dimanche 9 décembre 2007

La tangente Y

Le suivi grossesse prévoit une seconde échographie au sixième mois, à l'occasion nous avons appris une information importante...voire décisive : ton sexe ! A l'hôpital, nous t'avons vu sur l'écran de contrôle au travers de taches évanescente, tu apparaissais, comme à ton habitude, assez nébuleux et épars. Tandis que le médecin, consciencieusement, auscultait et prenait des mesures, nous nous interrogions en silence, mais pourquoi donc ce médecin ne parlait-il pas ? Y avait-il quelque chose de grave ? Cependant, lorsqu'il rompit le silence, il prit une mine plus détendue pour nous annoncer que tu étais en bonne forme, que ton poids était évalué à 650 g et qu'en somme les choses se passaient parfaitement normalement. Puis, il nous fit le détail de ce que nous avions confusément aperçu sur l'écran, essayant d'habiller ses techniques cliniques d'une jovialité plus adéquate. Tu apparaissais ainsi beaucoup plus grand que la dernière fois et nous ne pouvions plus apercevoir ton corps en entier, par morceaux séparés le docteur nous expliquait ton anatomie, avec un d'un peu d'imagination, nous avons distingué ton nez, tes yeux, tes pieds, ton zizi... Cristina s'est sutout effrayée de la taille de tes oreilles qu'elle rapprochait de celle de ton grand-père, craignant que tu aies des choux-fleurs.
Après s'être fait traduire « coucougnettes », Cristina versa quelques larmes quand elle a appris que tu serais un garçon. Déjà, il lui semblait mieux te connaître. Quant à moi, j'ai dis, fier de mon éternel apophtegme : Alea Jacta Est ! Tu t'appelleras donc César : César Ortiz de Zarate.
Cristina aurait décidé de ton prénom si tu avais été une fille. En vérité, j'avais choisi ce prénom depuis longtemps, alors que je m'étais plongé dans des livres d'histoire romaine et de l'antiquité. D'abord, ce n'était pas un prénom moderne, pas un Leo, un Theo, un Matteo, prénom à la mode mais qui se perdrait rapidement dans la masse des écoliers. L'antiquité, je trouvais ça moins oxydable et puis la résonance impériale aussi m'avait séduite, un peu comme de choisir un prénom choisi d'après un héros de télévision, j'avais envie que tu sois tout, sauf ordinaire. ...
Cristina propagea la nouvelle en Espagne dès qu'elle le su, ne cachant rien du futur bébé, ni le sexe, ni le nom. Par contre, du côté français, plus mystérieux en général, on préférait ne pas savoir, pour que tu arrive telle une surprise dont on se serait trop langui.
Au retour, dans l'appartement, Cristina se trouvait jolie dans le miroir, elle s'observait et caressait son ventre admirablement rond, t'appelant par ton nouveau nom. Presque euphorique, elle s'étonne maintenant d'avoir eu peur de tomber enceinte, elle se sent plus aimée, et de fait, elle concentre les attentions de deux personnes, il est également logique que son sommeil et son appétit lui procurent deux fois plus de plaisirs. Au fur et à mesure cependant, sa démarche devient plus pesante, telle une hippopotame, elle se déplace en balançant à droite et à gauche, à petit pas, elle souffle beaucoup, parfois elle souffre un peu, mais son optimisme oublie facilement ces petits désagrément. Pleine d'énergie une fois levée, elle cherche des crosses à tout le monde : aux vendeurs de maisons, aux agents de la sécurité sociale, aux notaires et aux banquiers, elle fait des scandales. Elle est retournée cinq fois dans le magasin C&A pour changer son pantalon de grossesse. Parfois, elle se lève le matin et pousse un soupir « Oooh, j'ai encore grossi et fait semblant de se plaindre », mais toujours contente, après une gymnastique approximative lui permettant de rouler sa barrique, elle se met su pied d'attaque. Elle rayonne ! Difficile à imaginer qu'il y a neuf mois, elle nageait en eaux troubles et sans aucune certitude. Pour elle, tu es ce qui change tout. Il y à peine un an elle commençait l'aventure Française, gonflée à bloc, elle faisait le dos rond. Un hiver plus tard, il ne s'agit plus de tenir, il s'agit de profiter : elle rie.

