Décidément, la vie ne se conforme à rien, et surtout pas à l'imagination ! Le destin me mène finalement vers un pays bien différent que celui que je m'étais représenté. En devenant papa, je m'apercois qu'une bonne partie de mes jugements sont à reconsidérer. Comme tout le monde, je souhaite être un père droit, dévoué, aimant. Cependant, à la veille d'entreprendre ces choses, je crois qu'il serait fou de ne pas douter de moi-même. En me mettant maintenant à la place de mes parents, je réalise que l'éducation que j'ai reçue n'avait pas fonction d'absolu que je lui prêtais. A défaut de s'ériger en meilleur elle devait se défendre du pire. Devenir parent n'est pas aussi simple que d'enfiler un costume, il n'y a pas de mutation, on en reste humain à l'intérieur. Ce n'est que la même rengaine qu'il faut tourner encore et encore, et il ne me suffira pas de décréter que ton futur sera rayonnant pour qu'il le soit. Et pour tenir mon rang, je devrais être honnête, le temps des sacrifices arrivera. Finie la belle vie ! Il n'existe pas de formation à cette fonction, elle s'apprend sur le tas. J'ai été trop orgueilleux en oubliant que la responsabilité d'une famille survient en règle générale d'une coïncidence.
De fils en aiguilles, il me paru rassurant d'explorer un peu cette condition parentale et de faire l'inventaire de mes illustres ancêtres pour surnager cette vie qui m'emporte. Commençant une modeste généalogie, je suis remonté quelques générations en arrière.Je me suis posé trois questions seulement, car je n'avais pas de grande velléité historienne : qui , où, quand.... L'enquête est simple !
Pourtant, très rapidement je n'ai plus rien su de mes aïeux, réduits à rien par quelques années, ils avaient disparu dans la nuit du temps. Chacun cherche à sauver son âme, mais à quelques forces qu'on s'y emploie, toujours on se fait digérer par le monstre temps : tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps. Le nombre des ascendants croît rapidement, 2,4, 8, 16, 32..., 220 = 1,050,000. En vingt générations, la colossale somme de 1 million de parents est atteinte. Notre sang est baigné dans l'humanité entière. J'ai la troublante impression de n'être qu'une poussière de l'Histoire. J'aurais beau me débattre toute ma vie pour être quelqu'un, je ne suis qu'un atome. Tous, nous ne valons que par des anecdotes. À moins de s'appeler Napoléon ou Alexandre, un siècle plus tard, il ne restera rien. Quelle que soit la trempe de chacun, l'humanité s'écoule comme une rivière, elle suit la pente naturelle dessinée par Dieu, et seul le chemin des masses laissera sa trace. Alors, pourquoi être orgueilleux, pourquoi désirer : « Faire une carrière », pourquoi vouloir « Devenir propriétaire »et même pourquoi même désirer être ton père ? Tout est vain. Si je m'y conforme, c'est uniquement parce que j'ai l'impression qu'il n'y a pas de meilleure alternative que de se laisser aller à l'orgueil de vivre. C'est à dire agir, réaliser, concrétiser, amasser, quand bien même cela ne servirait à rien.
La vie propose deux alternatives, ou bien l'on est spectateur où l'on est acteur. Les choses étant égales, ne vaudrait-il mieux pas prendre le parti du moindre effort et aller sans faire d'histoire là où vont les pauvres types, endormir sa vie et filer droit, sans critiquer. Comme des moutons, agir par groupe et penser en groupe, les solutions sont alors immédiates, il n'y a qu'à copier son voisin.
mercredi 31 octobre 2007
mardi 23 octobre 2007
Bonheur
Ce dimanche commençait l'automne. Cristina était en train de travailler à servir des cafés et des croissants dans une station d'autoroute et j'étais dans l'appartement à tourner en rond, sans savoir comment m'occuper, j'avais déjà tellement dormi que je m'étais mis en devoir de quitter la maison. Je suis sorti du côté de la prairie des Filtres et je me suis installé au bord de la Garonne. Pour ne pas avoir l'air de ne rien faire, j'ai commencé à lire. Très vite cependant, j'ai reposé mon livre et je me suis laissé happer par une flânerie joyeuse, à nouveau j'ai caressé l'idée d'un somme. J'ai regardé le soleil disperser sa lumière mourante dans un arbre. Autour de moi, les enfants jouaient et leurs mamans riaient. Un barbu à l'allure résolument étudiante était allongé et regardait les nuages, fixant le ciel. Des canards en formation serrée s'approchaient des berges pour manger les croutons de pain que leur lançaient des gamins maladroits du bout du bras. Ils visaient si mal qu'un morceau de pain est atterri sur moi. Tout ce petit monde semble demander au temps de s'arrêter. Moi aussi, j'aimerais bien en rester là...
Impossible de savoir ce qui a changé; est-ce parce que tu arrives ou ce la couleur du ciel ? Je ne sais pas... Quoi qu'il en soit, chaque matin, je suis heureux et je trouve que le monde est beau, tout est lumineux et, sans que je comprenne pourquoi, cette sensation persiste. Je n'en reviens pas, tous les jours ça recommence. Des symptômes qui ne trompent pas se manifestent, la perception du temps est modifiée, l'urgence diminuée, de vieilles habitudes ont changé soudainement. Par exemple, le soir quand je franchis le pont Saint-Michel en rentrant chez moi, au lieu de maudire le bruit d'enfer que produisent les automobilistes, je regarde vers l'ouest admirant le fleuve qui s'embrase dans le coucher de soleil. J'oublie les voitures, les pots d'échappement, la cacophonie de la vie moderne et je plains sincèrement les conducteurs de ne pouvoir s'arrêter un peu pour admirer le spectacle. Il me semble qu'un monstre qui me hantait s'est endormi, puisque je suis redevenu plus inconscient. Je ne boude plus les plaisirs, et je deviens optimiste. Maintenant que je sais que tu arrives, j'ai seulement peur qu'il t'arrive quelque chose. Et pour le reste, je ne crains plus rien. Je vais pouvoir profiter de chaque saison sans plus me tourmenter à propos de la question de la reproduction, c'est déjà ça ! Sur mon calepin d'aventurier de la vie, je m'apprête à faire une petite croix devant la case bébé : « Ça, c’est fait ». Nous continuerons peut-être un peu maintenant que nous sommes lancés. Mais pour le reste, je suis content d'être vieux !
Je suis heureux, je dors énormément, j'engraisse, j'écris et je lis, je touche à nouveau à mon piano. Le temps de faire toutes ces choses, je ne suis plus si disponible pour dénoncer les cons (ma grande passion). Non, je ne trouve plus rien à redire à la vie : tout est parfait. La semaine passée, je n'ai pas cherché à m'évader de la routine, au contraire, je m'y suis allongé et j'ai dégusté chacun de ces instants banals avec délectation. Et toi ? Qu'y peux-tu toi ? Évidemment rien ! À l'heure où ces lignes sont écrites, tu n'en es encore qu'à donner de minuscules coups de pied pour communiquer.
Le bonheur ne tient donc qu'à une inclinaison de la tête. D'un côté ou d'un autre, le monde ne s'envisage plus de la même manière. Verre à moitié vide, ou à moitié plein, la beauté et la laideur dépendent d'un regard. N'importe comment, Dieu a laissé quantité d'inspiration pour que les béats s'extasient et que les traine-misères dépriment.
Impossible de savoir ce qui a changé; est-ce parce que tu arrives ou ce la couleur du ciel ? Je ne sais pas... Quoi qu'il en soit, chaque matin, je suis heureux et je trouve que le monde est beau, tout est lumineux et, sans que je comprenne pourquoi, cette sensation persiste. Je n'en reviens pas, tous les jours ça recommence. Des symptômes qui ne trompent pas se manifestent, la perception du temps est modifiée, l'urgence diminuée, de vieilles habitudes ont changé soudainement. Par exemple, le soir quand je franchis le pont Saint-Michel en rentrant chez moi, au lieu de maudire le bruit d'enfer que produisent les automobilistes, je regarde vers l'ouest admirant le fleuve qui s'embrase dans le coucher de soleil. J'oublie les voitures, les pots d'échappement, la cacophonie de la vie moderne et je plains sincèrement les conducteurs de ne pouvoir s'arrêter un peu pour admirer le spectacle. Il me semble qu'un monstre qui me hantait s'est endormi, puisque je suis redevenu plus inconscient. Je ne boude plus les plaisirs, et je deviens optimiste. Maintenant que je sais que tu arrives, j'ai seulement peur qu'il t'arrive quelque chose. Et pour le reste, je ne crains plus rien. Je vais pouvoir profiter de chaque saison sans plus me tourmenter à propos de la question de la reproduction, c'est déjà ça ! Sur mon calepin d'aventurier de la vie, je m'apprête à faire une petite croix devant la case bébé : « Ça, c’est fait ». Nous continuerons peut-être un peu maintenant que nous sommes lancés. Mais pour le reste, je suis content d'être vieux !
Je suis heureux, je dors énormément, j'engraisse, j'écris et je lis, je touche à nouveau à mon piano. Le temps de faire toutes ces choses, je ne suis plus si disponible pour dénoncer les cons (ma grande passion). Non, je ne trouve plus rien à redire à la vie : tout est parfait. La semaine passée, je n'ai pas cherché à m'évader de la routine, au contraire, je m'y suis allongé et j'ai dégusté chacun de ces instants banals avec délectation. Et toi ? Qu'y peux-tu toi ? Évidemment rien ! À l'heure où ces lignes sont écrites, tu n'en es encore qu'à donner de minuscules coups de pied pour communiquer.
Le bonheur ne tient donc qu'à une inclinaison de la tête. D'un côté ou d'un autre, le monde ne s'envisage plus de la même manière. Verre à moitié vide, ou à moitié plein, la beauté et la laideur dépendent d'un regard. N'importe comment, Dieu a laissé quantité d'inspiration pour que les béats s'extasient et que les traine-misères dépriment.
mardi 9 octobre 2007
La Barre
Mes grands-parents paternels habitaient dans le département des Deux-Sèvres, en bordure de Vendée. Mon grand-père Paul, tout comme ses parents et les parents de ses parents, naquit et mourut dans une ferme. Les archives prouvent que cela durait depuis au moins la révolution, la famille Soullard travaillait la terre au lieu-dit La Barre à côté du petit village du Brueil Bernard. Mon oncle Jean - dit Jeanot - fut le dernier à y vivre en élvant ses moutons, ainsi une page important de l'histoire des Soullard se tournait en l'année 2000.
Dans mon esprit, cet endroit est resté une terre à sorcières, ses couleurs essentiellement grises, ses bruines incessantes le figèrent pour l'associer à une certaine forme de tristesse et d'ennui. Il est certes possible que mon imagination d'enfant se soit laissé impressionnée par le lundi de Toussaint que nous passions souvent là-bas (le jour le plus triste de l'année), ou que les dimanches où l'on nous condamnait à regarder la messe à la télévision en lieu et place de dessins animés nous rendirent réticent à l'ambiance qui y régnait, il est cependant sûr que la pratique de la foi dans cette région, sa bigoterie quasi fétichiste, avait ce je-ne-sais-quoi d'étouffant qui ne convient pas bien à un petit garçon qui a grandi dans la ville.
