vendredi 28 décembre 2007

Idéologues

En matière d'historiographie, on aime souvent illustrer ses propos à la lumière de la grande Histoire et à se raccrocher à des grands courants de pensées pour expliquer les idées et les actions de chacun. Cela a deux avantages, la pédagogie d'abord, grâce au illustrations de l'imagination populaire, il n'est plus besoin d'aller en profondeur, et puis l'utilisation d'archétypes qui donnent un petit cachet romantique à l'histoire qu'on raconte. Malheureusement, je ne pourrais pas avoir recours à ces artifices, puisque mes parents ne furent pas soixante-huitard, puisque mon papy n'a pasfait de la résistance, puisque personne n'est morts à la guerre. Dans notre cas particulier, simplifier c'est s'égarer, et radicaliser, coloriser pour se conformer à l'Histoire ne donnerait pas une image conforme à la réalité, car enfin, notre petite histoire aura été largement indépendante des turpitudes de l'époque. Cette imperméabilité aux modes se vérifie également dans la manière de penser de famille, sans doute à cause d'un vieil héritage paysan renaclant à toute forme d'idéologie, il n'y au pas non plus de communiste, ni de capitaliste, il est donc difficile de faire des paralèle avec les mouvements artificiels qui traversèrent le temps.

En fait, les idéologues sont assez rares dans ma famille et la politique est un sujet de conversation qu'on tente d'éviter pour ne pas risquer de facheries. Quand un amateur de polémique s'invite à table, il est rapidement désarmé, soit on l'ignore, soit il est approuvé de manière si débonnaire qu'il n'a pas le temps d'exposer son argumentaire. Ainsi, la controverse est rapidement neutralisée, gentiment désarmée. On écoute avec scepticisme, mais poliment, les idées neuves des révolutionnaires et des radicaux. A chaque fois qu'un politique se fait traiter de fripouille, il s'en trouve un certain nombre pour dire que la carrière des hommes politiques n'est pas si facile. Et, à l'inverse, s'il s'en trouve à brosser des portraits trop idéaux, on tempère. Finalement, on ne pense pas qu'il existe de manière simple d'expliquer le monde, on se contente d'expliquer le nouveau monde par l'ancien et surtout, se garder de pérorer. Nous sommes donc une famille réactionnaire et conservatrice, mais surtout pas militante.

Même quand nous étions petits, les jours d'élections, mon père ne nous avouait pas son vote. Il se contentait de nous faire l'explication de ce que disaient les journalistes à la télévision. Quand il émettait des opinions ou des jugements de valeurs, il se gardait de les faire notre par anticipation. Peut-être à cause de sa double vocation, d'abord éclésiastique puis juridique, il pensait que le secret de l'isoloir n'était pas pour être divulgué, et la liberté de pensée devait se murer dans le silence. Il était si silencieux sur ce point que je ne suis même pas sur que ma mère ai connu les convictions de mon père à ce moment. Il est néamoins probable que le mystère qu'il entretenait autour de ses opinions, s'il avait été dévoilé, aurait constitué une bien tiède révélation. Puisqu'il n'aime simplement pas les extrêmes. Ma mère, par contre, se faisait plus entendre, elle se révoltait souvent contre le syndicalisme abruti de l'éducation nationale des années 90, pour autant, elle ne voyait pas la politique comme un moyen de changer le réel et s'y intéressait peu.

Pour ma part, malgré mes quelques idées sur la manière de créer un monde meilleur, j'ai du mal a être certain sur ce qu'il faut faire où ne pas faire et je ne suis pas un militant non plus. Jusqu'à présent, manquant à tous mes devoirs citoyens, je n'ai jamais voté. Je n'ai pourtant pas le sentiment d'avoir manqué d'être utile à mon pays. Je ne suis pas un désabusé de la politique, mais il me semble que la couleur politique, si importante en France, n'est pas aussi importante quand il s'agit de changer la réalité. L'économie, bien sur, est devenue de plus en plus mondiale qui fait perdre son sens à l'action individuelle des état, mais il y a surtout l'éternel humain, la cupidité et l'égoïsme qui sont des constantes tellement implantée que je ne crois pas que de simples discours parviendront à les changer. Les prétendues solutions politiques ont surtout vocation à animer les débats de machine à café et à faire fantasmer un monde qui s'ennuie de n'avoir plus de guerre. Ainsi, je perpétues à ma manière la tradition de neutralité, tentant de comprendre plutôt que de donner les solutions.

