'une maladie.
Cris aurait-elle pu boire une gorgée de vin pour mes trente ans ?

J'en suis convaincu, néanmoins elle n'a pas osé avaler une goutte et a posé le verre : au cas où...

Progressivement, nous découvrons l'insoupçonnable totalitarisme de la fonction parentale. Il s'agit pas seulement de te protéger, mais également de nous protéger, nous sommes en effet une sorte caution à ta vie. Et pour Cristina, c'est au sens propre du terme que tu fais corps avec elle : il faut vivre à deux dans un seul corps.

De nombreux gloseurs, théoriciens et conseillers surgis de toutes part, nous livrent leur version de ce qui est bon et mal pour toi. Spécialistes, docteurs, amis, collègues, parents, la liste est longue... En se penchant sur ton berceau, chacun y va de ses recommandations. Pourtant, si nous appliquions à la lettre chacune de ces consignes, je crois que nous deviendrions fous. De mon côté, avec deux fois plus de raison de m'inquiéter qu'auparavant. J'ai peur pour toi lorsque Cristina est en retard, j'imagine le pire et cela ne me ressemble pas.

Au fond, je regrette qu'on te traite comme un fétu, en te réservant tant d'égards, je fini par croire que tu n'es qu'un hasard, une chance, aussi inutile qu'un bijou : « N'y touchez pas il est brisé ». De tous côtés, on te protège car on t'aime tellement déjà ! Mais, présenté si fragile, on pourrait croire que tu ne nous survivras pas, c'est pourtant tout l'inverse qui est vrai.

Est-ce être un parent indigne que de t'enseigner la vie dans ses grandes dimensions ? Il m'entre trop de remords à être le conservateur d'une vie bien rangée pour tenir longtemps ce rôle. La vie est une fièvre, une maladie, elle te fera danser et courir sur tous les endroits de la terre. Partout, tu n'en aura jamais assez. Alors, il faut faire son sort à cette prétendue sécurité qu'on voudrait acheter pour toi et apprendre à nous contenter de notre seule foi. Je suis certain que tu vivras. Nous ne serons jamais propriétaires de quoique ce soit, tout au plus sommes nous des locataires de notre vie. Et si nous avions voulu que tu sois en sécurité, nous ne t'aurions pas conçu et ç'aurait été beaucoup plus simple. Il y a tellement à apprendre à propos de la liberté et du risque qu'il me semble parfois que j'ai raison d'être si égoïste.

mardi 18 septembre 2007

Vie publique

Les bavards passent fréquemment pour être importuns car il ne savent pas se taire et réfléchir à ce qu'ils disent. Comme moi, les apprentis littérateurs, au mépris de toute retenue, recyclent tous les détails croustillants à leur cause romanesque, pourvu qu'ils montrent suffisamment d'esprit dans leur racontages, leur blabla dentellé manque de pudeur. Aussi, je reconnais être un peu exhibitionniste de porter le vice jusqu'à étaler mes conquêtes et mes procédés dans ce blog. Cependant, je ne saurais me contenter de raconter la lente inflation d'un ventre : c'est trop ennuyeux et trop commun ! Alors, je glose, dramatise, colorise, illustre et peut-être je manque l'essentiel pour me perdre dans des histoire de style. L'enrobage littéraire dissimule des secrets de famille, le cru des vérités se masque sous des ellipses sibyllines et des syntaxes tarabiscotées. Mais il demeure que les curieux : papy et mamy, tonton, tata liront tout de même !

Devant Cristina, je dois défendre cette publicité trop tapageuse ; elle m'adjure de distinguer la sphère privée de la sphère publique et de ne plus divulguer n'importe quoi sur la place publique. Elle aimerait filtrer les événements honteux, ou « pas heureux » pour ne laisser survivre dans ton journal que l'idéal. Au fond, Elle défend le mythe d'une genèse monolytique, affirmant qu'il faut laisser au passé ce qui appartient au passé, elle souhaiterait ranger mes amourettes dans le rayon des insignifiants.

A cela, j'oppose deux type d'arguments. D'abord, à quoi bon trafiquer la vérité puisque nous n'avons pas été des saints et que nous n'en seront jamais. Plutôt que de te laisser à l'ombre de la caverne, je préfère t'instruire vraiment du charlatan qui m'habite. Et puis surtout, je ne vois pas l'intérêt de nous auto-canoniser, l'hagiographie ne sert à la fin qu'à faire la promotion à l'imbécillité.
Indépendamment de ceci, un parent doit s'assumer entier, même dans ses errances et c'est aussi pour cela que je dois m'efforcer d'être un homme public. Pour ce que j'en sais, l'exercice est difficile ! La vie privée protège ce qui ne saurait pas être explicable, c'est à dire qu'il est utile à ceux qui ne savent pas se défendre. Regardons donc le passé sans baisser les yeux. Il sera toujours temps, quand tu sera grand, de t'amuser à l'exégèse : les paradoxes s'expliquent toujours moyennant un effort de compréhension.
L'histoire de notre vie doit être abordée avec le relativisme adéquat, c'est à dire avec dérision. Nos frasques et anecdotes valent autant que nos lents élans de coeurs en regard de l'Histoire. Les histoires de famille, une fois bien refroidies, ne seront jamais que des une bonnes tranches de rigolade.

lundi 17 septembre 2007

Les banquiers

Tout homme qui se respecte, un jour ou l'autre, souhaite devenir propriétaire : s'acheter une maison, avoir une voiture et un jardin etc. sont des pulsions humaine qui donne la voie à suivre : C'est une accumulation fatale. Ainsi, tout comme la naissance d'un enfant ou le mariage, l'accession à la propriété marque un accomplissement majeur de la vie des employés moyens que nous sommes. Ce changement de statut est une forme de promotion sociale et possède également le mérite d'occuper admirablement la lorsqu'elle fini par tourner en rond.