Par exemple, le jour des Morts, le cimetière du Breuil était en effervescence, un ballet de voiture défilait en continu devant l'église pour fleurir de chrysanthèmes les tombes des ancêtres. Les gens étaient gais , comme si l'au-delà des refroidis émoustillait. Pour tout dire, c'était le seul vrai jour d'affluence dans le centre du bourg. Moi évidement, ces morts ne m'emballaient guère, il me faisaient même peur et je ne me suis jamais habitué à cette pluie silencieuse et obstinée qui se déversait sur une terre jamais repue. Je crois en vérité qu'il faut être né là bas pour ne pas se laisser déprimer par ce ciel si gris et si bas.
Cette campagne incarne parfaitement le spleen, c'en est presque une définition. Terre de pierre, la région repose sur un plateau granitique, les pierres, extraites de ce sol, donnent sa couleur grise aux constructions dans les champs boueux de gros rochers paraissaient avoir été semés par un géant triste. Les petites parcelles des paysans en s'étalant à perte de vue formaient le paysage. Des rangées de saules rachitiques marquaient les limites de petites propriétés, ces arbres pathétiques paraissaient implorer le ciel de ne pas être écimé la saison suivante. Ici en effet, rien ne s'élevait trop haut, les hommes, surtout préoccupés d'être de dignes serviteurs de Dieu, font profil bas. Mes grands-parents, comme leurs voisins, n'ont jamais pensé occuper une place qui ne leur était pas destinée, tout au plus ils cherchèrent à supporter dignement le fardeau de la vie en faisant le bien. Le spleen, résumé exagéré donne néanmoins la couleur de ce pays.
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Ce terroir est le reflet de la campagne éternelle, impassible et livrée pour nous, pauvres pêcheurs, et donne l'occasion de pratiquer le plus beau métier qui soit. Le Breuil Bernard par les puissants liens entre ses gens et la terre fut relativement épargné par le phénomène de désertification rurale. Les paysans restèrent fidèles à leur naissance malgré les difficultés financières et ne sans succombèrent pas aux charmes de la ville. En l'an 2000 (c'est à dire la dernière fois que je m'y suis rendu) de nombreuses petites exploitations persistaient encore, végétant à moitié, mais toujours vivante. Les habitants y refusaient toujours la logique du regroupement des terres tel qu'elle se pratiquait par les paysans modernes, pour des raisons ancestrales, cadastrales, toujours assez éloignées du pragmatisme et de la raison, l'agriculture restait figée. La région était d'ailleurs pratiquement une exception nationale, mais pourquoi s'en étonner, les chouans n'étaient-ils pas Vendéens ? Ici, la résistance au progrès est plus qu'un réflexe, c'est une idéologie, elle n'est d'ailleurs pas étrangère à l'expiation du péché originel. Dans ce village arc-bouté sur le passé, mon père fut en 1965 le premier bachelier.
À à peu près trois kilomètres du bourg, on accédait à la ferme familiale suivant une petite route située à droite après le calvaire, passé quelques zigzags, la Barre au bout d'un chemin se dessinait à travers le crachin. En s'approchant, on apercevait d'abord les étables et le tas de fumier à droite, et quoique ce manque de pudeur eu pu surprendre le visiteur peu habitué des campagnes, l'endroit était commode pour remuer les litières des bêtes. Le lisier qui sortait du tas s'écoulait dans une fosse à purin toute proche. À gauche se trouvaient la mare et le poulailler. Un énorme bloc de granit gisant au milieu de l'eau servait de plongeoir au canard. Les habitations donnaient sur une cour bitumée portant les stigmates de nombreux rapiéçages. Un grand chien noir attaché avec une courte chaîne donnait l'alerte. Il s'appelait Walker et avait donné leur nom à « papy et mamy Walker ». Ce chien me faisait peur et pitié à la fois. Lorsque nous étions en vacances, il était souvent enfermé dans la grange pour ne pas qu'il nous morde et nous avions l'interdiction de le caresser. Je devinais la triste vie de ce chien. Je ne pouvais m'empêcher de le plaindre. Le soir ma grand-mère lui portait à manger du pain trempé dans de l'eau et divers restes de gras. Parfois accompagnant ma grand-mère, je passais à côté de lui, me tenant à distance, je ne distinguais que ses yeux qui luisaient dans le noir et le bruit de ses laperies.





À l'époque où commencent mes souvenirs, la ferme était déjà en « fin de vie » et je m'en rappelle surtout comme d'un édifice se laissant aller à son agonie. La ferme, construite autour d'un corps de pierre assez modeste, avait par la suite de rajouts successifs, atteint une taille assez importante, mais l'ensemble manquait d'homogénéité : le garage était en tôle, la grange en bois, d'autres dépendances étaient en parpaing brut. Il faut dire que ces questions bourgeoises ne concernaient guère l'exploitation puisqu'il fallait parler d'une question de vie ou de mort. Les bâtiments lentement s'éventraient et le lierre aux racines grosses comme trois doigts paraissaient tenir le mur, le toit quant à lui était pris par la mousse, mais l'ensemble tenait et c'était l'important. Les quelques travaux indispensables, s'il se réalisaient, étaient souvent à l'initiative de mon père. Ce fils parti à la ville, décidait du plan de modernisation, peinant parfois à convaincre. Dans l'esprit de chacun, même si l'on n’en parlait jamais, il était clair que la tradition agricole des Soullard se terminerait ici.
Les signes de cette négligence se retrouvaient d'ailleurs illustrés par de multiples détails. Le visiteur en se promenant dans les allées de la ferme avait nombres occasions de le constater. Les outils agricoles d'autres époques gisaient sur le bord du chemin, abandonnés à la rouille : ici une vieille charrue mangée s'était un peu enfoncée dans le sol, là une charrette aux roues ferrées dont les planches pourrissent, un peu plus loin une meule et une citerne ... Ces vestiges oubliés tels quels sont livrés à eux même et n'espère même pas une réhabilitation décorative. La maison entière inspirait une austérité radicale.
Pour rentrer dans les habitations en bout la cour, on passait par la porte-fenêtre du salon. Un carrelage ocre en nid d'abeille formait le sol. Une table en bois, placée au centre, servait pour les réunions de famille et était protégée en permanence d'une toile cirée. L'hiver. Le dîner commençait invariablement par un bouillon aux vermicelles qui réchauffait, l'été le « Mijet » constituait le premier plat : mélange de pain, de vin, d'eau et de sucre, il rafraîchissait. Les repas, avant tout fortifiants, ne versaient pas dans la diététique, souvent gras et lourd à digérer.
S'il venait pour le café, le visiteur était installé dans un canapé recouvert d'une fourrure synthétique, mon grand père avait une chaise attitrée proche du feu. Pour rendre exactement l'ambiance il faut imaginer l'horloge comtoise qui battait lourdement le temps de son tic- tac. Avec, la commode et l'armoire qui servait à conserver les sucreries, les pâtes et les condiments, la pendule formait l'orgueil du mobilier. Chaque heure, le jour comme la nuit, la sonnerie se mettait en branle et égrenait un à un les coups du carillon, je connaissais par coeur le bruit du mécanisme, je m'amusais à chanter dans ma tête le ding-dong qui jamais ne variait jamais d'un chouia. Ma grand-mère remontait de temps en temps ce drôle d'engin à l'aide d'une clé.
L'été, cette salle de séjour servait également de salle de bal à toutes les mouches des environs, après de fameux festin bouseux, les diptères aimaient s'étourdir de quelques rondes en ces lieux. Les deux papier tue-mouche qui pendaient plafond, dégoulinant de victimes ne changeait rien à l'affaire, il y avait toujours affluence. Parfois, ma tante excédée par toutes ces mouches, se mettait en tête de les exterminer toutes à coup de Bégon Vert, et fermant toutes les portes, répandait le fumet mortifère. Les mouches pullulaient à cause du tas de fumier pouvaient bien périr par millier, il en restait toujours autant et l'armée était remplacée en deux heures de temps. Pour me rendre utile, je saisissais une tapette à mouche et je partais à la chasse, et je n'étais pas peu fier lorsque j'alignais cinq mouches à la suite. En guise de trophée, je ramassais leurs corps ratatinés dans une boite d'allumettes et lorsque je ne tuais pas ma victime directement, je lui ôtais ses ailes, puis ses pattes et puis je la regardais tourner sur elle-même, de plus en plus lentement jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus du tout. Je n'ai jamais été à court de cobayes pour développer ma science.À côté du salon, l'accès à la cuisine nécessitait le franchissement d'une marche, cette pièce vraisemblablement antérieure, n'était pas au même niveau de sol. Un gros poêle qui servait également de cuisinière occupait le mur gauche. L'alimentation du feu se faisait avec des petites bûches. Le sol était recouvert d'un linoléum un peu fatigué. Les repas ordinaires se prenaient à cet endroit. Il Au nombre de trois, le petit-déjeuner aux alentours de sept heures était un repas consistant, le déjeuner à midi précis et le souper au alentour de sept heures. À chaque fois, une bouteille de vin rouge était sur la table, les bouteilles consignées étaient conservées pour être retournées, en même temps que le plein d'essence au supermarché de Moncoutant. Sur une petite table, ma grand-mère avalait son repas avant que « Les hommes » ne reviennent, elle s'occupait alors de faire le service. Jeanne était une femme plutôt effacée qui s'efforçait de faire le bien sans jamais protester.
Le premier étage servait surtout de grenier, il s'y accumulait toute sorte d'objets hétéroclites et inutiles dont personne n'avait le courage de se débarrasser. Pêle-mêle une lampe à huile, un piège à loups, une chaise défoncée attendaient ici. Une collection invraisemblable de journaux paraissait n'être là que pour nourrir les rats. J'y reconstituais des bandes dessinées entières en les découpant page à page dans l'historique des Ouest France. Au milieu de ce bric-à-brac, mon oncle s'était aménagé une piaule lui servait de chambre. Elle devait faire dix mètres carrés et je du y rentrer deux ou trois fois. Elle ne lui servait qu'à dormir., d'ailleurs bien que ce soit le seul fils qui soit resté à la ferme familiale, il ne disposait pas de la pièce la plus confortable, ni de la plus chaude, mais sans doute était-ce pour faire plus corps avec la nature.
Quand nous passions les vacances à la Barre, nous dormions dans trois petits lits aux matelas de laine, un comble avait été aménagé dans le grenier. Malgré les lourdes couvertures sous lequel on nous enfouissait, il nous fallait un temps considérable avant de nous réchauffer. Les jours particulièrement froids, pour nous éviter de prendre mal, notre tante glissait dans notre lit une brique chauffée emballée dans du papier journal. Souvent, le vent soufflait fort, il s'engouffrait dans les volets et laissait entendre de longs gémissements qui glaçaient le sang, et je tardais à m'endormir en imaginant qu'une ombre s'était introduite dans la maison pour nous faire du mal.
Le matin, nous déjeunions avec de grosses tartines grillées accompagnées d'un très nourrissant lait de vache de matin. Le décompte des portions de chacun devait être exact, et c'était une science que d'en séparer nos rations, nous étions tyranniques sur ce point. Une tartine était acceptée uniquement tous les trous avaient été convenablement beurrés. Notre tante se pliait de bonne grâce à ce manège et nous étions comme des coqs en pâtes. Nous passions notre temps à jouer ou à regarder les dessins animés, il fallait invoquer une bonne raison pour pouvoir nous déplacer. À Noël, privé de la possibilité de jouer dehors à cause du froid, les cadeaux du père Noël parvenaient à nous maintenir sages. Avec mes frères, nous n'en pouvions plus d'attendre en imaginant ce qui nous attendait au pied du sapin. D'ordinaire, ma tante nous appâtait à l'aide d'oeufs au chocolat Kinder, elle nous entraînait dans les magasins, nous achetant des Picsous magazine et des jouets : Les Zoïds et les Masks, et d'autres robots transformables qu'on avançait sur la table simulant les combats en bruitant avec notre bouche. On se battait souvent, la paix se négociait bien souvent contre un tribut alimentaire ou matériel.