Au moment, où tu es né, nous avions un président phénoménal : Nicolas Sarkozi. Echappant à l'éternelle division droite/gauche, il était inclassable, un peu racaille et rentre-dedans dans ce qu'il entreprenait, il avait tout pour plaire aux tabloids : un brin libéral, un peu populiste, un peu étatiste, un peu tout en somme... sauf inabordable. Il était loin de pratiquer la langue de bois de ses prédecesseurs. Rempli de tics et nerveux, il s'emballait souvent quand il se trouvait face au peuple. Certaines de ses répliques étaient même devenues dignes d'entrer dans les pages rose, comme la fois où il avait dit : « Casse toi pauv'con » un type qui s'était dit sali de lui serrer la main, ou comme cette autre fois fois où il avait invectivé un pêcheur pas content à venir s'expliquer en face comme dans une cours d'école. Cela ne manquait pas de pitoresque, l'opposition recyclait ces frasques d'un président qui ne faisait pas dans la dentelle. Il concentrait à lui seul tous les amours et tout les haines de la France. Moi, j'aimais bien Sarko (comme on l'appelait) surtout parce qu'il dérangeait tous les donneurs de leçons. La moitié des gens était allergique à son hyperactivisme Napoléonien. Pour les ex-socialistes, les ex-communistes, les alter-mondialistes et tout se qui milite (à gauche), il était devenu une icône, le symbôle du mal, un fantasme de lutte. Sur les lampadaires, il fleurissait régulièrement des petite affiches avec un seul programme : tous contre Sarko. Sarko, c'était devenu l'alpha et l'omega de la vie politique française. Mais au delà de ces amusements, il était le premier président à s'être affranchi du poids de l'idéologie au profit d'un réalisme plus actuel.

lundi 24 décembre 2007

De la futilité des adultes

Quand j'étais enfant, le travail des adultes me paraissait mystérieux et intrigant. À l'école, chaque fois que la maitresse demandait aux élèves le métier de nos papas et mamans, j'étais bien embêté, je savais que ma mère ne travaillait pas, mais je ne parvenais jamais à me rappeler la profession de mon père. Il me fallait quelques instants pour m'en rappeler approximativement, et dire qu'il était « concert confiscal » mon approximation devait faire rire les adultes (il était conseiller fiscal). J'avais ouï dire qu'il s'agissait de rencontrer des clients et de faire des calculs sur l'argent... enfin, son métier demeurait assez flou pour moi dont le l'univers se restreignait à l'école, les copains et les jeux. Qu'aurais-je pu prendre au sérieux à part cela ?
Je n'étais donc pas préoccupé de savoir à quoi correspondaient les activités d'adultes et sans investigation elles me restaient obscure. Je me suis très rarement rendu à son bureau de la rue Bollée. Parfois au retour de l'école, mon père s'y arrêtait pour y prendre un document pour travailler le soir. À ces seules rares occasions, je pouvais apercevoir le monde du travail. Dans cet univers circulaient des messieurs bien habillés. La moquette dans les couloirs m'impressionnait, des cendriers à plateau centripète se trouvaient dans chaque bureau, en attendant que mon père retrouve son « dossier », je les testais un à un : une pression sur un bouton central actionnait un plateau qui se mettait à tourner, la force centrifuge faisait disparaître la cendre dans le compartiment du bas, j'étais fasciné. Une secrétaire me demandait d'arrêter de toucher parce que c'était sale, mais j'avais du mal à résister. Mon père me dit de m'asseoir. J'admirais alors le fauteuil à roulettes. Celui-ci, à la différence de la chaise Mickey de ma chambre, roulait parfaitement, j'étudiais les calculatrices à rouleau, etc. Dans cet univers les grandes personnes évoluaient dans des décors de rêve et il y avait tellement de choses à toucher que je ne savais pas où donner de la tête. Il me paraissait étrange que les grandes personnes puissent conserver ce sérieux irréprochable au milieu de cette pléthore de jouets amusants.
Concrètement, je savais que mon père partait le matin avec un costume, et qu'il revenait le soir, se disant souvent fatigué. Arrivé à la maison, il parlait avec ma mère pendant le diner. Dans ses histoires, il était toujours question de clients, de collègues et de dossier. Un certain Méléard, une certaine Madame David, étaient les personnages récurrents de ce théâtre fantomatique, je ne savais que les ombres. À la fin du repas, on regardait les « infos » à la télé. Ce rituel n'était pas négociable. Mon père affirmait que c'était le seul moment de détente de sa journée, je sais aujourd'hui que ce n'était qu'un prétexte puisqu'il a conservé cette tradition dans sa retraite. De mon côté, je m'asseyais entre ses jambes et je lui tirais les poils en suçant mon pouce. Dans le poste de télévision, un homme cravaté annonçait quotidiennement les drames du jour. Le plus intéressant du journal était le générique en image de synthèse ; on y voyait une mappemonde s'enrouler autour d'elle-même pour former un globe. J'essayais de me concentrer pour comprendre ce qu'il y avait de si intéressant à ces nouvelles. Mon père était captivé, ne disait rien.