Afin d'« assurer l'avenir » vers la trentaine d'années, nous avons nous aussi décidé d'acheter un appartement. En effet, nous jugions comme tout le monde qu'il est scandaleux de se faire tondre chaque mois du prix d'un loyer alors que nous sommes d'honnêtes travailleurs. Aujourd'hui, notre tour est venu de faire comme tout le monde.

Nous avons donc pris rendez-vous avec des conseillers immobiliers pour nous informer. Derrière des bureau de verre, ceux-ci nous ont accueilli très cordialement et nous ont installés dans de confortables fauteuils. Portant des cravates lumineuses, un sourire impeccable vissé sur le visage, ils nous ont expliqués le parcours du futur propriétaire propriétaire, nous détaillant ce qu'il appelaient « le marché ». Ils nous parlèrent d'investissement, de prix et de financement tandis que des photos d'appartements défilaient sur l'écran de leurs ordinateur. Cristina, très attentive, était en arrêt tel un braque qui flairait l'arnaque, elle s'efforçait de ne rien perdre du discours de l'homme. Moi, au contraire, la concentration me manquait et je peinais à suivre la présentation bien rodée du vendeur, en effet, je luttais au même moment contre la diaphonie de ma conscience qui n'était pas assurée de vouloir s'encroûter dans l'immobilesque. Le charlatan versait sa billevesée dans mon oreille droite, tandis que mon oreille gauche entendait le glas de la jeunesse. Qui étais-je assis dans cette agence à faire comme tout le monde et et à signer une capitulation absurde devant un idéal tout fait ?

Depuis toujours, j'ai crains l'instant où je serais devenu un fat individu qui se ne se réalise plus qu'en s'enlisant dans la possession. Malheur à moi, qu'on voudrait responsable de famille et en charge du bon équilibre des comptes : l'inconséquence est le privilège de la jeunesse. Aurais-je trouvé ma place dans le puzzle de la vie, serais-je devenu ce Mr Toulemonde prié de ne plus faire de vague.
Je suis une brique qui n'attend plus que son mortier. Un nouveau Dieu intime son ordre. "Ménages, Unités élémentaires de consommation. Votre place dans l'économie mondiale est fondamentale. Vous pouvez vous enorgueillir d'être les organes les plus indispensables du système. Sans vous, aucune reproduction, aucun développement, aucune industrie n'est possible. Gagnez votre rang, achetez une maison, souriez et oubliez le temps qui passe. Votre amour sera répandu sur vos fils en devises convertibles ».

Les visites d'appartements se succédaient à un rythme effréné, et nous avons décidé de l'achat au 310 avenue de Muret. Une fois que je suis parvenu à dépasser les funestes considérations de l'entrée en âge de raison, mon irascible fougue était froissée, pourtant le jeu ne faisait que commencer. L'achat de la maison n'a en effet rien de simple. Comme de franchir le Rubicon, indépendamment de l'effort de guerre, aucune garantie n'était donnée nos objectifs restaient incertains : nous n'avions pas beaucoup d'argent. Il fallait affronter l'administration la plus tenace, barricadée derrière des montagnes de paperasse, elle testait notre abnégation, notre bestialité salariale, notre bêtise de somme. Banquiers, notaires et conseillers immobilier démontrèrent rapidement l'inanité de mes emportements. Ces faux innocents aux mains propres instrumentaient en secret notre lobotomie. Nous nous sommes donc soumis sans autre alternative à une invraisemblables collecte de papiers, attestations, dossiers etc.

Les premiers symptômes d'angoisse apparurent dans mon lit quand, au lieu de compter les moutons, je comptais les biftons. Sur mon plafond, défilaient des soustraction et des additions. Lorsque le matin, j'allais au travail, je déroulais sur mon vélo une série de scénarios financiers. Avec horreur je me suis aperçu que j'étais devenu comme ces rats perpétuels prisonnier de l'inventaire de leurs bien. Un soir, je me suis même fâché avec Cristina qui, ajoutant à la complexité du problème, me contrariait franchement.

Il fallait que je parle à quelqu'un. J'ai donc pris rendez-vous avec mon banquier, pour éclairer ces problèmes. Il me reçus dans son bureau très propre, et me demanda de me concentrer pour me projeter dans dix ans. Je lui avouai que tout cela me dépassais franchement. Il m'a dit avec l'air désolé, contrit, il compris mon désarrois et me demanda de prendre mon temps pour réfléchir. Le perfide banquier me renvoyait proprement à mes doutes sidéraux. Puis, j'ai commencé à faire des rêves étranges des employés de bureau papivore qui me poursuivaient en me réclamant une pièce manquante à leur dossier, lorsque épuisé, je tombais , les banquiers me jetaient vivant en pâture à leur ordinateur. Je me réveillais en sueur.

L'avertissement était clair. Mes craintes se réalisent. La page que je suis en train de tourner me fait basculer dans la non-histoire. Las ! plus de drame, il faut se contenter des aventures lues dans les écritures de comptables. Peut-être même qu'un jour, un soir d'hiver, assis sur mon trésor et me caressant la bedaine regrettant de n'avoir pas été plus brave. Alors, je suis triste, car je dois admettre que je ne suis plus jeune : je vais être Papa.

La question du banquier ne laissait pas de m'interroger : que serais-je dans dix ans ? A quarante ans, je ne serais plus là que pour le décorum, car tu seras la star et c'est justice. De grandeur, je n'aurais plus que celle d'être ton père. Vraisemblablement assagi, je n'aurais plus d'autre ambitions que de payer ma maison. Peut-être même que je travaillerai comme on me dira, sans penser à écrire, désintéressé de tout forme de subversion. En bref, il est possible que je sois devenu tout à fait mort dans dix ans et que je ne vivrai plus que par la procuration de ton génie. J'aurais aimé défié les loi de l'apesanteur et dire au moment d'acheter l'universel bonheur immobilier : "Pas pour moi !"