Pour nos jeux en plein air, nous trouvions de quoi s'occuper facilement, sous réserve, bien sûr, que le temps le permette. Nous avions une cabane dans le jardin qui ressemblait de très loin à une tente canadienne, la toiture était constituée par une bâche noire, qui la transformait en véritable fournaise l'été. Ou bien, je m'amusais à bricoler sur l'établi du garage. J'y assemblais deux bouts de bois en les croisant entre eux, je les liais à l'aide d'une petite ficelle et récupérant un peu de toile, je terminais un cerf-volant. J'enfonçais quelques clous dans mes créations, car il me semblait que l'utilisation d'un marteau consacrait le bricoleur. Je me servais ensuite du champ à moutons comme piste d'envol. Malheureusement, mon cerf-volant trop lourd refusait de s'élever dans les airs. Alors, je l'attachais derrière mon vélo pour atteindre la vitesse nécessaire au le décollage. Tous mes rêves se terminaient de manière retentissante lorsque, après un court bond dans les airs, ma création allait se fracasser contre le sol, rompant l'armature. J'insultais la nature paresseuse et le vent qui ne voulait pas souffler. Vexé, je repartais rageusement sur les chemins. Le vent se levait alors, je m'en souviens encore. J'ai dit à Dieu qu'il était méchant : cet endroit était maudit !
La nature ne faisait aucun effort pour être agréable, alors les expéditions pour mater la nature étaient de joyeuses revanches. Les travaux des champs constituaient pour mes frères et moi une promenade très prisée. L'intérêt des ballades était en grande partie déterminé par l'outil qui était attelé au tracteur. La cisaille qui servait pour la luzerne nous ravissait : la mécanique du fauchage était implacable, il y avait comme une sensation de puissance mathématique lorsqu'on voyait la lame s'avancer, cisaillant martialement les hautes herbes. La seconde partie en revanche était moins distrayante, lorsque mon oncle chargeait le ray-grass dans la remorque à l'aide d'une fourche. Pour nous faire participer, il nous donnait des petits bâtons qu'on utilisait pour mettre des touffes d'herbes dans la remorque.
Mon grand-père, participait aussi au ramassage, mais lui ne voulait rien entendre à la mécanisation, il utilisait sa technique ancestrale de fauchage. Il mouillait sa pierre à aiguiser et frappait de chaque côté le fil de sa lame, et lançait le monotone balancement de sa faux. La lame s'enfonçait, les herbes tombaient : FRRR, FRRR... Aucune machine n'aurait pu être aussi régulière et précise dans la coupe. Le rythme était absolument constant, même les repos où il se redressait pour souffler et le moment où il sortait le fusil de sa poche pour refaire le fil semblaient suivre une partition musicale aux mesures bien écrites. Au centre d'un demi-cercle parfait, il avançait lentement dans le champ, laissant derrière lui un andain impeccable. Pour mon grand-père, la terre était son alpha et son Omega. C'était une personne peu communicative et pour ainsi dire froide. Mais le jour où il partit dans une maison de retraite, il se retrouvait dans la situation absurde qu'il avait toujours craint : Être sans terre. Je ne me souviens guère de mes échanges avec lui, mais je me souviens qu'il disait souvent qu'il ne serait plus là l'année prochaine, comme si pour lui rien n'était plus effrayant que de mourir loin de chez lui.
Il n'a pour ainsi dire jamais voyagé, seulement lors d'un pèlerinage à Lourde et puis lors de la guerre où il avait été déporté à Agen dans une ferme de la SFIO.
La charrue était également un outil captivant, je m'asseyais sur le coté du tracteur et je regardais par derrière la terre se faire retourner comme s'il se fut agi de beurre. Dans le bruit du moteur diesel, je chantais la marche des Walkyries, j'avais l'impression d'être le maître du monde.
À la barre, on n'a jamais été très riche, mais on se moquait à peu près de ce genre de considérations. La ferme traduisait bien ce mépris des apparences. De toutes les façons, le clinquant était condamné d'avance au Breuil alors on se contentait de ce qu'on avait.
Christian était le dernier né d'une famille de trois enfants. Avant lui, il y avait eu Jean et Marie Hélène. Jeannot l'ainé s'en contentait bien, c'était à lui que revenait la ferme, petit, il refusait d'apprendre à lire et ne se préoccupait que des châtrons (les jeunes boeufs). Il n'y avait pas de livres à la maison, pas de jeu non plus. Pourtant, ce n'était pas vraiment un problème, il suffisait d'aller bricoler avec un bout de bois pour avoir de quoi jouer tout un après-midi. Mon père ne pouvait hériter de la ferme, il n'avait pas non la même passion que son frère pour les animaux. Il ne savait pas quoi faire d'autre. Ayant entendu à la radio qu'il existait quelques savants qui occupaient leur temps à des choses bien sérieuses, il déclarait à sa grand-mère qu'il désirait être géographe. Personne ne trouvait à redire à cela. L'essentiel n'était-il pas que chacun soit heureux ? Le dimanche, on allait à la messe du Breuil-Bernard, Christian y vit la première possibilité d'élévation morale. À quatorze ans, après son brevet des collèges, il partit à Montmorillon au petit séminaire pour devenir curé, enfin cela constituait la première étape. Hormis le fait qu'on allait à la messe tous les jours, ce lycée n'était pas tellement différent d'un autre. Il étudiait, il rigolait, il réfléchissait. Il y allait content, il en repartait content également ; cependant, il se rendit compte que l'église ne correspondait guère à ce qu'il s'était représenté. Sujette, elle aussi, aux contingences terrestres, l'église n'était ni plus ni moins qu'une compromission de plus. Au milieu des éclairés, les illuminés, les dévots, les bigots, il y avait des mauvais qui voulaient qu'on leur blanchisse la conscience, bref c'était l'exact miroir du monde. Il ne poursuivit pas dans la voie de l'église. À dix-huit ans, exempté de service militaire, il partit étudier le droit à l'université du Mans. En 1968 une vraie fausse révolution agita la France. Les poignées d'amoureux sur les bancs publics étaient devenues une industrie de peloteurs qui opéraient au grand jour. Les filles draguaient, les règles changeaient. Ainsi que peu avant la fin de ses études lors d'une fête organisée par un certain Victor, il se fit aborder par une fille qui allait devenir ma mère.
Dans mon esprit, cet endroit est resté une terre à sorcières, ses couleurs essentiellement grises, ses bruines incessantes le figèrent pour l'associer à une certaine forme de tristesse et d'ennui. Il est certes possible que mon imagination d'enfant se soit laissé impressionnée par le lundi de Toussaint que nous passions souvent là-bas (le jour le plus triste de l'année), ou que les dimanches où l'on nous condamnait à regarder la messe à la télévision en lieu et place de dessins animés nous rendirent réticent à l'ambiance qui y régnait, il est cependant sûr que la pratique de la foi dans cette région, sa bigoterie quasi fétichiste, avait ce je-ne-sais-quoi d'étouffant qui ne convient pas bien à un petit garçon qui a grandi dans la ville.
Par exemple, le jour des Morts, le cimetière du Breuil était en effervescence, un ballet de voiture défilait en continu devant l'église pour fleurir de chrysanthèmes les tombes des ancêtres. Les gens étaient gais , comme si l'au-delà des refroidis émoustillait. Pour tout dire, c'était le seul vrai jour d'affluence dans le centre du bourg. Moi évidement, ces morts ne m'emballaient guère, il me faisaient même peur et je ne me suis jamais habitué à cette pluie silencieuse et obstinée qui se déversait sur une terre jamais repue. Je crois en vérité qu'il faut être né là bas pour ne pas se laisser déprimer par ce ciel si gris et si bas.
Cette campagne incarne parfaitement le spleen, c'en est presque une définition. Terre de pierre, la région repose sur un plateau granitique, les pierres, extraites de ce sol, donnent sa couleur grise aux constructions dans les champs boueux de gros rochers paraissaient avoir été semés par un géant triste. Les petites parcelles des paysans en s'étalant à perte de vue formaient le paysage. Des rangées de saules rachitiques marquaient les limites de petites propriétés, ces arbres pathétiques paraissaient implorer le ciel de ne pas être écimé la saison suivante. Ici en effet, rien ne s'élevait trop haut, les hommes, surtout préoccupés d'être de dignes serviteurs de Dieu, font profil bas. Mes grands-parents, comme leurs voisins, n'ont jamais pensé occuper une place qui ne leur était pas destinée, tout au plus ils cherchèrent à supporter dignement le fardeau de la vie en faisant le bien. Le spleen, résumé exagéré donne néanmoins la couleur de ce pays.
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Ce terroir est le reflet de la campagne éternelle, impassible et livrée pour nous, pauvres pêcheurs, et donne l'occasion de pratiquer le plus beau métier qui soit. Le Breuil Bernard par les puissants liens entre ses gens et la terre fut relativement épargné par le phénomène de désertification rurale. Les paysans restèrent fidèles à leur naissance malgré les difficultés financières et ne sans succombèrent pas aux charmes de la ville. En l'an 2000 (c'est à dire la dernière fois que je m'y suis rendu) de nombreuses petites exploitations persistaient encore, végétant à moitié, mais toujours vivante. Les habitants y refusaient toujours la logique du regroupement des terres tel qu'elle se pratiquait par les paysans modernes, pour des raisons ancestrales, cadastrales, toujours assez éloignées du pragmatisme et de la raison, l'agriculture restait figée. La région était d'ailleurs pratiquement une exception nationale, mais pourquoi s'en étonner, les chouans n'étaient-ils pas Vendéens ? Ici, la résistance au progrès est plus qu'un réflexe, c'est une idéologie, elle n'est d'ailleurs pas étrangère à l'expiation du péché originel. Dans ce village arc-bouté sur le passé, mon père fut en 1965 le premier bachelier.
À à peu près trois kilomètres du bourg, on accédait à la ferme familiale suivant une petite route située à droite après le calvaire, passé quelques zigzags, la Barre au bout d'un chemin se dessinait à travers le crachin. En s'approchant, on apercevait d'abord les étables et le tas de fumier à droite, et quoique ce manque de pudeur eu pu surprendre le visiteur peu habitué des campagnes, l'endroit était commode pour remuer les litières des bêtes. Le lisier qui sortait du tas s'écoulait dans une fosse à purin toute proche. À gauche se trouvaient la mare et le poulailler. Un énorme bloc de granit gisant au milieu de l'eau servait de plongeoir au canard. Les habitations donnaient sur une cour bitumée portant les stigmates de nombreux rapiéçages. Un grand chien noir attaché avec une courte chaîne donnait l'alerte. Il s'appelait Walker et avait donné leur nom à « papy et mamy Walker ». Ce chien me faisait peur et pitié à la fois. Lorsque nous étions en vacances, il était souvent enfermé dans la grange pour ne pas qu'il nous morde et nous avions l'interdiction de le caresser. Je devinais la triste vie de ce chien. Je ne pouvais m'empêcher de le plaindre. Le soir ma grand-mère lui portait à manger du pain trempé dans de l'eau et divers restes de gras. Parfois accompagnant ma grand-mère, je passais à côté de lui, me tenant à distance, je ne distinguais que ses yeux qui luisaient dans le noir et le bruit de ses laperies.