Aujourd'hui, c'est mon tour de prendre le rôle du blasé, je ne trouve plus aucun intérêt aux chaises à roulettes. Pour la même raison que mon père lorsqu'il affirmait vouloir se tenir informé pour avoir de la conversation avec les clients, je lis avec attention le journal dans le métro et les nouvelles du monde me réconfortent dans un quotidien qui s'est insidieusement terni. À mon tour, je suis embrigadé dans cet univers. Défiant la logique, le monde des adultes s'agite, s'anime et se désespère au nom de l'économie et je pratique maintenant l'absurde avec le plus grand sérieux.

Le travail, hélas, n'est pas aussi intéressant que les enfants le croient. Il permet simplement de recycler des consciences qui ne servent plus à rien, sa fonction est avant tout hygiénique de canaliser les imaginations qui ne sont plus bonnes à rien. Autrement dit, le travail sert à donner de l'importance à des vies qui n'en ont plus. Mais à quoi bon t'instruire de ceci ? Tu l'apprendras trop tôt ! Et si l'envie te prenait de croire et de dire avec les yeux qui brillent : « Quand je serais grand...je ferais des courses sur les chaises à roulettes toute la journée ». Je laisserai ton imagination s'agiter dans la mer des possibles.

Heureusement, Dieu dans son infinie sagesse ne permet pas aux enfants de comprendre ce qui les attend au sortir de l'enfance. Il ne permet pas à morne grisaille qui hante les travailleurs de s'infiltrer dans leurs cerveaux neufs. Tu seras bien occupé déjà à nommer le bleu et le rouge en regardant des cubes de jouets.

samedi 15 décembre 2007

Belles familles

Nous avons finalement signé l'achat de notre appartement rue de Muret ce mois de décembre, mais son piteux état nous interdisait de nous installer sans procéder à quelques travaux. L'appartement, habité dernièrement par une vieille femme qui vivait seule, avait des tapisseries d'origine, et un parquet crasseux qu'il est difficile de s'imaginer, tout cela donnait une bien triste allure à l'appartement. L'éléctricité à refaire.
Mon père est descendu pour installer l'électricité dans l'appartement et les parents de Cristina arrivent ce week end à Toulouse. Dépépchés en renforts pour nous aider, ils ont peur de se retrouver dans un pays dont il ne parlent pas la langue, seule Cristina leur permettra de s'exprimer. Si l'on ajoute ta naissance à ce joli remue-ménage autour de nous, il se créé une sorte d'effervescence dont on se souviendra surement longtemps comme d'une grande épopée. Dans le même temps, cet enthousiasme débordant me laisse songeur, le temps en passe d'autant plus vite, et j'aimerais ralentir cette course folle du temps. En laissant notre appartement de la rue de sainte Lucie, une page de ma vie se tourne définitivement, imprimant une douce amère notalgie.
Pour refaire l'appartement, nous avions convoqué toute la smallah : José, Emilia, Annick et Christian étaient là. Chacun a été employé sui vant ses compétences. Christian s'occupait de faire le réseau éléctrique, José entre plomberie et platrage, arrachage de clous jouait à l'homme à tout faire, Emilia était préposée au décollage de papier peint pour sa patience et Annick pour décrasser le parquet. J'allais en homme volant sur les différents poste mais je me suis surtout contenté de reboucher les trous.