J'aimerais oublier ces responsabilités qu'on veut nous mettre sur le dos et ne pas m'allonger comme un cochon sur les rives de la plénitude familiale, mais il faut se résigner à la vie de famille. Ta mère, déjà, succombe aux sirènes d'IKEA. Ne crois-tu pas, cependant, que nous manquerions à tous mes devoirs si nous limitions nos ambitions à ta seule sécurité matérielle ?

mardi 11 septembre 2007

Premier contact

Le ventre de Cristina est un peu plus rond chaque jour, je l'observe avec la singulière sensation d'observer un autre corps. Comme si le ventre de Cris, n'était plus tout à fait le ventre de Cris. Je le surveille aussi, car il m'inquiète, lorsque je pense que tu tiendrais dans ma main si jamais tu sortais maintenant, je redouble de prudence pour ne pas choquer cette généreuse rotondité.

Au troisième mois de la grossesse, nous t'avons aperçu pour la première fois grâce à la technique de l'échographie. C'était le 11 septembre 2007. L'image n'était pas très nette, mais l'œil expert du médecin nous a détaillé la forme qui représentait ton corps et tu es apparu comme sous le coup de baguette d'un magicien. Tu étais lové au fond de l'utérus, calme, probablement surpris en train de dormir. Dénombrant chacun de tes membres, nous nous sommes assuré que les choses suivaient leur cours normal, car à ce moment, mieux vaut pour toi n'être pas singulier. Cette étape marque la fin de la phase critique pendant laquelle une fausse couche a une probabilité importante de se produire et nous sommes un peu soulagés. La radiologue a confirmé que tes organes vitaux étaient correctement formés et que ton cœur battait correctement, que tu n'étais pas atteint de trisomie etc. Tu mesures 6.5 cm de la tête aux fesses, soit la taille d'une grosse crevette. L'utérus dans lequel tu te repose est une sorte de caverne climatisée où tu as le loisir de tes jeux. Dans ta chambre spacieuse, tu sautes de haut en bas, te retournant et faisant des galipettes autour du cordon ombilical, mais c'est surtout le sommeil qui occupe tes journées comme si tu savais qu'après ce repos tranquille, tu devras courir, la première jouissance de la vie est liée à la liberté de son mouvement. Les enfants savent bien cela, ils vont et viennent comme des nuages de moineaux, tournant autour des jeux du parc, poussant de petit cris aigus, riant ou pleurant... ils vivent. Telle sera la magnifique différence qu'il y aura entre toi et moi.

Mais enfin, cet examen nous a surtout permis de nous rendre compte visuellement de ton existence , ne serait-ce qu'à travers l'abstraction d'un moniteur. Nous avons vu notre premier contact visuel et diffusé les photos sur internet. En ces temps modernes, voir c'est croire ; être observé, c'est exister. L'existence ne connait pas d'état intermédiaires : soit on est soit on n'est pas. Maintenant, je devine que tu est déjà ce qu'on appelle un être, mais n'existais pas depuis toujours ? Je te laisse le soin de développer...

jeudi 6 septembre 2007

Le miracle de la vie (III)

Je me suis rendu à Barcelone comme on court un marathon, laissant de côté mes diverses muses, je me concentrais sur l'action : entre les cartons, les filles embrassées à droite à gauche, les adieux aux amis de Paris... J'apprenais à conduire un camion de 12m3 dans les embouteillages de la porte Maillot un vendredi soir. Je suis allé au bout de mes forces, épuisé quand il fallut franchir les mille kilomètres qui me séparaient de ma nouvelle vie, comme un arc ultrabandé je me préparais à envoyer ma flèche avec un impact maximum. Le jour du déménagement, toutes les malchances du monde se donnèrent rendez-vous pour me souhaiter un bon voyage. D'abord, il y eu ma voiture, elle aussi, était au bout du rouleau. Aux alentours de Limoges, la mécanique me jouait un tour, le voyant rouge d'huile s'est allumé sur mon tableau de bord. Quittant l'autoroute en urgence, je trouvais sur le bord de la route un authentique mécanicien moustachu comme posté ici tout exprès pour servir mon film. Je lui ouvrais le capot du moteur, un peu paniqué, je lui laissais inspecter le moteur pour qu'il détecte le problème. Après une petite minute d'observation, il m'apprit entre deux bouffées de sa cigarette, que mon niveau d'eau était assez bas, il ajoutait sur un ton mystérieux qu'il s'agissait peut-être d'un problème au joint de culasse, mais là...oh là, il roulait des yeux. Sans être spécialiste en mécanique, j'ai deviné que mon voyage ne s'annonçait pas sous les meilleurs auspices. L'homme parvint cependant à redémarrer la voiture en emplissant le radiateur de liquide de refroidissement. Comme j'étais arrivé à la moitié du trajet et que mon orgueil n'eut pu souffrir aucune capitulation, j'ai joué le tout pour le tout, tentant de terminer la route sans faire demi-tour. Le remplissage du radiateur devait s'effectuer faire chaque fois que le voyant s'allumait, l'homme me recommandait cependant de faire réviser ma voiture dès que possible. J'ai continué mon chemin surveillant anxieusement ce voyant, m'arrêtant tous les cent kilomètres pour refroidir le radiateur, je priais pour que la voiture tienne jusqu'à Barcelone. Mais après tout, arriver traîné par une dépanneuse aurait constitué un autre titre de gloire...