À l'époque où commencent mes souvenirs, la ferme était déjà en « fin de vie » et je m'en rappelle surtout comme d'un édifice se laissant aller à son agonie. La ferme, construite autour d'un corps de pierre assez modeste, avait par la suite de rajouts successifs, atteint une taille assez importante, mais l'ensemble manquait d'homogénéité : le garage était en tôle, la grange en bois, d'autres dépendances étaient en parpaing brut. Il faut dire que ces questions bourgeoises ne concernaient guère l'exploitation puisqu'il fallait parler d'une question de vie ou de mort. Les bâtiments lentement s'éventraient et le lierre aux racines grosses comme trois doigts paraissaient tenir le mur, le toit quant à lui était pris par la mousse, mais l'ensemble tenait et c'était l'important. Les quelques travaux indispensables, s'il se réalisaient, étaient souvent à l'initiative de mon père. Ce fils parti à la ville, décidait du plan de modernisation, peinant parfois à convaincre. Dans l'esprit de chacun, même si l'on n’en parlait jamais, il était clair que la tradition agricole des Soullard se terminerait ici.
Les signes de cette négligence se retrouvaient d'ailleurs illustrés par de multiples détails. Le visiteur en se promenant dans les allées de la ferme avait nombres occasions de le constater. Les outils agricoles d'autres époques gisaient sur le bord du chemin, abandonnés à la rouille : ici une vieille charrue mangée s'était un peu enfoncée dans le sol, là une charrette aux roues ferrées dont les planches pourrissent, un peu plus loin une meule et une citerne ... Ces vestiges oubliés tels quels sont livrés à eux même et n'espère même pas une réhabilitation décorative. La maison entière inspirait une austérité radicale.
Pour rentrer dans les habitations en bout la cour, on passait par la porte-fenêtre du salon. Un carrelage ocre en nid d'abeille formait le sol. Une table en bois, placée au centre, servait pour les réunions de famille et était protégée en permanence d'une toile cirée. L'hiver. Le dîner commençait invariablement par un bouillon aux vermicelles qui réchauffait, l'été le « Mijet » constituait le premier plat : mélange de pain, de vin, d'eau et de sucre, il rafraîchissait. Les repas, avant tout fortifiants, ne versaient pas dans la diététique, souvent gras et lourd à digérer.
S'il venait pour le café, le visiteur était installé dans un canapé recouvert d'une fourrure synthétique, mon grand père avait une chaise attitrée proche du feu. Pour rendre exactement l'ambiance il faut imaginer l'horloge comtoise qui battait lourdement le temps de son tic- tac. Avec, la commode et l'armoire qui servait à conserver les sucreries, les pâtes et les condiments, la pendule formait l'orgueil du mobilier. Chaque heure, le jour comme la nuit, la sonnerie se mettait en branle et égrenait un à un les coups du carillon, je connaissais par coeur le bruit du mécanisme, je m'amusais à chanter dans ma tête le ding-dong qui jamais ne variait jamais d'un chouia. Ma grand-mère remontait de temps en temps ce drôle d'engin à l'aide d'une clé.
L'été, cette salle de séjour servait également de salle de bal à toutes les mouches des environs, après de fameux festin bouseux, les diptères aimaient s'étourdir de quelques rondes en ces lieux. Les deux papier tue-mouche qui pendaient plafond, dégoulinant de victimes ne changeait rien à l'affaire, il y avait toujours affluence. Parfois, ma tante excédée par toutes ces mouches, se mettait en tête de les exterminer toutes à coup de Bégon Vert, et fermant toutes les portes, répandait le fumet mortifère. Les mouches pullulaient à cause du tas de fumier pouvaient bien périr par millier, il en restait toujours autant et l'armée était remplacée en deux heures de temps. Pour me rendre utile, je saisissais une tapette à mouche et je partais à la chasse, et je n'étais pas peu fier lorsque j'alignais cinq mouches à la suite. En guise de trophée, je ramassais leurs corps ratatinés dans une boite d'allumettes et lorsque je ne tuais pas ma victime directement, je lui ôtais ses ailes, puis ses pattes et puis je la regardais tourner sur elle-même, de plus en plus lentement jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus du tout. Je n'ai jamais été à court de cobayes pour développer ma science.À côté du salon, l'accès à la cuisine nécessitait le franchissement d'une marche, cette pièce vraisemblablement antérieure, n'était pas au même niveau de sol. Un gros poêle qui servait également de cuisinière occupait le mur gauche. L'alimentation du feu se faisait avec des petites bûches. Le sol était recouvert d'un linoléum un peu fatigué. Les repas ordinaires se prenaient à cet endroit. Il Au nombre de trois, le petit-déjeuner aux alentours de sept heures était un repas consistant, le déjeuner à midi précis et le souper au alentour de sept heures. À chaque fois, une bouteille de vin rouge était sur la table, les bouteilles consignées étaient conservées pour être retournées, en même temps que le plein d'essence au supermarché de Moncoutant. Sur une petite table, ma grand-mère avalait son repas avant que « Les hommes » ne reviennent, elle s'occupait alors de faire le service. Jeanne était une femme plutôt effacée qui s'efforçait de faire le bien sans jamais protester.
Le premier étage servait surtout de grenier, il s'y accumulait toute sorte d'objets hétéroclites et inutiles dont personne n'avait le courage de se débarrasser. Pêle-mêle une lampe à huile, un piège à loups, une chaise défoncée attendaient ici. Une collection invraisemblable de journaux paraissait n'être là que pour nourrir les rats. J'y reconstituais des bandes dessinées entières en les découpant page à page dans l'historique des Ouest France. Au milieu de ce bric-à-brac, mon oncle s'était aménagé une piaule lui servait de chambre. Elle devait faire dix mètres carrés et je du y rentrer deux ou trois fois. Elle ne lui servait qu'à dormir., d'ailleurs bien que ce soit le seul fils qui soit resté à la ferme familiale, il ne disposait pas de la pièce la plus confortable, ni de la plus chaude, mais sans doute était-ce pour faire plus corps avec la nature.
Quand nous passions les vacances à la Barre, nous dormions dans trois petits lits aux matelas de laine, un comble avait été aménagé dans le grenier. Malgré les lourdes couvertures sous lequel on nous enfouissait, il nous fallait un temps considérable avant de nous réchauffer. Les jours particulièrement froids, pour nous éviter de prendre mal, notre tante glissait dans notre lit une brique chauffée emballée dans du papier journal. Souvent, le vent soufflait fort, il s'engouffrait dans les volets et laissait entendre de longs gémissements qui glaçaient le sang, et je tardais à m'endormir en imaginant qu'une ombre s'était introduite dans la maison pour nous faire du mal.
Le matin, nous déjeunions avec de grosses tartines grillées accompagnées d'un très nourrissant lait de vache de matin. Le décompte des portions de chacun devait être exact, et c'était une science que d'en séparer nos rations, nous étions tyranniques sur ce point. Une tartine était acceptée uniquement tous les trous avaient été convenablement beurrés. Notre tante se pliait de bonne grâce à ce manège et nous étions comme des coqs en pâtes. Nous passions notre temps à jouer ou à regarder les dessins animés, il fallait invoquer une bonne raison pour pouvoir nous déplacer. À Noël, privé de la possibilité de jouer dehors à cause du froid, les cadeaux du père Noël parvenaient à nous maintenir sages. Avec mes frères, nous n'en pouvions plus d'attendre en imaginant ce qui nous attendait au pied du sapin. D'ordinaire, ma tante nous appâtait à l'aide d'oeufs au chocolat Kinder, elle nous entraînait dans les magasins, nous achetant des Picsous magazine et des jouets : Les Zoïds et les Masks, et d'autres robots transformables qu'on avançait sur la table simulant les combats en bruitant avec notre bouche. On se battait souvent, la paix se négociait bien souvent contre un tribut alimentaire ou matériel.
Pour nos jeux en plein air, nous trouvions de quoi s'occuper facilement, sous réserve, bien sûr, que le temps le permette. Nous avions une cabane dans le jardin qui ressemblait de très loin à une tente canadienne, la toiture était constituée par une bâche noire, qui la transformait en véritable fournaise l'été. Ou bien, je m'amusais à bricoler sur l'établi du garage. J'y assemblais deux bouts de bois en les croisant entre eux, je les liais à l'aide d'une petite ficelle et récupérant un peu de toile, je terminais un cerf-volant. J'enfonçais quelques clous dans mes créations, car il me semblait que l'utilisation d'un marteau consacrait le bricoleur. Je me servais ensuite du champ à moutons comme piste d'envol. Malheureusement, mon cerf-volant trop lourd refusait de s'élever dans les airs. Alors, je l'attachais derrière mon vélo pour atteindre la vitesse nécessaire au le décollage. Tous mes rêves se terminaient de manière retentissante lorsque, après un court bond dans les airs, ma création allait se fracasser contre le sol, rompant l'armature. J'insultais la nature paresseuse et le vent qui ne voulait pas souffler. Vexé, je repartais rageusement sur les chemins. Le vent se levait alors, je m'en souviens encore. J'ai dit à Dieu qu'il était méchant : cet endroit était maudit !
La nature ne faisait aucun effort pour être agréable, alors les expéditions pour mater la nature étaient de joyeuses revanches. Les travaux des champs constituaient pour mes frères et moi une promenade très prisée. L'intérêt des ballades était en grande partie déterminé par l'outil qui était attelé au tracteur. La cisaille qui servait pour la luzerne nous ravissait : la mécanique du fauchage était implacable, il y avait comme une sensation de puissance mathématique lorsqu'on voyait la lame s'avancer, cisaillant martialement les hautes herbes. La seconde partie en revanche était moins distrayante, lorsque mon oncle chargeait le ray-grass dans la remorque à l'aide d'une fourche. Pour nous faire participer, il nous donnait des petits bâtons qu'on utilisait pour mettre des touffes d'herbes dans la remorque.
Mon grand-père, participait aussi au ramassage, mais lui ne voulait rien entendre à la mécanisation, il utilisait sa technique ancestrale de fauchage. Il mouillait sa pierre à aiguiser et frappait de chaque côté le fil de sa lame, et lançait le monotone balancement de sa faux. La lame s'enfonçait, les herbes tombaient : FRRR, FRRR... Aucune machine n'aurait pu être aussi régulière et précise dans la coupe. Le rythme était absolument constant, même les repos où il se redressait pour souffler et le moment où il sortait le fusil de sa poche pour refaire le fil semblaient suivre une partition musicale aux mesures bien écrites. Au centre d'un demi-cercle parfait, il avançait lentement dans le champ, laissant derrière lui un andain impeccable. Pour mon grand-père, la terre était son alpha et son Omega. C'était une personne peu communicative et pour ainsi dire froide. Mais le jour où il partit dans une maison de retraite, il se retrouvait dans la situation absurde qu'il avait toujours craint : Être sans terre. Je ne me souviens guère de mes échanges avec lui, mais je me souviens qu'il disait souvent qu'il ne serait plus là l'année prochaine, comme si pour lui rien n'était plus effrayant que de mourir loin de chez lui.
