vendredi 5 octobre 2007

La Bussonière

Parmi les restes de mon enfance, certains endroits occupent une place plus importante que d'autres. Les fermes de mes grands-parentsfigurent en bonne place dans ce panthéon. Parfois encore, il m'arrive de m'y rendre en vacances le temps d'un rêve, malrgré les années ces images vivides se dessinent encore assez nettement à travers les brumes du passé. Mais pourquoi s'en surprendre ? Là-bas, j'ai vécu des expériences décisives : j'y ai couru après un ballon pour la première fois et j'y ai appris à faire du vélo sans les roulettes, je suis parti à la pêche, j'ai caressé le chien, donné à manger aux poules etc. Et c'est sans doute pour cette raison que j'aimerais que tu connaisses ces pays de mon enfance. D'autre parts, ces lieux de ma mémoire sont les restes d'un monde que tu ne connaîtras jamais autrement que par les fables des ancêtres. En ces temps, les campagnes françaises vivaient encore grâce aux agriculteurs car le pays leur appartenait, cette époque, lointaine et révolue ne reviendra plus.
A Fercé-sur-Sarthe, mes grands-parents maternels possédaient une ferme qui s'appelait la Bussonière. Au contrebas du pont qui marquait l'entrée du village, on apercevait immédiatement cette grande propriété. Mes grands parents maternels, Jeanne et Marcel, vivaient ici, et ma mère y avait grandi, ils louaient ce bâtiment en fermage depuis 1947 à un soit-disant prince d'origine italienne. Depuis la route principale qui traversait le village, il fallait descendre par un chemin pentu et, arrivé en bas, on découvrait les trois corps de la ferme : Le hangar, les étables et le corps de logis. Ces bâtiments formaient un U autour d'une grande cour. En s'approchant, un chien blanc qui s'appelait Sultan se réveillait soudain et se mettait à aboyer joyeusement, il courrait vers le visiteur et tirait sa chaîne jusqu'à n'avoir plus de mou, un choc brutal lui rappelait qu'il était attaché à sa niche, il continuait malgré tout de tourner, s'étranglant quasiment, il décrivait des cercles parfaits comme la pointe d'un compas jusqu'à n'avoir plus de souffle.

En parcourant le U, on rencontrait d'abord le garage où était garé une Peugeot 304 et une baratte à beurre qui ne fonctionnait plus depuis longtemps mais dont on ne savait pas quoi faire. La voiture servait que pour aller à la ville faire les course. Elle servait peu et je ne m'en rappelle guère qu'à cause de ses sièges en skaï qui me laissèrent le cuisant souvenir d'un été où j'ai failli rôtir, assis sur la banquette arrière en short.

Continuant la visite, on longeait le hangar. Le tracteur et les machines agricoles étaient rangées sur la gauche. Dans la partie droite, du foin et du fourrage pour les bêtes étaient entreposé. Cet endroit sentait en même temps le foin et la graisse des machines, j'étais particulièrement intrigué par les remorques agricoles. Il y avait la botteleuse qui avalait le foin aligné dans les champs pour fabriquer de jolis parallélépipèdes, la rampe qui montait les bottes, l'épandeuse à engrais, ce trop plein d'engrenages était probablement le début de ma vocation d'ingénieur. En plus de cela, le hangar était un terrain de jeu formidable pour nos parties de cache-cache.
Au fond de la cour se trouvaient les étables et les anciennes écuries. Alors que les chevaux ne servaient plus dans les travaux paysans, les ex-boxes avaient été reconvertis en parc à veaux.
Matin et soir, ma grand-mère trayait les vaches à l'aide de trayeuses automatique. Elle portait ensuite ses jarres de lait dans l'étuve pour la conservation.
Entre l'étable et le corps principal s'intercalait une grange à foin, les poules y venaient parfois pondre quand l'aventure les prenait. Un petit étang situé non loin se dissimulait complètement sous des lentilles d'eau, ces eaux stagnantes servaient de résidence à nombre de batraciens et les soirs d'été, on entendait les croasser à tue-tête. Malgré leur puissante vocalises et à mon grand regrets mes yeux de cinq ans ne virent jamais de grenouilles. En cherchant un peu, on trouvait un petit chemin qui partait vers la rivière, où l'on envoyait paître les bêtes l'hiver, en s'y aventurant, on croisait dans le champ le noisetier où je m'étais cassé le bras en jouant à Tarzan. Au fond du terrain, la Sarthe coulait paisiblement. Mais, ne nous éloignons pas trop et reprenons notre promenade là où nous l'avions laissée. Le poulailler et les clapiers à lapins, étaient rattaché au corps principal, les animaux qui y étaient engraissés se destinaient uniquement à la consommation familiale. Ma grand-mère venait-y chercher des oeufs, certains dimanche quand il y avait de la visite, elle attrapait un poulet pour nous servir sa spécialité de toujours : le poulet rôti, avec des frites.
Lorsque l'allais du côté du poulailler, mes motivations étaient plus touristiques : les animaux sont des choses étrange aux enfants. Les poules fuyaient à mon approche et elles manquaient de conversation, je délaissais souvent leur caqueteries pour les muets lapins. Contraints de rester dociles dans leur cage, je les observais remuer le nez et crotter et je les assommais de mes dissertes en échange quelques herbes arrachées à grignoter.
La porchère qui jouxtait le poulailler avait toujours été vide car mon grand père ne voulait pas perpétrer le traditionnel élevage de cochons. La pièce suivante servait d'atelier, on y trouvait une fameuse collection d'outils : marteaux, tournevis, clefs anglaises, tarières, un bel établi et une mystérieuse enclume qui trônait en plein milieu de la pièce.

