lundi 24 décembre 2007

De la futilité des adultes

Quand j'étais enfant, le travail des adultes me paraissait mystérieux et intrigant. À l'école, chaque fois que la maitresse demandait aux élèves le métier de nos papas et mamans, j'étais bien embêté, je savais que ma mère ne travaillait pas, mais je ne parvenais jamais à me rappeler la profession de mon père. Il me fallait quelques instants pour m'en rappeler approximativement, et dire qu'il était « concert confiscal » mon approximation devait faire rire les adultes (il était conseiller fiscal). J'avais ouï dire qu'il s'agissait de rencontrer des clients et de faire des calculs sur l'argent... enfin, son métier demeurait assez flou pour moi dont le l'univers se restreignait à l'école, les copains et les jeux. Qu'aurais-je pu prendre au sérieux à part cela ?
Je n'étais donc pas préoccupé de savoir à quoi correspondaient les activités d'adultes et sans investigation elles me restaient obscure. Je me suis très rarement rendu à son bureau de la rue Bollée. Parfois au retour de l'école, mon père s'y arrêtait pour y prendre un document pour travailler le soir. À ces seules rares occasions, je pouvais apercevoir le monde du travail. Dans cet univers circulaient des messieurs bien habillés. La moquette dans les couloirs m'impressionnait, des cendriers à plateau centripète se trouvaient dans chaque bureau, en attendant que mon père retrouve son « dossier », je les testais un à un : une pression sur un bouton central actionnait un plateau qui se mettait à tourner, la force centrifuge faisait disparaître la cendre dans le compartiment du bas, j'étais fasciné. Une secrétaire me demandait d'arrêter de toucher parce que c'était sale, mais j'avais du mal à résister. Mon père me dit de m'asseoir. J'admirais alors le fauteuil à roulettes. Celui-ci, à la différence de la chaise Mickey de ma chambre, roulait parfaitement, j'étudiais les calculatrices à rouleau, etc. Dans cet univers les grandes personnes évoluaient dans des décors de rêve et il y avait tellement de choses à toucher que je ne savais pas où donner de la tête. Il me paraissait étrange que les grandes personnes puissent conserver ce sérieux irréprochable au milieu de cette pléthore de jouets amusants.
Concrètement, je savais que mon père partait le matin avec un costume, et qu'il revenait le soir, se disant souvent fatigué. Arrivé à la maison, il parlait avec ma mère pendant le diner. Dans ses histoires, il était toujours question de clients, de collègues et de dossier. Un certain Méléard, une certaine Madame David, étaient les personnages récurrents de ce théâtre fantomatique, je ne savais que les ombres. À la fin du repas, on regardait les « infos » à la télé. Ce rituel n'était pas négociable. Mon père affirmait que c'était le seul moment de détente de sa journée, je sais aujourd'hui que ce n'était qu'un prétexte puisqu'il a conservé cette tradition dans sa retraite. De mon côté, je m'asseyais entre ses jambes et je lui tirais les poils en suçant mon pouce. Dans le poste de télévision, un homme cravaté annonçait quotidiennement les drames du jour. Le plus intéressant du journal était le générique en image de synthèse ; on y voyait une mappemonde s'enrouler autour d'elle-même pour former un globe. J'essayais de me concentrer pour comprendre ce qu'il y avait de si intéressant à ces nouvelles. Mon père était captivé, ne disait rien.

Aujourd'hui, c'est mon tour de prendre le rôle du blasé, je ne trouve plus aucun intérêt aux chaises à roulettes. Pour la même raison que mon père lorsqu'il affirmait vouloir se tenir informé pour avoir de la conversation avec les clients, je lis avec attention le journal dans le métro et les nouvelles du monde me réconfortent dans un quotidien qui s'est insidieusement terni. À mon tour, je suis embrigadé dans cet univers. Défiant la logique, le monde des adultes s'agite, s'anime et se désespère au nom de l'économie et je pratique maintenant l'absurde avec le plus grand sérieux.

Le travail, hélas, n'est pas aussi intéressant que les enfants le croient. Il permet simplement de recycler des consciences qui ne servent plus à rien, sa fonction est avant tout hygiénique de canaliser les imaginations qui ne sont plus bonnes à rien. Autrement dit, le travail sert à donner de l'importance à des vies qui n'en ont plus. Mais à quoi bon t'instruire de ceci ? Tu l'apprendras trop tôt ! Et si l'envie te prenait de croire et de dire avec les yeux qui brillent : « Quand je serais grand...je ferais des courses sur les chaises à roulettes toute la journée ». Je laisserai ton imagination s'agiter dans la mer des possibles.

Heureusement, Dieu dans son infinie sagesse ne permet pas aux enfants de comprendre ce qui les attend au sortir de l'enfance. Il ne permet pas à morne grisaille qui hante les travailleurs de s'infiltrer dans leurs cerveaux neufs. Tu seras bien occupé déjà à nommer le bleu et le rouge en regardant des cubes de jouets.

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