Il n'a pour ainsi dire jamais voyagé, seulement lors d'un pèlerinage à Lourde et puis lors de la guerre où il avait été déporté à Agen dans une ferme de la SFIO.
La charrue était également un outil captivant, je m'asseyais sur le coté du tracteur et je regardais par derrière la terre se faire retourner comme s'il se fut agi de beurre. Dans le bruit du moteur diesel, je chantais la marche des Walkyries, j'avais l'impression d'être le maître du monde.
À la barre, on n'a jamais été très riche, mais on se moquait à peu près de ce genre de considérations. La ferme traduisait bien ce mépris des apparences. De toutes les façons, le clinquant était condamné d'avance au Breuil alors on se contentait de ce qu'on avait.
Christian était le dernier né d'une famille de trois enfants. Avant lui, il y avait eu Jean et Marie Hélène. Jeannot l'ainé s'en contentait bien, c'était à lui que revenait la ferme, petit, il refusait d'apprendre à lire et ne se préoccupait que des châtrons (les jeunes boeufs). Il n'y avait pas de livres à la maison, pas de jeu non plus. Pourtant, ce n'était pas vraiment un problème, il suffisait d'aller bricoler avec un bout de bois pour avoir de quoi jouer tout un après-midi. Mon père ne pouvait hériter de la ferme, il n'avait pas non la même passion que son frère pour les animaux. Il ne savait pas quoi faire d'autre. Ayant entendu à la radio qu'il existait quelques savants qui occupaient leur temps à des choses bien sérieuses, il déclarait à sa grand-mère qu'il désirait être géographe. Personne ne trouvait à redire à cela. L'essentiel n'était-il pas que chacun soit heureux ? Le dimanche, on allait à la messe du Breuil-Bernard, Christian y vit la première possibilité d'élévation morale. À quatorze ans, après son brevet des collèges, il partit à Montmorillon au petit séminaire pour devenir curé, enfin cela constituait la première étape. Hormis le fait qu'on allait à la messe tous les jours, ce lycée n'était pas tellement différent d'un autre. Il étudiait, il rigolait, il réfléchissait. Il y allait content, il en repartait content également ; cependant, il se rendit compte que l'église ne correspondait guère à ce qu'il s'était représenté. Sujette, elle aussi, aux contingences terrestres, l'église n'était ni plus ni moins qu'une compromission de plus. Au milieu des éclairés, les illuminés, les dévots, les bigots, il y avait des mauvais qui voulaient qu'on leur blanchisse la conscience, bref c'était l'exact miroir du monde. Il ne poursuivit pas dans la voie de l'église. À dix-huit ans, exempté de service militaire, il partit étudier le droit à l'université du Mans. En 1968 une vraie fausse révolution agita la France. Les poignées d'amoureux sur les bancs publics étaient devenues une industrie de peloteurs qui opéraient au grand jour. Les filles draguaient, les règles changeaient. Ainsi que peu avant la fin de ses études lors d'une fête organisée par un certain Victor, il se fit aborder par une fille qui allait devenir ma mère.
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dimanche 7 octobre 2007
L'histoire de la Bussonière
Mes grands parents maternels sont nés aux alentours des années trente. Cette période marquée à la fois par les restes d'une guerre traumatisante et la crise de 1929, vit se dessiner les principales trames idéologiques du vingtième siècle : communisme, socialisme, fachisme etc. Et, en plein avènement des grands totalitarismes : Mussolini, Franco et Hitler, Staline formaient une triste avant-garde. La France avait aussi ses idéaux ( certes plus modérées), mais elle comptait elle aussi défendre sa vision. Sous l'impulsion de Leon Blum, la France était un pays socialiste. 1936 fut une année très sociale où l'on vit apparaître entre autres : les congés payés et le droit de grève.
Dans des campagnes, cependant, ces nouveautés mirent un certain temps à se répandre, En effet, la vie au grand air conférait aux paysans une certaine indifférence à tout ce qui ne touchait pas de près à leur terres. Les belles idées qu'on entendait à la radio servaient peu, même les réunions aux tables des bistrots servaient plus au négoce qu'à parler politique. L'écho même lointain et déformé parvenant malgré tout aux oreilles des hommes qui discutaient au troquet autour du percolateur, c'était surtout pour avoir un sujet de conversation.
Au sortir de la guerre, le monde des campagnes avait la gueule de bois. Le département de la Sarthe, peu concerné par les batailles et les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, avait été épargné des pires atrocités de la guerre, mais il avait eu son lot de souffrance, et quelques uns avait été tués au front, d'autres par des querelles de voisinage s'étaient réglées par dénonciations. Les arrestations et parfois même les exécutions étaient liées à des questions de cadastre que le juge de paix n'était pas parvenu à trancher. Au final, la guerre avait été un déballage de sales histoires où les allemands avaient servi d'intermédiaires à des règlement de compte. Ainsi, le monde des campagnes désormais avait cette image collabos et peureuse. Une image qui ne l'a plus quitté depuis. La vie à la campagne était devenue ringarde. Le général Pétain durant le gouvernement de Vichy avait déclaré à la jeunesse qu'il fallait retrouver les vraies valeurs à la campagne, avait fait comprendre à la jeunesse que la ville était l'endroit où il fallait aller. D'abord à cause de l'emploi puisque la reconstruction dopait le secteur industriel. La ville attirait ceux qui avaient les yeux qui brillent.

En 1947, mon grand-père Marcel avait vingt-trois ans, comme de nombreux jeunes gens, il regardait sans envie le métier de la terre qu'il considérait comme rétrograde, il croyait aux sciences et au progrès, il aimait la technologie et la nouveauté. Si la guerre ne l'en avait empêché, il aurait été mécanicien mais parce qu'il ne possédait pas les études adéquates, il s'est résigné à poursuivre l'activité de son père à contre-coeur, il conserva cependant le goût pour la modernité tout le long de sa vie.
Ambitieux par nature, et sans doute par culture, mon grand père était un « Chanal », c'est ainsi qu'on résumait sa "tête dure". Son illustre père avait tracé la voie, notable de Noyen, et faisait autorité dans le village, il était riche et il avait des idées. Il fut par exemple le premier homme à posséder une voiture à Noyen, c'était une Citroën C2 qu'il avait acheté à la Flèche, adjoint au maire des les années trente, il avait un caractère des chef tels qu'on les représentait à l'époque, dur et sur de soi. Pendant la guerre, il avait même assuré l'intérim du maire. Suivant ce modèle, mon grand père aimait que les choses aillent comme il le souhaitait, même s'il n'avait pas comme lui le goût du pouvoir.

Et quand il vit une fille qui lui plaisait dans la ferme des Maisons Neuve, il se dit qu'il fallait tenter le coup. Il l'avait aperçu que de loin et ne connaissait que son frère Robert, mais il savait qu'elle se nommait Jeanne, c'était une grande fille brune, un peu fière et presque renfrognée, mais comme elle n'avait que dix sept ans, cela ne l'impressionnait nullement. Il l'avait aperçu au loin et il lui tardait que le bal arrive afin qu'il puisse faire connaissance. L'air de rien il demandait à Robert si ses soeurs iraient au bal. et comme de nombreuses romances de ce temps là, leur histoire commença le jour du bal des pompiers de Noyen après que Jeannne et ses soeurs furent conduites par leur mère au bal.
La famille de ma grand mère, les Chailleu, était assez pieuse et ne manquait jamais la messe le dimanche, le soir ils allaient au vêpres. Par prudence sans doute, chacun voulait s'éviter d'avoir des ennuis avec Saint Pierre -- déjà que c'était pas facile sur terre ! Ses parents Marguerite et Clément étaient donc assez pointilleux quant aux affaire de moeurs. Dans le ferme parentale, Marguerite était une femme doublement fatiguée, d'abord par son passé, elle avait perdu ses parents très jeunes et avait du s'assumer seule, elle n'avait pas le temps d'apprendre à lire, mais elle avait appris à compter par la force des choses au marché, son histoire difficile se prolongeait par une famille nombreuse qu'elle n'avait pas franchement désiré et dont elle devait gérer intendance. Elle s'occupait non seulement ses huit enfants, mais également les quatre autres enfants nés du premier lit de son mari, Clément Chailleu. Au total, une douzaine d'enfants s'était succédé sous le toit des Maisons Neuves. La famille Chailleu vivait donc assez chichement, les économies rassemblées dans une boite en fer au dessus de l'armoire ne totalisaient jamais beaucoup, et si le père Chailleu gardait scrupuleusement attaché autour du cou la clé de son trésor, c'était surtout pour garder le contrôle de la bourse. Jeanne dormait dans le même lit que la bonne avec ses quatres frères, et quand l'envie prenait un de ses frère d'aller faire joujou avec le bonne, elle devait faire semblant de dormir pour ne pas perturber leurs ébats. Notre regard de maintenant pourrait conclure à de la pauvreté, en l'occurrence, il faut ajuster nos critères aux standards de l'époque. Si les enfants Chailleu ne se lavaient qu'une seule fois par semaine, et l'hiver, comme il faisait froid, allaient dans l'étable pour pouvoir bénéficier de la chaleur des bête et s'asperger d'eau chaude, c'était pour se débrouiller, quant aux loisirs, il faut dire que les vacances venaient d'être inventées (1936). Et puis, à cette époque, crever de pauvreté n'était pas une simple figure de style, ça voulait dire ne pas avoir de maison, aller de ferme en ferme à la recherche de petits boulots, toujours sur les chemin, parfois fous ou éclopés, dormant sous les ponts et souvent avoir faim.
Marguerite Chailleu considéra donc d'un bon oeil ce prétendant inattendu. Ce rapprochement des notables de Noyen ne pouvait avoir que des effets bénéfiques pour la famille Chailleu. Le mariage fut organisé trois ans plus tard. Au mois de Novembre 1950, six mois après leur mariage, mes grands-parents se sont installés à la Bussonière. Marcel, ambitieux, prit en fermage une grande propriété pour se consacrer à l'élevage de bovins. Cela présentait le double avantage d'être plus rentable et noble que le traditionnel élevage de cochon dont la Sarthe s'était fait une spécialité.
La fougue d'amour si longtemps contenue avant le mariage (Comme c'était l'usage à l'époque) produit neuf mois plus tard un joli bébé : Christian. Et qu'on se garde bien d'insinuer qu'il y ai eu une quelconque tricherie sur les dates, Jeanne est chatouilleuse sur ce point.

Ces deux personnes formait un couple qui se complétait bien. Jeanne n'avait pas eu une enfance très heureuse à cause d'un arbitraire dont la vie a le mystère, née entre un enfant mort à quinze mois et une fille qui a passé sa vie à l'hôpital psychiatrique, elle n'avait pas été très aimé de sa mère qui l'envoyait aux champs planter des patates et ramasser les doryphores et c'est sa soeur Madeleine qui avait le privilèges d'apprendre les arts ménagers. Elle s'était habitué à trvailler énormément sans jamais se plaindre et l'austérité était une sorte de refuge pour elle, un monde qu'elle connaissait bien et qu'elle contrôlait, à la force des années le travail est devenu comme une habitude de santé. Alors qu'elle a plus de 75 ans, il lui coûte trop de regarder les autres travailler pour ne pas se lever et demander ce qu'elle pourrait faire.