Enfin, pour pénétrer dans la partie habitée on passait par une sorte de vestibule géant. La cuisine/salle à manger se trouvait de l'autre côté. Les femmes faisaient la cuisine, les hommes buvaient un Pastis ou un Pernod. Une porte donnait sur le jardin potager où poussaient les légumes les plus courants : tomates, laitues, oignons, carottes etc. Un seau servait à récupérer les déchets à composter, deux magnifiques pieds de pivoines s'en régalaient. D'autres cultures potagères plus exotiques étaient disséminées dans la ferme : rhubarbe, citrouilles, asperges etc. Ce n'était pas l'espace qui manquait.

Dans cette ferme, mes premiers safaris avaient une intensité terrible malgré leur prosaïsme. Les jours de pluie, enfilant mes bottes en caoutchouc, je partait avec ma mère à la chasse aux escargots. Ces derniers étaient les seules proies qui se tenaient tranquilles quand j'arrivais en titubant, les pauvres bougres interrompu dans leur dégustation, ne trouvait rien de mieux que de se réfugier dans leur coquille. Je criais victoire et les saisissant avec précaution je déposait mes prisonniers dans une bouteille de plastique sciée en deux. Je les admirais, résitant difficilement à l'envie de les toucher, mais la patience était le prix à payer pour qu'ils sortent leurs « cornes ».

Au printemps, le portager dégorgeait de fruits. Alors qu'il n'était pas encore récolté, mon grand-père inscrivait nos noms sur des potirons avec la pointe de son canif, nous voyions ainsi nos prénoms grossier au fur et à mesure de la saison, un dimanche nous faisions la soupe au potiron Clément, Etienne. Cette habile manœuvre de mon grand père ne parvint pas à faire de nous des amateurs soupe au potiron.

Mon hobby favori n'avait cependant rien de champêtre, il s'exerçait à l'abri des regards dans la remise à côté de de la balançoire, nous nous rendions à cet endroit pour « péter les bulles » du papier d'emballage de la planche à voile de notre oncle Gilles. Entre le pouce et l'index, ça faisait : « Pet ! » et c'était rigolo. Quand nous nous faisions rappelé à l'ordre parce qu'il était l'heure de manger, nous nous défendions bien d'avoir pété beaucoup de bulles.

Le tableau ne serait pas complet, si l'on ne parlait pas du terrain de boules sur lequel se jouait une variante de la pétanque appelée boule lyonnaise. Les hommes s'adonnaient très sérieusement à cette passion. Chacun à son tour se plaçait dans le demi cercle de lancer et lançait sa boule avec application, on se consultait sur des questions de stratégie et quand on contestait les points, une tige de métal appelée « cinquante »servait à mesurer les distances. Les accessoires plus que le jeu m'intriguaient, par exemple un aimant au bout d'une ficelle qui évitait de se baisser. J'observais, les pointeurs, les tireurs, j'entendais le bruit mat des boules quand elles frappaient les madriers délimitant le terrain.
Lorsqu'on m'accordait quelquefois de lancer ma boule moi aussi, j'étais au comble de l'extase et je me plaçais très consciencieusement dans le cercle sans déborder. Mon grand-père restera toujours un bouliste avant tout, c'est son icône.

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