dimanche 7 octobre 2007

L'histoire de la Bussonière

Mes grands parents maternels sont nés aux alentours des années trente. Cette période marquée à la fois par les restes d'une guerre traumatisante et la crise de 1929, vit se dessiner les principales trames idéologiques du vingtième siècle : communisme, socialisme, fachisme etc. Et, en plein avènement des grands totalitarismes : Mussolini, Franco et Hitler, Staline formaient une triste avant-garde. La France avait aussi ses idéaux ( certes plus modérées), mais elle comptait elle aussi défendre sa vision. Sous l'impulsion de Leon Blum, la France était un pays socialiste. 1936 fut une année très sociale où l'on vit apparaître entre autres : les congés payés et le droit de grève.

Dans des campagnes, cependant, ces nouveautés mirent un certain temps à se répandre, En effet, la vie au grand air conférait aux paysans une certaine indifférence à tout ce qui ne touchait pas de près à leur terres. Les belles idées qu'on entendait à la radio servaient peu, même les réunions aux tables des bistrots servaient plus au négoce qu'à parler politique. L'écho même lointain et déformé parvenant malgré tout aux oreilles des hommes qui discutaient au troquet autour du percolateur, c'était surtout pour avoir un sujet de conversation.

Au sortir de la guerre, le monde des campagnes avait la gueule de bois. Le département de la Sarthe, peu concerné par les batailles et les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, avait été épargné des pires atrocités de la guerre, mais il avait eu son lot de souffrance, et quelques uns avait été tués au front, d'autres par des querelles de voisinage s'étaient réglées par dénonciations. Les arrestations et parfois même les exécutions étaient liées à des questions de cadastre que le juge de paix n'était pas parvenu à trancher. Au final, la guerre avait été un déballage de sales histoires où les allemands avaient servi d'intermédiaires à des règlement de compte. Ainsi, le monde des campagnes désormais avait cette image collabos et peureuse. Une image qui ne l'a plus quitté depuis. La vie à la campagne était devenue ringarde. Le général Pétain durant le gouvernement de Vichy avait déclaré à la jeunesse qu'il fallait retrouver les vraies valeurs à la campagne, avait fait comprendre à la jeunesse que la ville était l'endroit où il fallait aller. D'abord à cause de l'emploi puisque la reconstruction dopait le secteur industriel. La ville attirait ceux qui avaient les yeux qui brillent.

Mariage Alphonse Chanal

En 1947, mon grand-père Marcel avait vingt-trois ans, comme de nombreux jeunes gens, il regardait sans envie le métier de la terre qu'il considérait comme rétrograde, il croyait aux sciences et au progrès, il aimait la technologie et la nouveauté. Si la guerre ne l'en avait empêché, il aurait été mécanicien mais parce qu'il ne possédait pas les études adéquates, il s'est résigné à poursuivre l'activité de son père à contre-coeur, il conserva cependant le goût pour la modernité tout le long de sa vie.
Ambitieux par nature, et sans doute par culture, mon grand père était un « Chanal », c'est ainsi qu'on résumait sa "tête dure". Son illustre père avait tracé la voie, notable de Noyen, et faisait autorité dans le village, il était riche et il avait des idées. Il fut par exemple le premier homme à posséder une voiture à Noyen, c'était une Citroën C2 qu'il avait acheté à la Flèche, adjoint au maire des les années trente, il avait un caractère des chef tels qu'on les représentait à l'époque, dur et sur de soi. Pendant la guerre, il avait même assuré l'intérim du maire. Suivant ce modèle, mon grand père aimait que les choses aillent comme il le souhaitait, même s'il n'avait pas comme lui le goût du pouvoir.

Arrière grand-parents Chailleu

Et quand il vit une fille qui lui plaisait dans la ferme des Maisons Neuve, il se dit qu'il fallait tenter le coup. Il l'avait aperçu que de loin et ne connaissait que son frère Robert, mais il savait qu'elle se nommait Jeanne, c'était une grande fille brune, un peu fière et presque renfrognée, mais comme elle n'avait que dix sept ans, cela ne l'impressionnait nullement. Il l'avait aperçu au loin et il lui tardait que le bal arrive afin qu'il puisse faire connaissance. L'air de rien il demandait à Robert si ses soeurs iraient au bal. et comme de nombreuses romances de ce temps là, leur histoire commença le jour du bal des pompiers de Noyen après que Jeannne et ses soeurs furent conduites par leur mère au bal.