Logiquement, Jeanne s'enthousiasmait peu à l'idée de faire des enfants, elle connaissait trop sûrement la somme de travail qui en résultait, mon grand-père en revanche en avait envie, plus jovial et plus insouciant, il allait de l'avant. Le second fils, Michel naquit en 1952, Annick en 1954. Avec ces trois mouflets, la famille aurait pû s'arrêter de grandir, mais la vie en décida autrement, car hormis la naissance de ma mère, 1954 fut une bien mauvaise année.
Les livres d'histoire retinrent surtout l'hiver glacial et la révolte de l'abbé Pierre à Paris, mais à la Bussonière, il fallait ajouter d'autres malheurs pour avoir le compte exact : d'abord une maladie qui fit perdre la totalité de ses cheveux et poils à mon grand-père et une descente d'organes après l'accouchement rendirent ma grand mère très faible et il fallu compter sans son travail. Enfin, le troupeau avait contracté la pneumonie et la moitié des bêtes durent être abattues et le lapins avaient mangés les récoltes. Ruinés, il y eu quelques soir de pain dur cet hiver là. Plus tard, le docteur Dessard parvint à faire repousser les cheveux de mon grand-père et prescrit un autre enfant pour remettre en place le ventre de Jeanne Ainsi, Gilles naquit en 1960, mais celui là était le dernier, le vrai petit dernier !
Les choses se remirent en ordre progressivement. Les enfants y grandissait indépendants. Il y avait peu de jeux, mais la nature à explorer était grande. À Noël, chacun avait droit à une orange et des boites de gâteaux. En somme, l'enfance n'était pas censée être un pays plus heureux qu'un autre. Annick jouait avec ses frères derrière le hangar, faisait des sculptures de terre glaise et s'improvisait des dînettes. Ses frères, pas très clients de ce genre de jeux, préféraient courir et chahuter, ils désertaient sa cantine. Sans autre alternative, elle jouait avec les garçons, elle n'avait pas de poupées et elle enviait ses amies de l'école qui se peignaient les cheveux en rentrant chez elles après l'école.
Les week-ends se succédaient identiques les uns aux autres. Le dimanche, invariablement, on allait à la messe et visitait à la famille l'après-midi. Pendant les vacances, Annick allait à Malicorne chez son oncle. Elle passait là-bas une grande partie de ses vacances d'été. Ce n'était qu'à quelques kilomètres de Fercé, mais elle y était cajolée et ça changeait tout.
Peu à peu, elle prenait conscience d'un certain décalage par rapport aux autres. Le monde changeait et sa rumeur perturbait Annick persuadée d'être mise à l'écart à cause de sa mise. Jeanne affirmait que les zazous n'étaient pas des modèles à suivre. Entre autres, Annick n'avait pas le droit d'être à la mode car sa mère estimait que ce genre de dépenses relevait du gaspillage. Alors, elle portait des vêtements trop grands et démodés, les chaussures de ses frères. Elle avait des peignes dans les cheveux, quand toutes les filles autour portaient des barrettes et avaient des blouses en nylon. Elle avait honte, au collège elle se réfugiait dans sa timidité. Le jeudi, jour de repos, elle restait à l'internat sur la recommandation expresse de sa mère. La surveillante, soupçonnant une dévergondée, l'avait dans le collimateur. À l'adolescence, ce fut encore plus difficile. Ma grand-mère se méfiait des « poules » qui se maquillaient pour aller chercher les hommes, elle contrôlait strictement les sorties. Pour aller au bal, Annick allait avec son frère Michel, Jacques et Janick.

Finalement, elle ne se rendit compte de toutes les possibilités qui s'offraient à elle que lorsqu'elle quitta la ferme. Pendant son enfance et son adolescence, elle n'avait rêvé à aucune carrière, alors quand il fut temps de décider de ses études, c'est surtout par hasard qu'elle commençait une formation d'infirmière. Elle déménageait au Mans. Elle se rendit compte que l'odeur et la vue du sang la rendait malade. Elle abandonnait rapidement et se mit à faire quelques petits boulots, avant de reprendre les études de gestion et de trouver un travail d'informaticienne dans une petite entreprise où un patron despote exerçait son autorité. Elle n'avait pas d'écrans pour programmer, les programme servaient à effectuer des calcul de gestions, des additions et des multiplications et seul les grands compte pouvaient s'offrir les services de ces nouvelles technologies.
Elle a rencontrait mon père dans une fête organisée par un de se ami Victor. Mon père venait de commencer sa carrière de conseiller fiscal à la Fiduciaire. Il venait manger avec elle au restaurant universitaire, mais il conservait sa cravate, le gérant finit par trouver suspect cet étudiant qui portait un cravate et finit par lui demander sa carte d'étudiant.
A cette époque les carrières de juriste étaient parmi les plus prestigieuses, les lettres étaient la « voie royale », mon père qui avait étudié le latin faisait forte impression à sa belle famille qui ne s'imaginait pas qu'il puisse venir de la campagne profonde. C'est ainsi que c'est mon grand-père, fier de son gendre, proposa un logement à mon père pour qu'il s'installe avec ma mère, or le concubinage n'était pas très bien vu à l'époque.
Dans des campagnes, cependant, ces nouveautés mirent un certain temps à se répandre, En effet, la vie au grand air conférait aux paysans une certaine indifférence à tout ce qui ne touchait pas de près à leur terres. Les belles idées qu'on entendait à la radio servaient peu, même les réunions aux tables des bistrots servaient plus au négoce qu'à parler politique. L'écho même lointain et déformé parvenant malgré tout aux oreilles des hommes qui discutaient au troquet autour du percolateur, c'était surtout pour avoir un sujet de conversation.
Au sortir de la guerre, le monde des campagnes avait la gueule de bois. Le département de la Sarthe, peu concerné par les batailles et les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, avait été épargné des pires atrocités de la guerre, mais il avait eu son lot de souffrance, et quelques uns avait été tués au front, d'autres par des querelles de voisinage s'étaient réglées par dénonciations. Les arrestations et parfois même les exécutions étaient liées à des questions de cadastre que le juge de paix n'était pas parvenu à trancher. Au final, la guerre avait été un déballage de sales histoires où les allemands avaient servi d'intermédiaires à des règlement de compte. Ainsi, le monde des campagnes désormais avait cette image collabos et peureuse. Une image qui ne l'a plus quitté depuis. La vie à la campagne était devenue ringarde. Le général Pétain durant le gouvernement de Vichy avait déclaré à la jeunesse qu'il fallait retrouver les vraies valeurs à la campagne, avait fait comprendre à la jeunesse que la ville était l'endroit où il fallait aller. D'abord à cause de l'emploi puisque la reconstruction dopait le secteur industriel. La ville attirait ceux qui avaient les yeux qui brillent.
En 1947, mon grand-père Marcel avait vingt-trois ans, comme de nombreux jeunes gens, il regardait sans envie le métier de la terre qu'il considérait comme rétrograde, il croyait aux sciences et au progrès, il aimait la technologie et la nouveauté. Si la guerre ne l'en avait empêché, il aurait été mécanicien mais parce qu'il ne possédait pas les études adéquates, il s'est résigné à poursuivre l'activité de son père à contre-coeur, il conserva cependant le goût pour la modernité tout le long de sa vie.
Ambitieux par nature, et sans doute par culture, mon grand père était un « Chanal », c'est ainsi qu'on résumait sa "tête dure". Son illustre père avait tracé la voie, notable de Noyen, et faisait autorité dans le village, il était riche et il avait des idées. Il fut par exemple le premier homme à posséder une voiture à Noyen, c'était une Citroën C2 qu'il avait acheté à la Flèche, adjoint au maire des les années trente, il avait un caractère des chef tels qu'on les représentait à l'époque, dur et sur de soi. Pendant la guerre, il avait même assuré l'intérim du maire. Suivant ce modèle, mon grand père aimait que les choses aillent comme il le souhaitait, même s'il n'avait pas comme lui le goût du pouvoir.
Et quand il vit une fille qui lui plaisait dans la ferme des Maisons Neuve, il se dit qu'il fallait tenter le coup. Il l'avait aperçu que de loin et ne connaissait que son frère Robert, mais il savait qu'elle se nommait Jeanne, c'était une grande fille brune, un peu fière et presque renfrognée, mais comme elle n'avait que dix sept ans, cela ne l'impressionnait nullement. Il l'avait aperçu au loin et il lui tardait que le bal arrive afin qu'il puisse faire connaissance. L'air de rien il demandait à Robert si ses soeurs iraient au bal. et comme de nombreuses romances de ce temps là, leur histoire commença le jour du bal des pompiers de Noyen après que Jeannne et ses soeurs furent conduites par leur mère au bal.
La famille de ma grand mère, les Chailleu, était assez pieuse et ne manquait jamais la messe le dimanche, le soir ils allaient au vêpres. Par prudence sans doute, chacun voulait s'éviter d'avoir des ennuis avec Saint Pierre -- déjà que c'était pas facile sur terre ! Ses parents Marguerite et Clément étaient donc assez pointilleux quant aux affaire de moeurs. Dans le ferme parentale, Marguerite était une femme doublement fatiguée, d'abord par son passé, elle avait perdu ses parents très jeunes et avait du s'assumer seule, elle n'avait pas le temps d'apprendre à lire, mais elle avait appris à compter par la force des choses au marché, son histoire difficile se prolongeait par une famille nombreuse qu'elle n'avait pas franchement désiré et dont elle devait gérer intendance. Elle s'occupait non seulement ses huit enfants, mais également les quatre autres enfants nés du premier lit de son mari, Clément Chailleu. Au total, une douzaine d'enfants s'était succédé sous le toit des Maisons Neuves. La famille Chailleu vivait donc assez chichement, les économies rassemblées dans une boite en fer au dessus de l'armoire ne totalisaient jamais beaucoup, et si le père Chailleu gardait scrupuleusement attaché autour du cou la clé de son trésor, c'était surtout pour garder le contrôle de la bourse. Jeanne dormait dans le même lit que la bonne avec ses quatres frères, et quand l'envie prenait un de ses frère d'aller faire joujou avec le bonne, elle devait faire semblant de dormir pour ne pas perturber leurs ébats. Notre regard de maintenant pourrait conclure à de la pauvreté, en l'occurrence, il faut ajuster nos critères aux standards de l'époque. Si les enfants Chailleu ne se lavaient qu'une seule fois par semaine, et l'hiver, comme il faisait froid, allaient dans l'étable pour pouvoir bénéficier de la chaleur des bête et s'asperger d'eau chaude, c'était pour se débrouiller, quant aux loisirs, il faut dire que les vacances venaient d'être inventées (1936). Et puis, à cette époque, crever de pauvreté n'était pas une simple figure de style, ça voulait dire ne pas avoir de maison, aller de ferme en ferme à la recherche de petits boulots, toujours sur les chemin, parfois fous ou éclopés, dormant sous les ponts et souvent avoir faim.
Marguerite Chailleu considéra donc d'un bon oeil ce prétendant inattendu. Ce rapprochement des notables de Noyen ne pouvait avoir que des effets bénéfiques pour la famille Chailleu. Le mariage fut organisé trois ans plus tard. Au mois de Novembre 1950, six mois après leur mariage, mes grands-parents se sont installés à la Bussonière. Marcel, ambitieux, prit en fermage une grande propriété pour se consacrer à l'élevage de bovins. Cela présentait le double avantage d'être plus rentable et noble que le traditionnel élevage de cochon dont la Sarthe s'était fait une spécialité.