Arrivé à Perpignan à 10 heures du soir, nerveusement épuisé et du renoncer au projet d'atteindre Barcelone dans la journée, j'avais déjà insulté un camionneur à Toulouse qui m'avait klaxonné pendant trente secondes pour me récompenser. Dans le lit du premier hôtel que je trouvais en sortant de l'autoroute, je me suis effondré dans le lit. Le lendemain seulement, je franchis les Pyrénées et atteignait Barcelone. Enfin ! Le voyant rouge s'est allumé pour la dernière fois avant que je n'aie le temps de garer ma voiture. Là bas, je fis connaissance de mes colocataires : Luz et Sarah. Deux Colombiennes qui souhaitaient alléger les charges en prenant un colocataire, elles me montrèrent ma chambre minuscule et j'entrevoyais immédiatement le prix de ma témérité.

Dans mon rêve romantique, je m'attendais à trouver en Catalogne des orangers et des oliviers enraciné dans d'apres sol rouges et secs, je ne rencontrais, hélas, qu'une mégalopôle brutale et sans nuance. Mon jugement esthétique la plaçait à un abject extrême, dépourvue de beauté, grise, bétonnée, agglomérée telle un dépotoir. Ce que j'appelais en public une "déception" était en réalité un euphémisme masquant un fiasco complet. Barcelone, en regard des autres provinces espagnoles est une ville à part : sorte de bac à sable pour architecte en mal d'expérience une ville sans exotisme qui condense l'universel moderne : chic et fric coté face, trash et déjantée coté pile... Seules les discothèques fleurissaient. Mes premiers amis sur place, mesurants mon désarroi, tentèrent de me consoler en me rappelant qu'il y avait des plages à Barcelone... Ah... les plages, celle où l'on vient rôtir les dimanche après-midi pour abrutir ces restes d'inspiration qui restaient en nous ?

Dans la vie de tous les jours, j'étais redevenu comme un enfant ne sachant pas s'exprimer. La plupart du temps, mon vocabulaire limité ne me permettait pas de me faire comprendre correctement, alors je devais laisser les gens deviner mes pensées. Au milieu des étalages des supermarchés, j'errais hagard, je me perdais je ne trouvais ni beurre, ni fromages. Mon alimentation s'est recentrée sur un régime des pâtes et de brioches. Durant les trois quarts d'heure nécessaires à me rendre sur mon lieu de travail, j'écrivais debout dans le métro, appuyant rageusement les pages, je remplissais les pages les plus noires de ma vie, et à défaut d'être un héros, j'étais Kerouac sur la route. Mes conditions de vie s'étaient globalement détériorées, mais je l'avais bien cherché. Une fièvre décadente s'est emparée de moi au contact de cet idéal monument du mal.

Cette ville représentait l'épreuve du feu, face à l'adversité, elle me permit de devenir un pur concentré de hargne. Autoproclamé poète maudit, j'insultais copieusement la Vautrée dans mes cahiers (C'est ainsi que j'appelais Barcelone dans l'intimité). Maigrissant énormément, je me trouvais du talent dans la noirceur et fumais presque un paquet chaque jour en bloggant «hardcore». Maître de mon destin, je décrétais que la vie n'obéissait qu'à un seul principe : « Tout est possible pourvu qu'on le veuille ».

À cause de l'éloignement de mon travail, je ne tardais pas à déménager dans un nouvel appartement. Sur la Calle Paral.lel, au numéro 64, vivaient ensemble un Deejay, Tedi et une actrice un peu folle, Tamara. Tedi était un fumeur invétéré de marijuana, mais c'était un authentique artiste qui échouait dans presque tous les travaux normaux et à trente avait décidé d'abandonner toute véléhité d'une carrière ordinaire. L'actrice, quant à elle, avait parfois de grands éclats de folie se mettant à crier dans l'appartement, maudissant cette ville affreuse qui ruinait tous les efforts qu'elle avait consentis lors de sont stage de yoga à Montserrat. Cette joyeuse folie qui animait la maisonnée, loin de me gêner, me faisait me sentir à mon aise. J'avais la plus grande chambre de l'appartement et j'avais installé mon clavier et mes enceintes et j'y passais du temps à composer, à écrire les plus sublimes articles de mon blog, tandis que je fumais inconsidérément.

Lorsqu'un jour, ayant accumulé suffisamment de notes et d'aventures à raconter, j'acquis la conviction de n'être plus un poisson rouge prisonnier de son petit aquarium, je décidai de mettre un terme à cette jeunesse trop fracassante, prolonger ma saison en enfer était devenu inutile, sinon à illustrer mon martyr. Mon nouveau projet était donc clair : retourner en France, trouver une femme et lui faire des enfants. Mais le destin, farceur, entendait apposer sa marque à mon ralliement aux conventions.

À ce moment, je ne connaissais toujours pas l'existence de Cristina. Je la connus lors d'une soirée organisée par la fille que j'avais rencontrée dans l'avion. La soirée fut très arrosée et, nous surveillant l'un l'autre, nous avons finalement échangé nos numéros de téléphone et sans marcher exactement droit, je la raccompagnais jusqu'à chez elle, elle dépassait sans s'en rendre compte la rue où elle habitait.

La journée décisive se produit le 10 mars 2006, , une semaine après notre première rencontre, pour l'anniversaire de Cristina je la rejoignais pour danser la salsa au terme d'une journée épique.

Le matin même de ce jour historique, j'étais malade et contrarié, presque furieux, ma voiture venait de s'être faite enlevée par la fourrière, et je pestais une dernière fois avant de conclure et d'écrire sur mon blog (mon bulletin officiel de l'époque) : « Fais chier je me casse ... ». Ces simples mots me soulagèrent énormément, annoncés à la face du monde pour signifier que mon calvaire avait assez duré, j'étais heureux d'enclencher le processus de retour. http://clementsoullard.blogspot.com/2006/03/on-road-again.html


Un collègue m'emmenait à la fourrière sur son scooter et me déposait, mais je ne disposais pas des papiers nécessaires pour récupérer ma voiture à la fourrière, il me fallut téléphoner à mon père afin qu'il envoie un mail certifiant que j'étais bien propriétaire. Si mon père n'avait pas eu de téléphone branché ce soir-là, s'il n'avait pas eu Internet, si mon ami ne m'avait pas déposé à la fourrière et si j'avais du me rendre en bus à la fourrière, tu ne serais sans doute pas là pour lire ces lignes...