La famille de ma grand mère, les Chailleu, était assez pieuse et ne manquait jamais la messe le dimanche, le soir ils allaient au vêpres. Par prudence sans doute, chacun voulait s'éviter d'avoir des ennuis avec Saint Pierre -- déjà que c'était pas facile sur terre ! Ses parents Marguerite et Clément étaient donc assez pointilleux quant aux affaire de moeurs. Dans le ferme parentale, Marguerite était une femme doublement fatiguée, d'abord par son passé, elle avait perdu ses parents très jeunes et avait du s'assumer seule, elle n'avait pas le temps d'apprendre à lire, mais elle avait appris à compter par la force des choses au marché, son histoire difficile se prolongeait par une famille nombreuse qu'elle n'avait pas franchement désiré et dont elle devait gérer intendance. Elle s'occupait non seulement ses huit enfants, mais également les quatre autres enfants nés du premier lit de son mari, Clément Chailleu. Au total, une douzaine d'enfants s'était succédé sous le toit des Maisons Neuves. La famille Chailleu vivait donc assez chichement, les économies rassemblées dans une boite en fer au dessus de l'armoire ne totalisaient jamais beaucoup, et si le père Chailleu gardait scrupuleusement attaché autour du cou la clé de son trésor, c'était surtout pour garder le contrôle de la bourse. Jeanne dormait dans le même lit que la bonne avec ses quatres frères, et quand l'envie prenait un de ses frère d'aller faire joujou avec le bonne, elle devait faire semblant de dormir pour ne pas perturber leurs ébats. Notre regard de maintenant pourrait conclure à de la pauvreté, en l'occurrence, il faut ajuster nos critères aux standards de l'époque. Si les enfants Chailleu ne se lavaient qu'une seule fois par semaine, et l'hiver, comme il faisait froid, allaient dans l'étable pour pouvoir bénéficier de la chaleur des bête et s'asperger d'eau chaude, c'était pour se débrouiller, quant aux loisirs, il faut dire que les vacances venaient d'être inventées (1936). Et puis, à cette époque, crever de pauvreté n'était pas une simple figure de style, ça voulait dire ne pas avoir de maison, aller de ferme en ferme à la recherche de petits boulots, toujours sur les chemin, parfois fous ou éclopés, dormant sous les ponts et souvent avoir faim.

Marguerite Chailleu considéra donc d'un bon oeil ce prétendant inattendu. Ce rapprochement des notables de Noyen ne pouvait avoir que des effets bénéfiques pour la famille Chailleu. Le mariage fut organisé trois ans plus tard. Au mois de Novembre 1950, six mois après leur mariage, mes grands-parents se sont installés à la Bussonière. Marcel, ambitieux, prit en fermage une grande propriété pour se consacrer à l'élevage de bovins. Cela présentait le double avantage d'être plus rentable et noble que le traditionnel élevage de cochon dont la Sarthe s'était fait une spécialité.

La fougue d'amour si longtemps contenue avant le mariage (Comme c'était l'usage à l'époque) produit neuf mois plus tard un joli bébé : Christian. Et qu'on se garde bien d'insinuer qu'il y ai eu une quelconque tricherie sur les dates, Jeanne est chatouilleuse sur ce point.

Mariage parents Chanal

Ces deux personnes formait un couple qui se complétait bien. Jeanne n'avait pas eu une enfance très heureuse à cause d'un arbitraire dont la vie a le mystère, née entre un enfant mort à quinze mois et une fille qui a passé sa vie à l'hôpital psychiatrique, elle n'avait pas été très aimé de sa mère qui l'envoyait aux champs planter des patates et ramasser les doryphores et c'est sa soeur Madeleine qui avait le privilèges d'apprendre les arts ménagers. Elle s'était habitué à trvailler énormément sans jamais se plaindre et l'austérité était une sorte de refuge pour elle, un monde qu'elle connaissait bien et qu'elle contrôlait, à la force des années le travail est devenu comme une habitude de santé. Alors qu'elle a plus de 75 ans, il lui coûte trop de regarder les autres travailler pour ne pas se lever et demander ce qu'elle pourrait faire.
Logiquement, Jeanne s'enthousiasmait peu à l'idée de faire des enfants, elle connaissait trop sûrement la somme de travail qui en résultait, mon grand-père en revanche en avait envie, plus jovial et plus insouciant, il allait de l'avant. Le second fils, Michel naquit en 1952, Annick en 1954. Avec ces trois mouflets, la famille aurait pû s'arrêter de grandir, mais la vie en décida autrement, car hormis la naissance de ma mère, 1954 fut une bien mauvaise année.
Les livres d'histoire retinrent surtout l'hiver glacial et la révolte de l'abbé Pierre à Paris, mais à la Bussonière, il fallait ajouter d'autres malheurs pour avoir le compte exact : d'abord une maladie qui fit perdre la totalité de ses cheveux et poils à mon grand-père et une descente d'organes après l'accouchement rendirent ma grand mère très faible et il fallu compter sans son travail. Enfin, le troupeau avait contracté la pneumonie et la moitié des bêtes durent être abattues et le lapins avaient mangés les récoltes. Ruinés, il y eu quelques soir de pain dur cet hiver là. Plus tard, le docteur Dessard parvint à faire repousser les cheveux de mon grand-père et prescrit un autre enfant pour remettre en place le ventre de Jeanne Ainsi, Gilles naquit en 1960, mais celui là était le dernier, le vrai petit dernier !