La fougue d'amour si longtemps contenue avant le mariage (Comme c'était l'usage à l'époque) produit neuf mois plus tard un joli bébé : Christian. Et qu'on se garde bien d'insinuer qu'il y ai eu une quelconque tricherie sur les dates, Jeanne est chatouilleuse sur ce point.
Ces deux personnes formait un couple qui se complétait bien. Jeanne n'avait pas eu une enfance très heureuse à cause d'un arbitraire dont la vie a le mystère, née entre un enfant mort à quinze mois et une fille qui a passé sa vie à l'hôpital psychiatrique, elle n'avait pas été très aimé de sa mère qui l'envoyait aux champs planter des patates et ramasser les doryphores et c'est sa soeur Madeleine qui avait le privilèges d'apprendre les arts ménagers. Elle s'était habitué à trvailler énormément sans jamais se plaindre et l'austérité était une sorte de refuge pour elle, un monde qu'elle connaissait bien et qu'elle contrôlait, à la force des années le travail est devenu comme une habitude de santé. Alors qu'elle a plus de 75 ans, il lui coûte trop de regarder les autres travailler pour ne pas se lever et demander ce qu'elle pourrait faire.
Logiquement, Jeanne s'enthousiasmait peu à l'idée de faire des enfants, elle connaissait trop sûrement la somme de travail qui en résultait, mon grand-père en revanche en avait envie, plus jovial et plus insouciant, il allait de l'avant. Le second fils, Michel naquit en 1952, Annick en 1954. Avec ces trois mouflets, la famille aurait pû s'arrêter de grandir, mais la vie en décida autrement, car hormis la naissance de ma mère, 1954 fut une bien mauvaise année.
Les livres d'histoire retinrent surtout l'hiver glacial et la révolte de l'abbé Pierre à Paris, mais à la Bussonière, il fallait ajouter d'autres malheurs pour avoir le compte exact : d'abord une maladie qui fit perdre la totalité de ses cheveux et poils à mon grand-père et une descente d'organes après l'accouchement rendirent ma grand mère très faible et il fallu compter sans son travail. Enfin, le troupeau avait contracté la pneumonie et la moitié des bêtes durent être abattues et le lapins avaient mangés les récoltes. Ruinés, il y eu quelques soir de pain dur cet hiver là. Plus tard, le docteur Dessard parvint à faire repousser les cheveux de mon grand-père et prescrit un autre enfant pour remettre en place le ventre de Jeanne Ainsi, Gilles naquit en 1960, mais celui là était le dernier, le vrai petit dernier !
Les choses se remirent en ordre progressivement. Les enfants y grandissait indépendants. Il y avait peu de jeux, mais la nature à explorer était grande. À Noël, chacun avait droit à une orange et des boites de gâteaux. En somme, l'enfance n'était pas censée être un pays plus heureux qu'un autre. Annick jouait avec ses frères derrière le hangar, faisait des sculptures de terre glaise et s'improvisait des dînettes. Ses frères, pas très clients de ce genre de jeux, préféraient courir et chahuter, ils désertaient sa cantine. Sans autre alternative, elle jouait avec les garçons, elle n'avait pas de poupées et elle enviait ses amies de l'école qui se peignaient les cheveux en rentrant chez elles après l'école.
Les week-ends se succédaient identiques les uns aux autres. Le dimanche, invariablement, on allait à la messe et visitait à la famille l'après-midi. Pendant les vacances, Annick allait à Malicorne chez son oncle. Elle passait là-bas une grande partie de ses vacances d'été. Ce n'était qu'à quelques kilomètres de Fercé, mais elle y était cajolée et ça changeait tout.
Peu à peu, elle prenait conscience d'un certain décalage par rapport aux autres. Le monde changeait et sa rumeur perturbait Annick persuadée d'être mise à l'écart à cause de sa mise. Jeanne affirmait que les zazous n'étaient pas des modèles à suivre. Entre autres, Annick n'avait pas le droit d'être à la mode car sa mère estimait que ce genre de dépenses relevait du gaspillage. Alors, elle portait des vêtements trop grands et démodés, les chaussures de ses frères. Elle avait des peignes dans les cheveux, quand toutes les filles autour portaient des barrettes et avaient des blouses en nylon. Elle avait honte, au collège elle se réfugiait dans sa timidité. Le jeudi, jour de repos, elle restait à l'internat sur la recommandation expresse de sa mère. La surveillante, soupçonnant une dévergondée, l'avait dans le collimateur. À l'adolescence, ce fut encore plus difficile. Ma grand-mère se méfiait des « poules » qui se maquillaient pour aller chercher les hommes, elle contrôlait strictement les sorties. Pour aller au bal, Annick allait avec son frère Michel, Jacques et Janick.
Finalement, elle ne se rendit compte de toutes les possibilités qui s'offraient à elle que lorsqu'elle quitta la ferme. Pendant son enfance et son adolescence, elle n'avait rêvé à aucune carrière, alors quand il fut temps de décider de ses études, c'est surtout par hasard qu'elle commençait une formation d'infirmière. Elle déménageait au Mans. Elle se rendit compte que l'odeur et la vue du sang la rendait malade. Elle abandonnait rapidement et se mit à faire quelques petits boulots, avant de reprendre les études de gestion et de trouver un travail d'informaticienne dans une petite entreprise où un patron despote exerçait son autorité. Elle n'avait pas d'écrans pour programmer, les programme servaient à effectuer des calcul de gestions, des additions et des multiplications et seul les grands compte pouvaient s'offrir les services de ces nouvelles technologies.
Elle a rencontrait mon père dans une fête organisée par un de se ami Victor. Mon père venait de commencer sa carrière de conseiller fiscal à la Fiduciaire. Il venait manger avec elle au restaurant universitaire, mais il conservait sa cravate, le gérant finit par trouver suspect cet étudiant qui portait un cravate et finit par lui demander sa carte d'étudiant.
A cette époque les carrières de juriste étaient parmi les plus prestigieuses, les lettres étaient la « voie royale », mon père qui avait étudié le latin faisait forte impression à sa belle famille qui ne s'imaginait pas qu'il puisse venir de la campagne profonde. C'est ainsi que c'est mon grand-père, fier de son gendre, proposa un logement à mon père pour qu'il s'installe avec ma mère, or le concubinage n'était pas très bien vu à l'époque.
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vendredi 5 octobre 2007
La Bussonière
Parmi les restes de mon enfance, certains endroits occupent une place plus importante que d'autres. Les fermes de mes grands-parentsfigurent en bonne place dans ce panthéon. Parfois encore, il m'arrive de m'y rendre en vacances le temps d'un rêve, malrgré les années ces images vivides se dessinent encore assez nettement à travers les brumes du passé. Mais pourquoi s'en surprendre ? Là-bas, j'ai vécu des expériences décisives : j'y ai couru après un ballon pour la première fois et j'y ai appris à faire du vélo sans les roulettes, je suis parti à la pêche, j'ai caressé le chien, donné à manger aux poules etc. Et c'est sans doute pour cette raison que j'aimerais que tu connaisses ces pays de mon enfance. D'autre parts, ces lieux de ma mémoire sont les restes d'un monde que tu ne connaîtras jamais autrement que par les fables des ancêtres. En ces temps, les campagnes françaises vivaient encore grâce aux agriculteurs car le pays leur appartenait, cette époque, lointaine et révolue ne reviendra plus.
A Fercé-sur-Sarthe, mes grands-parents maternels possédaient une ferme qui s'appelait la Bussonière. Au contrebas du pont qui marquait l'entrée du village, on apercevait immédiatement cette grande propriété. Mes grands parents maternels, Jeanne et Marcel, vivaient ici, et ma mère y avait grandi, ils louaient ce bâtiment en fermage depuis 1947 à un soit-disant prince d'origine italienne. Depuis la route principale qui traversait le village, il fallait descendre par un chemin pentu et, arrivé en bas, on découvrait les trois corps de la ferme : Le hangar, les étables et le corps de logis. Ces bâtiments formaient un U autour d'une grande cour. En s'approchant, un chien blanc qui s'appelait Sultan se réveillait soudain et se mettait à aboyer joyeusement, il courrait vers le visiteur et tirait sa chaîne jusqu'à n'avoir plus de mou, un choc brutal lui rappelait qu'il était attaché à sa niche, il continuait malgré tout de tourner, s'étranglant quasiment, il décrivait des cercles parfaits comme la pointe d'un compas jusqu'à n'avoir plus de souffle.
En parcourant le U, on rencontrait d'abord le garage où était garé une Peugeot 304 et une baratte à beurre qui ne fonctionnait plus depuis longtemps mais dont on ne savait pas quoi faire. La voiture servait que pour aller à la ville faire les course. Elle servait peu et je ne m'en rappelle guère qu'à cause de ses sièges en skaï qui me laissèrent le cuisant souvenir d'un été où j'ai failli rôtir, assis sur la banquette arrière en short.
Continuant la visite, on longeait le hangar. Le tracteur et les machines agricoles étaient rangées sur la gauche. Dans la partie droite, du foin et du fourrage pour les bêtes étaient entreposé. Cet endroit sentait en même temps le foin et la graisse des machines, j'étais particulièrement intrigué par les remorques agricoles. Il y avait la botteleuse qui avalait le foin aligné dans les champs pour fabriquer de jolis parallélépipèdes, la rampe qui montait les bottes, l'épandeuse à engrais, ce trop plein d'engrenages était probablement le début de ma vocation d'ingénieur. En plus de cela, le hangar était un terrain de jeu formidable pour nos parties de cache-cache.
Au fond de la cour se trouvaient les étables et les anciennes écuries. Alors que les chevaux ne servaient plus dans les travaux paysans, les ex-boxes avaient été reconvertis en parc à veaux.
Matin et soir, ma grand-mère trayait les vaches à l'aide de trayeuses automatique. Elle portait ensuite ses jarres de lait dans l'étuve pour la conservation.
Entre l'étable et le corps principal s'intercalait une grange à foin, les poules y venaient parfois pondre quand l'aventure les prenait. Un petit étang situé non loin se dissimulait complètement sous des lentilles d'eau, ces eaux stagnantes servaient de résidence à nombre de batraciens et les soirs d'été, on entendait les croasser à tue-tête. Malgré leur puissante vocalises et à mon grand regrets mes yeux de cinq ans ne virent jamais de grenouilles. En cherchant un peu, on trouvait un petit chemin qui partait vers la rivière, où l'on envoyait paître les bêtes l'hiver, en s'y aventurant, on croisait dans le champ le noisetier où je m'étais cassé le bras en jouant à Tarzan. Au fond du terrain, la Sarthe coulait paisiblement. Mais, ne nous éloignons pas trop et reprenons notre promenade là où nous l'avions laissée. Le poulailler et les clapiers à lapins, étaient rattaché au corps principal, les animaux qui y étaient engraissés se destinaient uniquement à la consommation familiale. Ma grand-mère venait-y chercher des oeufs, certains dimanche quand il y avait de la visite, elle attrapait un poulet pour nous servir sa spécialité de toujours : le poulet rôti, avec des frites.