Au regard de ces événements, il est clair que j'avais rendez-vous avec le destin ce soir-là, car malgré tous ces atermoiements, à onze heures tapantes, j'arrivai à la discothèque avec un dictionnaire de Français sous le bras en guise de cadeau d'anniversaire, j'ignorais alors la portée de ma prémonition. Après un cahipirina je dansais la salsa avec Cristina – fort mal -- et parvenais à mes fins...


Nous sommes allés vite en besogne, parlant peu et fonctionnant surtout à l'instinct. Barcelone me donnait des ailes, comme s'il n'était plus nécessaire d'obéir à aucun schéma, je ne m'embarrassais d'aucun préliminaire romantique. Crisitna me rangeait dans la catégorie fourre-tout des « chicos interesantes », elle y range les artistes, les voyageurs, et plus généralement tous les hommes qui cultivent un jardin secret pour dissimuler leur blessure secrète.

Notre histoire commençait à peine, mais déjà, il ne nous restait peu de temps, car je refusais de retarder mes plans, j'allais quitter Barcelone dans trois mois, le compte à rebours était enclenché : trois mois. Alors, pour ne pas perdre de temps, nous nous sommes vus tous les jours, nous donnant rendez-vous à équidistance de nos appartements. Elle se trouvait flattée que je veuille la voir si fréquemment, elle y décelait le signe infaillible d'une passion. Notre relation simple me fis un bien fou, il s'agissait pas d'une grande passion comme celle qu'on voit sur grands écrans, mais d'une simple promenade bucolique, j'allais d'agréables surprises en petits bonheurs développer qui me rendirent simplement heureux et me firent renoncer progressivement à mes fantasmes de tigresses. Je découvrais que l'amour n'était pas forcément source de perpétuels tourments. Cristina, quant à elle, faisait preuve d'un aveuglement certain, occultant délibérément les côtés obscurs, mon empressement, ma tyrannie de l'action, mes sautes d'humeur, elle ne les percevait que très confusément, y trouvant de nombreuses excuses que la raison ne concéderait surement pas, comme si l'amour l'avait rendu très myope, elle ne cherchait pas à comprendre non plus mon obsession de fuite. Mathématiquement, il y avait peu de chance que l'essai soit transformé. Au final, il est évident que si chacun de nous deux avait été raisonnable, rien ne se serait produit. Parce que c'était elle, parce que c'était moi !


Ignorant ces risques de complications, nous étions insouciants volontairement. La semaine, pour nos promenades, nous allions à travers la ville ou sur la butte Monjuic. Nous commencions toujours par manger dans un Kebab en bas de mon appartement, j'arrivais tard et cuisinais peu, pour caler mon estomac, je n'avais pas le temps de cuisiner, parfois elle m'invitait chez elle et me réchauffait des préparations surgelées, ses improvisations légères manquaient souvent de viande et témoignaient de son manque de pratique des hommes.


Le week-end, nous partions à la campagne pour planter notre toile de tente sur des pentes interdites. Ces plaisirs subversifs du camping sauvage inconnus de Cristina, élargissaient joyeusement le périmètre des possibles. Par une chance insolente, l'aventure se trouvait toujours au bout de notre route, chaque samedi et dimanche devenaient comme de petites îles au goût de paradis, nous suivions notre itinéraire comme en croisière, traversant les mers de nos mornes quotidiens, et débarquer à chaque fois sur des teritoires inédits. Nous revenions toujours tristes de nos expéditions, car ces jours étaient magiques.

Dans l'euphorie, mon projet de retour à Toulouse, lorsqu'il fut dévoilé à Cris, provoqua un choc violent. Très attristée, elle me demandait de persévérer et de trouver des bons côtés à Barcelone. Mais, je n'en trouvais aucun et ne changeais rien à mes plans : « Si elle m'aime, qu'elle me suive ». La ville me révulsait tellement qu'il était inconcevable que j'y reste six mois de plus. Barcelone m'avait tellement sucé le sang que j'avais peur de ne plus avoir suffisamment de force si je reportais mon projet de départ. En somme, Cristina n'avait rien à voir avec cette décision.
Cris possédait heureusement les ressources suffisantes pour tolérer cette inflexibilité, le cow-boy et la dulcinée fleur bleue se neutralisaient. Ainsi, nous avons vécu en l'espace de trois mois ce que l'on vit en un an, refusant de regarder en arrière, faisant comme si de rien n'était.

J'ai commencé mon nouveau travail au mois de juin, c'était exactement la date prévue. Pour moi, l'enfer venait de terminer, je respirais enfin. A Toulouse, nous avons passé l'été oscillant des deux côtés de la frontière de Barcelone à Toulouse, séparés et réunis en pointillé, nous communiquions par téléphone, parfois Cris se rendait dans un Web Café pour se mettre en vidéo-conférence. Mais, la voix et la vue n'étaient pas suffisantes et la situation ne pouvait être que temporaire : l'avenir incertain devait se résoudre.


Au mois d'octobre, j'ai demandé à Cris de venir s'installer en France avec moi, nous étions attablés dans un café de Barcelone. J'ai été vraiment surpris quand elle me répondit oui. En réalité, c'était un peu comme une demande en mariage.

Son «Oui » même s'il n'était qu'un mot, impliquait néanmoins beaucoup de choses qu'elle ne savait pas encore. Mais que faire autrement ? Peut-être allait-elle avoir un enfant avec moi, et il fallait bien essayer. En somme, sans savoir ce qu'elle gagnerait, elle savait que certains trains ne passent qu'une seule fois, mieux ne valait donc pas trop penser et se lancer. Enfin, cette dernière épreuve que tu devais traverser n'était pas la moindre.