Il y avait bien longtemps que je n'ai pas vécu dans une telle promiscuité et pour tout dire ça a été assez dur bien que tout le monde était de bien bonne volonté.

José essayait de me vendre lourdement les concepts espagnol et j'ai du faire preuve de patience, n'étant pas habitué à ce genre de caractère.

dimanche 9 décembre 2007

La première leçon est annulée

Maintenant que je possède l'information capitale de ton sexe, il m'a semblé te connaitre un peu. Et, fort d'une certaine expérience, j'ai pensé te donner ta première leçon afin de t'éviter les déceptions que j'ai subies et qui m'ont fait perdre beaucoup de temps. Je voulais te parler de solitude, de femmes, d'aventures, etc. Cependant, au moment de consigner mes recommandations par écrit, un doute m'a saisi : ces conseils sont inutiles et orgueilleux.
Jusqu'à présent, à travers ton prétexte, je t'ai surtout parlé de moi. Fort heureusement depuis ta cellule, tu n'as rien écouté et c'est tant mieux. Ne me blâme pas, il me semble que mon destin vit sa consécration en ce moment et je me berce de l'illusion d'être important et de pouvoir t'éviter le mal. En devenant père, j'atteins l'apogée de ma conséquence et j'imagine disposer d'un pouvoir quasi divin. Je joue au moraliste en dispensant les bases de ta téléologie et en bordant le monde comme s'il s'agissait d'une chose domestique, mais je t'ennuie feuillet après feuillet, je succombe comme les autres à l'orgueil. Ainsi, je fais mienne cette illusion que tu seras un prolongement de Cristina et moi... Je me trompe.
Il est aussi stupide de vouloir t'éviter de te tromper que de croire que je sais tout. En vérité, la vie ne m'a appris qu'une seule leçon : je suis ignorant de tout, c'est-à-dire que je ne suis pas à même de prodiguer des conseils valables. Dieu est un meilleur conseil, et parfois il est déraisonnable d'être raisonnable. Tes bêtises t'apprendront mieux que l'expérience des autres, alors pas besoin d'anticiper ni de prendre de l'avance. Je te rends le chapitre.