Lorsque l'allais du côté du poulailler, mes motivations étaient plus touristiques : les animaux sont des choses étrange aux enfants. Les poules fuyaient à mon approche et elles manquaient de conversation, je délaissais souvent leur caqueteries pour les muets lapins. Contraints de rester dociles dans leur cage, je les observais remuer le nez et crotter et je les assommais de mes dissertes en échange quelques herbes arrachées à grignoter.
La porchère qui jouxtait le poulailler avait toujours été vide car mon grand père ne voulait pas perpétrer le traditionnel élevage de cochons. La pièce suivante servait d'atelier, on y trouvait une fameuse collection d'outils : marteaux, tournevis, clefs anglaises, tarières, un bel établi et une mystérieuse enclume qui trônait en plein milieu de la pièce.
Enfin, pour pénétrer dans la partie habitée on passait par une sorte de vestibule géant. La cuisine/salle à manger se trouvait de l'autre côté. Les femmes faisaient la cuisine, les hommes buvaient un Pastis ou un Pernod. Une porte donnait sur le jardin potager où poussaient les légumes les plus courants : tomates, laitues, oignons, carottes etc. Un seau servait à récupérer les déchets à composter, deux magnifiques pieds de pivoines s'en régalaient. D'autres cultures potagères plus exotiques étaient disséminées dans la ferme : rhubarbe, citrouilles, asperges etc. Ce n'était pas l'espace qui manquait.
Dans cette ferme, mes premiers safaris avaient une intensité terrible malgré leur prosaïsme. Les jours de pluie, enfilant mes bottes en caoutchouc, je partait avec ma mère à la chasse aux escargots. Ces derniers étaient les seules proies qui se tenaient tranquilles quand j'arrivais en titubant, les pauvres bougres interrompu dans leur dégustation, ne trouvait rien de mieux que de se réfugier dans leur coquille. Je criais victoire et les saisissant avec précaution je déposait mes prisonniers dans une bouteille de plastique sciée en deux. Je les admirais, résitant difficilement à l'envie de les toucher, mais la patience était le prix à payer pour qu'ils sortent leurs « cornes ».
Au printemps, le portager dégorgeait de fruits. Alors qu'il n'était pas encore récolté, mon grand-père inscrivait nos noms sur des potirons avec la pointe de son canif, nous voyions ainsi nos prénoms grossier au fur et à mesure de la saison, un dimanche nous faisions la soupe au potiron Clément, Etienne. Cette habile manœuvre de mon grand père ne parvint pas à faire de nous des amateurs soupe au potiron.
Mon hobby favori n'avait cependant rien de champêtre, il s'exerçait à l'abri des regards dans la remise à côté de de la balançoire, nous nous rendions à cet endroit pour « péter les bulles » du papier d'emballage de la planche à voile de notre oncle Gilles. Entre le pouce et l'index, ça faisait : « Pet ! » et c'était rigolo. Quand nous nous faisions rappelé à l'ordre parce qu'il était l'heure de manger, nous nous défendions bien d'avoir pété beaucoup de bulles.
Le tableau ne serait pas complet, si l'on ne parlait pas du terrain de boules sur lequel se jouait une variante de la pétanque appelée boule lyonnaise. Les hommes s'adonnaient très sérieusement à cette passion. Chacun à son tour se plaçait dans le demi cercle de lancer et lançait sa boule avec application, on se consultait sur des questions de stratégie et quand on contestait les points, une tige de métal appelée « cinquante »servait à mesurer les distances. Les accessoires plus que le jeu m'intriguaient, par exemple un aimant au bout d'une ficelle qui évitait de se baisser. J'observais, les pointeurs, les tireurs, j'entendais le bruit mat des boules quand elles frappaient les madriers délimitant le terrain.
Lorsqu'on m'accordait quelquefois de lancer ma boule moi aussi, j'étais au comble de l'extase et je me plaçais très consciencieusement dans le cercle sans déborder. Mon grand-père restera toujours un bouliste avant tout, c'est son icône.
A Fercé-sur-Sarthe, mes grands-parents maternels possédaient une ferme qui s'appelait la Bussonière. Au contrebas du pont qui marquait l'entrée du village, on apercevait immédiatement cette grande propriété. Mes grands parents maternels, Jeanne et Marcel, vivaient ici, et ma mère y avait grandi, ils louaient ce bâtiment en fermage depuis 1947 à un soit-disant prince d'origine italienne. Depuis la route principale qui traversait le village, il fallait descendre par un chemin pentu et, arrivé en bas, on découvrait les trois corps de la ferme : Le hangar, les étables et le corps de logis. Ces bâtiments formaient un U autour d'une grande cour. En s'approchant, un chien blanc qui s'appelait Sultan se réveillait soudain et se mettait à aboyer joyeusement, il courrait vers le visiteur et tirait sa chaîne jusqu'à n'avoir plus de mou, un choc brutal lui rappelait qu'il était attaché à sa niche, il continuait malgré tout de tourner, s'étranglant quasiment, il décrivait des cercles parfaits comme la pointe d'un compas jusqu'à n'avoir plus de souffle.
En parcourant le U, on rencontrait d'abord le garage où était garé une Peugeot 304 et une baratte à beurre qui ne fonctionnait plus depuis longtemps mais dont on ne savait pas quoi faire. La voiture servait que pour aller à la ville faire les course. Elle servait peu et je ne m'en rappelle guère qu'à cause de ses sièges en skaï qui me laissèrent le cuisant souvenir d'un été où j'ai failli rôtir, assis sur la banquette arrière en short.
Continuant la visite, on longeait le hangar. Le tracteur et les machines agricoles étaient rangées sur la gauche. Dans la partie droite, du foin et du fourrage pour les bêtes étaient entreposé. Cet endroit sentait en même temps le foin et la graisse des machines, j'étais particulièrement intrigué par les remorques agricoles. Il y avait la botteleuse qui avalait le foin aligné dans les champs pour fabriquer de jolis parallélépipèdes, la rampe qui montait les bottes, l'épandeuse à engrais, ce trop plein d'engrenages était probablement le début de ma vocation d'ingénieur. En plus de cela, le hangar était un terrain de jeu formidable pour nos parties de cache-cache.
Au fond de la cour se trouvaient les étables et les anciennes écuries. Alors que les chevaux ne servaient plus dans les travaux paysans, les ex-boxes avaient été reconvertis en parc à veaux.
Matin et soir, ma grand-mère trayait les vaches à l'aide de trayeuses automatique. Elle portait ensuite ses jarres de lait dans l'étuve pour la conservation.
Entre l'étable et le corps principal s'intercalait une grange à foin, les poules y venaient parfois pondre quand l'aventure les prenait. Un petit étang situé non loin se dissimulait complètement sous des lentilles d'eau, ces eaux stagnantes servaient de résidence à nombre de batraciens et les soirs d'été, on entendait les croasser à tue-tête. Malgré leur puissante vocalises et à mon grand regrets mes yeux de cinq ans ne virent jamais de grenouilles. En cherchant un peu, on trouvait un petit chemin qui partait vers la rivière, où l'on envoyait paître les bêtes l'hiver, en s'y aventurant, on croisait dans le champ le noisetier où je m'étais cassé le bras en jouant à Tarzan. Au fond du terrain, la Sarthe coulait paisiblement. Mais, ne nous éloignons pas trop et reprenons notre promenade là où nous l'avions laissée. Le poulailler et les clapiers à lapins, étaient rattaché au corps principal, les animaux qui y étaient engraissés se destinaient uniquement à la consommation familiale. Ma grand-mère venait-y chercher des oeufs, certains dimanche quand il y avait de la visite, elle attrapait un poulet pour nous servir sa spécialité de toujours : le poulet rôti, avec des frites.
Lorsque l'allais du côté du poulailler, mes motivations étaient plus touristiques : les animaux sont des choses étrange aux enfants. Les poules fuyaient à mon approche et elles manquaient de conversation, je délaissais souvent leur caqueteries pour les muets lapins. Contraints de rester dociles dans leur cage, je les observais remuer le nez et crotter et je les assommais de mes dissertes en échange quelques herbes arrachées à grignoter.
La porchère qui jouxtait le poulailler avait toujours été vide car mon grand père ne voulait pas perpétrer le traditionnel élevage de cochons. La pièce suivante servait d'atelier, on y trouvait une fameuse collection d'outils : marteaux, tournevis, clefs anglaises, tarières, un bel établi et une mystérieuse enclume qui trônait en plein milieu de la pièce.
Enfin, pour pénétrer dans la partie habitée on passait par une sorte de vestibule géant. La cuisine/salle à manger se trouvait de l'autre côté. Les femmes faisaient la cuisine, les hommes buvaient un Pastis ou un Pernod. Une porte donnait sur le jardin potager où poussaient les légumes les plus courants : tomates, laitues, oignons, carottes etc. Un seau servait à récupérer les déchets à composter, deux magnifiques pieds de pivoines s'en régalaient. D'autres cultures potagères plus exotiques étaient disséminées dans la ferme : rhubarbe, citrouilles, asperges etc. Ce n'était pas l'espace qui manquait.
Dans cette ferme, mes premiers safaris avaient une intensité terrible malgré leur prosaïsme. Les jours de pluie, enfilant mes bottes en caoutchouc, je partait avec ma mère à la chasse aux escargots. Ces derniers étaient les seules proies qui se tenaient tranquilles quand j'arrivais en titubant, les pauvres bougres interrompu dans leur dégustation, ne trouvait rien de mieux que de se réfugier dans leur coquille. Je criais victoire et les saisissant avec précaution je déposait mes prisonniers dans une bouteille de plastique sciée en deux. Je les admirais, résitant difficilement à l'envie de les toucher, mais la patience était le prix à payer pour qu'ils sortent leurs « cornes ».
Au printemps, le portager dégorgeait de fruits. Alors qu'il n'était pas encore récolté, mon grand-père inscrivait nos noms sur des potirons avec la pointe de son canif, nous voyions ainsi nos prénoms grossier au fur et à mesure de la saison, un dimanche nous faisions la soupe au potiron Clément, Etienne. Cette habile manœuvre de mon grand père ne parvint pas à faire de nous des amateurs soupe au potiron.
Mon hobby favori n'avait cependant rien de champêtre, il s'exerçait à l'abri des regards dans la remise à côté de de la balançoire, nous nous rendions à cet endroit pour « péter les bulles » du papier d'emballage de la planche à voile de notre oncle Gilles. Entre le pouce et l'index, ça faisait : « Pet ! » et c'était rigolo. Quand nous nous faisions rappelé à l'ordre parce qu'il était l'heure de manger, nous nous défendions bien d'avoir pété beaucoup de bulles.
Le tableau ne serait pas complet, si l'on ne parlait pas du terrain de boules sur lequel se jouait une variante de la pétanque appelée boule lyonnaise. Les hommes s'adonnaient très sérieusement à cette passion. Chacun à son tour se plaçait dans le demi cercle de lancer et lançait sa boule avec application, on se consultait sur des questions de stratégie et quand on contestait les points, une tige de métal appelée « cinquante »servait à mesurer les distances. Les accessoires plus que le jeu m'intriguaient, par exemple un aimant au bout d'une ficelle qui évitait de se baisser. J'observais, les pointeurs, les tireurs, j'entendais le bruit mat des boules quand elles frappaient les madriers délimitant le terrain.
Lorsqu'on m'accordait quelquefois de lancer ma boule moi aussi, j'étais au comble de l'extase et je me plaçais très consciencieusement dans le cercle sans déborder. Mon grand-père restera toujours un bouliste avant tout, c'est son icône.
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