À l'aide d'une petite fourgonnette, je l'ai aidé à charger trois malles et quelques statuettes africaines. À la veille de sa nouvelle, ses amies passèrent pour l'aider à descendre des cartons et les ranger dans le camion et ce fût tout, elle remit la clé à son locataire et ce fût tout. Un chapitre était clos sans cérémonie aucune.

Cristina est arrivée à Toulouse le 28 octobre 2006, sans ses amis, sans sa langue et privée de son talent social, elle allait vivre pour la première fois avec un homme. Comme moi auparavant, elle ne savait plus s'exprimer et passait des soirées l'air égarée, ce n'était plus son pays. Elle avait sciemment escamoté tout cela dans son rêve romantique, mais la réalité la rattrapait avec force, elle pleurait souvent. Tout manque quand on est loin de son pays : depuis les menues habitudes, jusqu'au caractère profond du pays. À la différence de mon exil, le sien n'était en outre pas choisi. Ainsi, passèrent les premiers mois, elle traversait un tunnel sans lumière en sous-marin. Au bout, il y avait un gain incertain, elle ne se fiait à personne, même pas moi. Avec ses économies importées d'Espagne, elle s'est inscrite à l'université pour apprendre le français et durant trois mois, elle s'est replongée dans les cahiers.
A la table de la roulette, après avoir entassé tous ses jetons, elle lançait la boule et criait : Pair et manque ! Elle n'avait pas le choix.
Mais le temps passait et bon an, mal-an, tu as cessé d'être une coïncidence.

mardi 4 septembre 2007

Le miracle de la vie (II)

Avec mes seuls souvenirs d'enfance du pays Valencais, l'Espagne s'assimilait à une image idéale située entre l'olivier et l'oranger, c'était en résumé le pays où l'on vendait des chouchous sur le plages. C'était à peu près comme de ne rien savoir, en réalité, je n'avais même pas eu de réel désir d'Espagne, mais une simple nostalgie à attribuer à l'enfance. Quant à l'apprentissage de la langue, le peu d'espagnol qui me restait de l'école ne valait plus rien et je dû repartir à zéro. Ces éléments ajoutait donc la touche qu'il fallait de stupidité dans l'héroïsme. A l'aide d'une méthode de langue sur CD-ROM, je réappris à parler l'espagnol, les exercices, scolaires, consistaient essentiellement à annoner longuement devant mon ordinateur ce qui fit qu'à la fin, je parvins à dire pajaro rojo sans me tromper et c'est à peu près tout. Ce prérequis en poche, je commençais à chercher du travail par le réseau de mon entreprise. J'obtins assez rapidement quelques entretiens pour une embauche, mais il était nécessaire de se rendre sur place. C'est ainsi que j'ai découvert ma nouvelle ville. Par l'intermédiaire d'une amie, j'obtins l'adresse de quelqu'un qui louait une chambre à la semaine.

Finalement, je n'ai vraiment douté qu'à l'instant où j'ai pris ce premier avion. A ce moment, j'ai trouvé Paris superbe. A la porte Maillot, en attendant l'autobus qui me conduirait à l'aérogare, je regardais les trottoirs laqués de pluie refléter la lumière de la rue des lampadaires, ici il y avait toute la magie romantique qu'on prête à cette ville mais que j'avais oublié. Je posais ma tête contre la vitre du car et me laissais hypnotiser par le ballet des phares de voitures, sans trop penser, j'allais être un peu joueur, je savais ce que je risquais de perdre, mais pas ce que je pouvais gagner.

Sous les lumières des néons de l'aérogare, les passagers étaient proprement dispersés dans des espaces immenses. Et nous hallucinions ensemble et dans le silence dans des fauteuils tous identiques. Les voyageurs sont des patients qui attendent leur traitement. L'opération se nomme translation : dans quelques heures on sera loin et plus rien ne sera comme avant.

Minuit était passé quand j'atterris pour la première fois à Barcelone, mon avion avait du retard. J'interpellais un taxi auquel je bredouillait l'adresse que j'avais notée sur un bout de papier, ne faisant aucun cas de mon espagnol débutant, il se saisit du papier pour lire lui même où il devait se rendre. Une fois mes bagages descendus, j'étais débarqué dans une ville noire et sonnais à l'interphone en priant de ne m'être pas trompé. Personne ne me répondit ! Je rééssayais plusieurs fois avant qu'une voix ensommeillée daigne me répondre à l'interphone. Après quelques explications que je ne compris qu'à moitié, le propriétaire me fit monter et m'accueillit en caleçon. Il se nommait Aziz, il était kurde et possédait un fort accent. Un peu confus, il m'expliquait à voix basse qu'il avait déjà louée la chambre à une fille, gêné de la situation il me proposait de dormir dans la canapé.

Je n'ai découvert Barcelone que le lendemain. Sans savoir par quel bout prendre cette ville, j'ai commencé par m'acquitter consciencieusement de mes devoirs de touriste : la Sagrada Familia, le parc Grüel, etc. Je prenais des photos pour avoir des preuves. En parallèle de ces activités, je passais des entretiens d'embauche. J'arpentais donc les rues en costume, traversant Barcelone à pied. J'étais si fatigué de mes excursions que lors de mon premier entretien, n'y tenant plus, je me suis endormi dans la salle d'attente. Je me suis réveillé en sursaut lorsque la porte du bureau s'est ouverte et tentant d'improviser dignement, je me suis présenté en Anglais.