La tangente Y

Le suivi grossesse prévoit une seconde échographie au sixième mois, à l'occasion nous avons appris une information importante...voire décisive : ton sexe ! A l'hôpital, nous t'avons vu sur l'écran de contrôle au travers de taches évanescente, tu apparaissais, comme à ton habitude, assez nébuleux et épars. Tandis que le médecin, consciencieusement, auscultait et prenait des mesures, nous nous interrogions en silence, mais pourquoi donc ce médecin ne parlait-il pas ? Y avait-il quelque chose de grave ? Cependant, lorsqu'il rompit le silence, il prit une mine plus détendue pour nous annoncer que tu étais en bonne forme, que ton poids était évalué à 650 g et qu'en somme les choses se passaient parfaitement normalement. Puis, il nous fit le détail de ce que nous avions confusément aperçu sur l'écran, essayant d'habiller ses techniques cliniques d'une jovialité plus adéquate. Tu apparaissais ainsi beaucoup plus grand que la dernière fois et nous ne pouvions plus apercevoir ton corps en entier, par morceaux séparés le docteur nous expliquait ton anatomie, avec un d'un peu d'imagination, nous avons distingué ton nez, tes yeux, tes pieds, ton zizi... Cristina s'est sutout effrayée de la taille de tes oreilles qu'elle rapprochait de celle de ton grand-père, craignant que tu aies des choux-fleurs.
Après s'être fait traduire « coucougnettes », Cristina versa quelques larmes quand elle a appris que tu serais un garçon. Déjà, il lui semblait mieux te connaître. Quant à moi, j'ai dis, fier de mon éternel apophtegme : Alea Jacta Est ! Tu t'appelleras donc César : César Ortiz de Zarate.
Cristina aurait décidé de ton prénom si tu avais été une fille. En vérité, j'avais choisi ce prénom depuis longtemps, alors que je m'étais plongé dans des livres d'histoire romaine et de l'antiquité. D'abord, ce n'était pas un prénom moderne, pas un Leo, un Theo, un Matteo, prénom à la mode mais qui se perdrait rapidement dans la masse des écoliers. L'antiquité, je trouvais ça moins oxydable et puis la résonance impériale aussi m'avait séduite, un peu comme de choisir un prénom choisi d'après un héros de télévision, j'avais envie que tu sois tout, sauf ordinaire. ...
Cristina propagea la nouvelle en Espagne dès qu'elle le su, ne cachant rien du futur bébé, ni le sexe, ni le nom. Par contre, du côté français, plus mystérieux en général, on préférait ne pas savoir, pour que tu arrive telle une surprise dont on se serait trop langui.
Au retour, dans l'appartement, Cristina se trouvait jolie dans le miroir, elle s'observait et caressait son ventre admirablement rond, t'appelant par ton nouveau nom. Presque euphorique, elle s'étonne maintenant d'avoir eu peur de tomber enceinte, elle se sent plus aimée, et de fait, elle concentre les attentions de deux personnes, il est également logique que son sommeil et son appétit lui procurent deux fois plus de plaisirs. Au fur et à mesure cependant, sa démarche devient plus pesante, telle une hippopotame, elle se déplace en balançant à droite et à gauche, à petit pas, elle souffle beaucoup, parfois elle souffre un peu, mais son optimisme oublie facilement ces petits désagrément. Pleine d'énergie une fois levée, elle cherche des crosses à tout le monde : aux vendeurs de maisons, aux agents de la sécurité sociale, aux notaires et aux banquiers, elle fait des scandales. Elle est retournée cinq fois dans le magasin C&A pour changer son pantalon de grossesse. Parfois, elle se lève le matin et pousse un soupir « Oooh, j'ai encore grossi et fait semblant de se plaindre », mais toujours contente, après une gymnastique approximative lui permettant de rouler sa barrique, elle se met su pied d'attaque. Elle rayonne ! Difficile à imaginer qu'il y a neuf mois, elle nageait en eaux troubles et sans aucune certitude. Pour elle, tu es ce qui change tout. Il y à peine un an elle commençait l'aventure Française, gonflée à bloc, elle faisait le dos rond. Un hiver plus tard, il ne s'agit plus de tenir, il s'agit de profiter : elle rie.

Le proverbe espagnol qui affirme que les bébés « Llegan con el pan bajo el brazo » (arrivent avec une baguette sous le bras )se vérifie. Un mois après avoir appris ta naissance, elle commençe son nouveau travail et reprend une activité sociale. En septembre, nous avons acheté une maison : son trou en France commence à se faire.

De mon côté, je me m'assoupis dans le bonheur, m'abandonnant avec délectation à une certaine mollesse. Auparavant, je trouvais la vie tantôt ennuyeuse et longue, tantôt épineuse et tortueuse, cela ne manquait pas de sel ! Maintenant, il me semble que le temps passe incommensurablement plus rapidement vite, trop vite !
Nous déroulons le programme sans y penser. Cristina me demande d'écrire, mais je me contente de gloser sur des petits riens, car rien de grave ne se trame. Les drames appartiennent au passé. Sans commentaires, le bonheur se savoure dans le silence comme dans les tribulations, peu importe. Je m'enlise progressivement dans une routine besogneuse comme dans un comma agréable. Ce glissement est inconscient, mais réel, comme si de rien n'était, nous sommes enfin tranquille!
Déjà nous ne sommes plus des aventuriers, il est temps de passer le relai. Dieu qui voit tout, entend tout, comprend tout et décide de tout sait bien ce dont je parles. A jamais, condamnés à n'être que des jouets entre ses mains, nous devons nous résigner. Dès le premier instant, il tire à pile ou face des grandes lignes du destin : X ou Y, telle est la question fondamentale qui se résout par un jeu microscopique, sur la ligne de départ, il y a deux types de candidats, les uns, rapides foncent vers l'œuf, mais s'épuisent vite, ce sont les porteurs du gène mâle, les autres moins fulgurants et plus endurants attendent patiemment que l'ovule soit prête parfois durant trois jours : ce sont les gamètes femelles. Grande compétition sans pari, les enjeux sont pourtant énorme. De là, une vocation pour des chaussons roses ou des pyjamas bleus, goût des poupées où des petit soldats. Une chimie subtile dessine un destin en pointillé, sans qu'on l'ai vraiment décidé, on se retrouve chargé d'une mission.
Pour nous, c'est un Y a gagné, et nous devrions nous réjouir car la plupart des parents souhaitent commencer la famille par un mâle. L'héritier mâle est en effet le dépositaire de l'héritage familial, le vecteur du sang. Dans les arbres généalogiques, les femmes sont souvent résumées à leur stricte fonction génitrice.