Les choses se remirent en ordre progressivement. Les enfants y grandissait indépendants. Il y avait peu de jeux, mais la nature à explorer était grande. À Noël, chacun avait droit à une orange et des boites de gâteaux. En somme, l'enfance n'était pas censée être un pays plus heureux qu'un autre. Annick jouait avec ses frères derrière le hangar, faisait des sculptures de terre glaise et s'improvisait des dînettes. Ses frères, pas très clients de ce genre de jeux, préféraient courir et chahuter, ils désertaient sa cantine. Sans autre alternative, elle jouait avec les garçons, elle n'avait pas de poupées et elle enviait ses amies de l'école qui se peignaient les cheveux en rentrant chez elles après l'école.

Les week-ends se succédaient identiques les uns aux autres. Le dimanche, invariablement, on allait à la messe et visitait à la famille l'après-midi. Pendant les vacances, Annick allait à Malicorne chez son oncle. Elle passait là-bas une grande partie de ses vacances d'été. Ce n'était qu'à quelques kilomètres de Fercé, mais elle y était cajolée et ça changeait tout.

Peu à peu, elle prenait conscience d'un certain décalage par rapport aux autres. Le monde changeait et sa rumeur perturbait Annick persuadée d'être mise à l'écart à cause de sa mise. Jeanne affirmait que les zazous n'étaient pas des modèles à suivre. Entre autres, Annick n'avait pas le droit d'être à la mode car sa mère estimait que ce genre de dépenses relevait du gaspillage. Alors, elle portait des vêtements trop grands et démodés, les chaussures de ses frères. Elle avait des peignes dans les cheveux, quand toutes les filles autour portaient des barrettes et avaient des blouses en nylon. Elle avait honte, au collège elle se réfugiait dans sa timidité. Le jeudi, jour de repos, elle restait à l'internat sur la recommandation expresse de sa mère. La surveillante, soupçonnant une dévergondée, l'avait dans le collimateur. À l'adolescence, ce fut encore plus difficile. Ma grand-mère se méfiait des « poules » qui se maquillaient pour aller chercher les hommes, elle contrôlait strictement les sorties. Pour aller au bal, Annick allait avec son frère Michel, Jacques et Janick.

Annick 7ans

Finalement, elle ne se rendit compte de toutes les possibilités qui s'offraient à elle que lorsqu'elle quitta la ferme. Pendant son enfance et son adolescence, elle n'avait rêvé à aucune carrière, alors quand il fut temps de décider de ses études, c'est surtout par hasard qu'elle commençait une formation d'infirmière. Elle déménageait au Mans. Elle se rendit compte que l'odeur et la vue du sang la rendait malade. Elle abandonnait rapidement et se mit à faire quelques petits boulots, avant de reprendre les études de gestion et de trouver un travail d'informaticienne dans une petite entreprise où un patron despote exerçait son autorité. Elle n'avait pas d'écrans pour programmer, les programme servaient à effectuer des calcul de gestions, des additions et des multiplications et seul les grands compte pouvaient s'offrir les services de ces nouvelles technologies.
Elle a rencontrait mon père dans une fête organisée par un de se ami Victor. Mon père venait de commencer sa carrière de conseiller fiscal à la Fiduciaire. Il venait manger avec elle au restaurant universitaire, mais il conservait sa cravate, le gérant finit par trouver suspect cet étudiant qui portait un cravate et finit par lui demander sa carte d'étudiant.
A cette époque les carrières de juriste étaient parmi les plus prestigieuses, les lettres étaient la « voie royale », mon père qui avait étudié le latin faisait forte impression à sa belle famille qui ne s'imaginait pas qu'il puisse venir de la campagne profonde. C'est ainsi que c'est mon grand-père, fier de son gendre, proposa un logement à mon père pour qu'il s'installe avec ma mère, or le concubinage n'était pas très bien vu à l'époque.

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