Le soir même Aziz se frottait les mains avec l'air entendu d'un conspirateur, il avait invité en effet deux amies de la fille qui m'avait pris ma place. Elles était deux soeurs, il les fit asseoir dans son canapé en leur proposant des rafraichissement. Ce n'est que parce que j'étais présent à ce moment, que je me suis joins à la conversation. Le lendemain, peut-être par désarroi, j'appellais une de ces fille et je l'ai invité à sortir. Sans avoir beaucoup de temps à me consacrer, elle me proposait de l'accompagner. Nous primes primes un café. De long silence s'invitaient à notre table, gêné je meublais la conversation comme je pouvais, ne sachant trop quoi inventer. Elle me posait des questions incisives. Pour la faire taire je l'ai embrassé.

Le soir venu, installé dans le canapé et je n'ai pas bougé. Extatique, non pas béat, devant ces aventures si étranges, je ne parvenais pas à croire qu'il était si simple de trouver l'aventure. Barcelone est comme un champignon halucinogène, les règles et les conventions se brouillaient dans un maelstrum indistinct, les possibles et les interdits se confondaient.

Je suis rentré à Paris un peu hébété de mes frasques. Il y avait longtemps que j'avais eu de femme dans ma vie et cela me bousculait un peu. Pur elle, je précipitais un peu mon retour à Barcelone. Toute une semaine d'octobre, je suis resté chez elle, mais j'avais la singulière sensation d'être un animal adopté pour tromper la solitude.
Dans l'avion du retour, songeur, je me demandais à quoi rimait l'histoire abracadabrantesque que j'étais en train de vivre. Une fille s'est installée à coté de moi et j'eu terriblement envie de lui parler de cette étrange vie qui ressemble parfois à une succession de coups de théâtre aussi grotesques qu'improbables. Elle s'appelait Aïcha, l'espace de ce vol, je m'en fit une amie. Elle était le dernier maillon de la longue chaîne qui me permis de connaître ta mère. Comme tu le vois, la succession de ces cascades ne procède pas de la romance la plus pure. En l'occurrence, ces aventures finirent par me paraitre suspectes et mes derniers jours à Paris se déroulèrent dans une ambiance paranormale. Les problèmes s'accumulaient de part et d'autres et j'étais épuisé, mais rien ne me freinais. J'avais rendez vous avec mon destin coûte que coûte. Une semaine avant la date prévue de mon départ je reçus mon contrat de travail et la machine était définitivement lancée. J'étais Rastignac, à nous deux Barna !

dimanche 2 septembre 2007

Le miracle de la vie (I)

S'il fallait imaginer tous les hasards qui nous ont menés jusqu'à toi, il faudrait te représenter en équilibre au sommet d'un million d'allumettes mises bout à bout. Tu es funambule, proche des nuages pour contempler le monde : je salue l'artiste ! Tu avais en effet toutes les raisons de ne pas exister. Mais, parce que la vie se fout des probabilités et ne sait même pas compter, tu y es parvenu. L'important tient dans le panache et comme dit Cyrano : « à la fin de l'envoi, elle touche !»
Comprends-moi bien : il ne s'agit pas seulement d'arriver premier à une course où participaient des millions de spermatozoïdes. La partie intéressante de l'histoire est ailleurs. En effet, pour que nos deux petites graines se réunissent, elles ont dû traverser toutes sortes de péripéties. Tel un rugby-man qui vient de marquer l'essai, tu as traversé le terrain sans jamais regarder en arrière, tu as bien failli mordre la poussière une centaine de fois, maintenant tu peux te retourner, tu es arrivé. Ton histoire ne tient qu'à un fil. Je ne sais s'il faut y voir la conjuration des forces du destin, ou bien au contraire la preuve du total chaos de la vie, mais laisse moi te raconter ton histoire... Pour ce faire, revenons quelque temps en arrière. C'était en mai 2003 à Valladolid en Espagne...
Après sa journée de travail dans une entreprise de téléphonie mobile, Cristina rentrait chez elle, dans l'appartement de ses parents, rue Nuñez de Arce. Elle a trente ans, mais en Espagne cela n'a rien d'exceptionnel. Fatiguée, elle dépose ses affaires sur le lit et comme d'habitude, elle n'a rien à faire. Il lui faut s'inventer une activité. Elle pourrait se reposer, mais n'y trouverait pas de soulagement, elle aimerait appeler ses amies, mais elles ne sont pas disponibles ce soir, comme beaucoup de soirs, elle descend dans la rue faire un tour pour s'aérer un peu. Le calme de la maison l'oppresse : les horloges tournent, les poupées rangées dans les vitrines gardent l'oeil fixe. Mais rien à faire, pas même un peu de ménage, rien n'est de travers ; un ordre immuable règne. La succession des jours est devenue triste à force d'être si prévisible. Cristina a de moins en moins d'oxygène à Valladolid. Il n'y a guère ce garçon, qui veut et qui ne veut pas, qui pourrait apporter un peu de piment, mais il hésite trop. Elle se rend compte qu'il faut prendre le taureau par les cornes pour conjurer cet ennui rampant. Elle se demande : « Qu'est-ce qui m'attend à Valladolid ? » et s'imagine la même vie dans dix ans. Si elle ne fait rien, cela risquerait de se produire. Une nonne ne l'avait-elle pas averti à dix-huit ans qu'elle trainait trop dans les jupes de sa mère ?! Elle se convainc qu'il est temps de s'envoler du nid et se sent les forces, elle sait qu'elle n'en a pas beaucoup alors se saisit de l'inspiration du moment et décide de passer ses vacances d'été loin de Valladolid. Son amie Isabelle lui a parlé d'un travail dans un parc d'attractions proche de Tarragona : Port Aventura.