J'avais envie que tu sois un garçon, mais c'est surtout parce que j'avais peur d'avoir une fille. Cette phobie était innée, elle vient du moment de ta conception, lorsque j'ai senti l'étincelle de la vie, la sensation était si douce qu'il m'a semblé que mon esprit se tapissait de rose et j'ai pensé : « Oh mon Dieu ! j'ai fait une fille ! » Ce n'est certes pas très charitable pour les femmes, néanmoins ma préférence était nette. Je le souhaitais premièrement pour ton propre confort, car les rôles masculins sont toujours plus faciles et amusants. On dit souvent que les hommes font moins de sacrifices, et qu'ils sont doués pour l'éclat et le spectacle. Souvent un peu faibles en calcul, ils sont complètement excentriques par rapport aux fondamentaux de la vie. Au lieu de penser à manger, à se soigner et à être propre, ils songent à se livrer bataille pour être le meilleur dans leur art, inventer des choses bizarres quand ils sont rêveurs, diriger le monde quand ils ont de l'ambition, etc. Bref, leur périmètre adresse le froufrou pourtant on ne parle que d'eux dans les livres d'histoires. Les hommes n'ont pas de responsabilités vitales, tout au plus il s'agit de filer le cul des filles et de s'exciter suffisamment, c'est plus amusant.

Mais, il faut bien l'avouer, j'ai une autre raison pour préférer le Y, je crains terriblement de me retrouver satellisé dans l'orbite d'une petite princesse qui, après cinq ridicules minutes de tricycle, se prétendra fatiguée et, me demandera de la raccompagner à la maison et de porter le vélo. J'ai mauvaise conscience d'être si radicale dans ma vision des choses, mais il faut me comprendre : J'ai l'expérience en la matière, le talent essentiel des femmes tient dans leur art de la séduction et de la manipulation et j'en ai suffisamment bavé pour savoir qu'à ces fourberies de longue haleine on finit toujours par se faire embobiner. Les filles sont par nature plus centrées, tenaces, experte de la guerre d'usure. Et, je n'ose imaginer le talent de négociation d'une petite fille qui prendrait un visage d'ange et des airs non trafiqués d'innocence pour me demander des bonbons...
À ma préférence pour un garçon, il faut encore ajouter que je possède d'excellents souvenirs de mon enfance avec mes frères. Cette époque pleine d'éclat, de bagarres, des courses-poursuites et des crises de nerfs m'a imprimé durablement le sens réel de l'action et du mouvement : vivre c'est courir et frapper ! Entre garçons, point d'intrigues, le conflit est franc et ouvert et ce n'est pas un nid de pourrissement. Les amitiés sont visibles, les traités sont honorés ou défaits, mais ne se compromettent pas dans la transigeance.

Le dévoilement de ton sexe fut conforme aux pronostics de notre entourage et à l'intime conviction de ta mère et moi. Maintenant, ce n'est plus un scoop, tu sera un homme mon fils. Ce fait établi, je ne me laisse de me questionner. Mais si l'échographie avait révélé que tu étais une fille, que se serait-il produit ? Un autre destin pour moi, pour l'univers sans doute ? Aurais-je été un mauvais père, si j'avais eu une fille en premier ? Cette question ne se posera pas et il est probablement idiot d'y réfléchir. J'en reviens toujours au même point, à chaque fois, la mécanique de la vie me laisse entrevoir des abysses dont la profondeur insondable me rappelle qu'il n'y a rien à comprendre. Si tu avais été un fille, présentement, je ne m'adresserais d'ailleurs pas à toi, mais à quelqu'un d'autre, je n'aurais probablement plus tout ces rêves de grandeur. Mais à quoi bon y réfléchir ? Cette vie en rose ne sera pas la tienne.

dimanche 2 décembre 2007