Avec enthousiasme, elle fait ses valises : enfin de l'aventure. Elle pense se rafraichir pendant trois mois. Arrivée sur place, on lui donne un costume et une casquette aux couleurs du parc d'attractions, un manager organise une mini réunion pour explique aux nouveaux comment les choses fonctionnent. On l'envoie travailler comme hôtesse de manège : elle renseigne les touristes, parfois ramasse les papiers gras, ce n'est pas très gratifiant, mais c'est tellement plus amusant.
La première fois qu'elle est loin de ses parents, elle respire enfin. Dans un appartement en collocation, elle vit avec une fille qui s'appelle Gretel. Avec les autres employés, elle fait la fête presque tous les soirs et les deux mois passent rapidement, mais déjà Valladolid se profile à l'horizon. La perspective la glace. Impossible !
Cristina déclare qu'elle ne retournera pas là-bas. Elle restera ici, écrire sa vie la grise et il est grand temps de se déniaiser un peu.
Son contrat à Port Aventura se termine à la fin de l'été, elle ne rentre à Valladolid que pour prendre ses affaires d'hiver. A Barcelone, elle cherche et trouve rapidement un travail dans une entreprise de comptabilité, en tant que secrétaire à tout faire : photocopie, accueil téléphonique, arrosage des plantes... ne pas faire la difficile. Alors, les nouveautés se succèdent : nouvel environnement, nouvel appartement, nouveaux colocataires, nouveaux amis, après tant d'années si tranquilles, c'est épuisant.
Après avoir connu le bonheur artificiel de l'été, il faut affronter les rigueurs de l'hiver et la solitude des grandes villes. Il faut tenir.
Les années passent, la frénésie de Barcelone la séduit toujours. Elle aime surtout la frénésie artistique de la ville, ce mélange de gens si différents et son cercle d'amis qui s'agrandit peu à peu, lui procure le sentiment de se réaliser un peu à peu. Elle fait son trou et après divers postes de travail, elle a finalement trouvé un poste intéressant au service contentieux de AXA assurances, elle a des horaires confortables ; depuis, elle a mis de coté de l'argent pour voyager sur les quatre continents, en Bolivie, en Inde et au Sénégal. Elle s'achète un appartement. Ainsi, un par un, chacun de ses rêves se réalise. Enfin, elle a gagné son indépendance, son pari est gagné. Certes, si ce n'est qu'elle aimerait partager toutes ces réussites...
De l'autre côté des Pyrénées, je vivais à Paris, j'y menais une petite existence tranquille, j'avais commencé à travailler ici comme consultant en informatique surfant sur la « bulle internet » comme on l'appelait alors. J'appréciais le bouillonnement de la capitale par l'énergie exogène qu'elle procurait. Toutefois, en 2005, après l'émotion de mes premiers salaires, l'enthousiasme était un peu retombé comme un soufflé. Paris est une ville grise et froide qui finit par inoculer son spleen à ses habitants. Dans le métro, les travailleurs bien habillés ont la mine grise comme leur costume anthracite et dans le métro chacun désespère lentement derrière des airs sérieux. Comme tout le monde, je subissais moi aussi la lente érosion parisienne. Ainsi, ma foi en la science s'est émoussée, les ordinateurs ne me faisaient plus rêver et je me conformais à la tristesse. La ville terne, mon métier et ma vie magnifiquement prévisible, m'a conduit à une sorte de dépression. J'ai ressenti profondément l'inanité d'une vie cernée par la logique du « métro, boulot, dodo ». Parfois profondément faible, j'avais le coeur aussi noir que du charbon, mais je fumais pourtant encore, comme une locomotive qui voudrait en finir. J'ai fini par haïr Paris.
Comme Cristina, j'ai voulu partir loin, j'ai eu besoin changement ; "où" n'était pas l'important. Il fallait maitriser à nouveau ce destin qui s'affaissait comme un spaghetti. Au mois de juillet 2005, j'ai décidé que seule une rupture avec mon pays pourrait me dégager l'horizon. Pour ne plus perdre d'énergie à essayer de réussir dans une ville que je n'aimais pas, il fallait se concentrer un peu.
Lors d'une fête, je fis une rencontre déterminante en la personne d'une Chilienne de Santiago qui s'appelait Andrea. De passage à Paris pour voir la tour Eiffel, elle étudiait à Marseille et me raconta sa difficile expérience. J'étais captivé par le récit de son exil, pour moi qui n'avais pas encore voyagé, son histoire me parut terriblement romantique. Après quelques bières, je lui déclarais que je voulais moi aussi partir et m'en aller en Italie ou en Espagne... Ç’aurait pu être un voeu pieux comme de nombreuses autres fois, mais cette fois j'étais fermement décidé à mener mon projet à son terme.

Madrid, Milan, Barcelone ou Rome : tout était égal pourvu qu'on me change de la France. Novembre était mon ultimatum. Bien qu'on décelait une certaine improvisation dans mon projet, cette décision courageuse provoquait une certaine émotion autour de moi. Plus je parlais et plus ma résolution s'affirmait, mes bravades en réaliré servaient un dessein plus sournois : j'avais si peur de faiblir au dernier moment que je n'hésitais pas à faire monter la sauce à grand coup de cliché. Tel le Che, je desertais la France comme un authentique aventurier, donnant un baiser à l'absurde. La ferveur des héros me portait. À moi seul, j'étais le symbole de la "crise de la trentaine". Je m'exaltais : "Tous les exploits sont possibles dès lors que la foi ne faiblit pas". Je rencontrais mon public lors de pic-nique ou soirée, parmi les jeunes cadres dynamiques (ainsi qu'on les nommait à cette époque), célibataires, je faisais le plein d'idées et de conseils voyage.

Ma destination lentement se précisait, ce serait le sud, j'écoutais avec intérêt les suggestions pour mes éventuelles destinations. Au gré de racontages de touristes, je dérivais sur la mappemonde, c'est uniquement le hasard qui m'a fixé sur Barcelone. Un peu comme de lancer une fléchette sur une carte, j'ai décidé. Je me suis acheté un guide du Routard et puis j'ai pris un billet d'avion pour faire une reconnaissance de terrain. J'ai prié "Insh'Hallah". J'ai dit « Barcelone, me voilà !»