Le proverbe espagnol qui affirme que les bébés « Llegan con el pan bajo el brazo » (arrivent avec une baguette sous le bras )se vérifie. Un mois après avoir appris ta naissance, elle commençe son nouveau travail et reprend une activité sociale. En septembre, nous avons acheté une maison : son trou en France commence à se faire.

De mon côté, je me m'assoupis dans le bonheur, m'abandonnant avec délectation à une certaine mollesse. Auparavant, je trouvais la vie tantôt ennuyeuse et longue, tantôt épineuse et tortueuse, cela ne manquait pas de sel ! Maintenant, il me semble que le temps passe incommensurablement plus rapidement vite, trop vite !
Nous déroulons le programme sans y penser. Cristina me demande d'écrire, mais je me contente de gloser sur des petits riens, car rien de grave ne se trame. Les drames appartiennent au passé. Sans commentaires, le bonheur se savoure dans le silence comme dans les tribulations, peu importe. Je m'enlise progressivement dans une routine besogneuse comme dans un comma agréable. Ce glissement est inconscient, mais réel, comme si de rien n'était, nous sommes enfin tranquille!
Déjà nous ne sommes plus des aventuriers, il est temps de passer le relai. Dieu qui voit tout, entend tout, comprend tout et décide de tout sait bien ce dont je parles. A jamais, condamnés à n'être que des jouets entre ses mains, nous devons nous résigner. Dès le premier instant, il tire à pile ou face des grandes lignes du destin : X ou Y, telle est la question fondamentale qui se résout par un jeu microscopique, sur la ligne de départ, il y a deux types de candidats, les uns, rapides foncent vers l'œuf, mais s'épuisent vite, ce sont les porteurs du gène mâle, les autres moins fulgurants et plus endurants attendent patiemment que l'ovule soit prête parfois durant trois jours : ce sont les gamètes femelles. Grande compétition sans pari, les enjeux sont pourtant énorme. De là, une vocation pour des chaussons roses ou des pyjamas bleus, goût des poupées où des petit soldats. Une chimie subtile dessine un destin en pointillé, sans qu'on l'ai vraiment décidé, on se retrouve chargé d'une mission.
Pour nous, c'est un Y a gagné, et nous devrions nous réjouir car la plupart des parents souhaitent commencer la famille par un mâle. L'héritier mâle est en effet le dépositaire de l'héritage familial, le vecteur du sang. Dans les arbres généalogiques, les femmes sont souvent résumées à leur stricte fonction génitrice.

J'avais envie que tu sois un garçon, mais c'est surtout parce que j'avais peur d'avoir une fille. Cette phobie était innée, elle vient du moment de ta conception, lorsque j'ai senti l'étincelle de la vie, la sensation était si douce qu'il m'a semblé que mon esprit se tapissait de rose et j'ai pensé : « Oh mon Dieu ! j'ai fait une fille ! » Ce n'est certes pas très charitable pour les femmes, néanmoins ma préférence était nette. Je le souhaitais premièrement pour ton propre confort, car les rôles masculins sont toujours plus faciles et amusants. On dit souvent que les hommes font moins de sacrifices, et qu'ils sont doués pour l'éclat et le spectacle. Souvent un peu faibles en calcul, ils sont complètement excentriques par rapport aux fondamentaux de la vie. Au lieu de penser à manger, à se soigner et à être propre, ils songent à se livrer bataille pour être le meilleur dans leur art, inventer des choses bizarres quand ils sont rêveurs, diriger le monde quand ils ont de l'ambition, etc. Bref, leur périmètre adresse le froufrou pourtant on ne parle que d'eux dans les livres d'histoires. Les hommes n'ont pas de responsabilités vitales, tout au plus il s'agit de filer le cul des filles et de s'exciter suffisamment, c'est plus amusant.

Mais, il faut bien l'avouer, j'ai une autre raison pour préférer le Y, je crains terriblement de me retrouver satellisé dans l'orbite d'une petite princesse qui, après cinq ridicules minutes de tricycle, se prétendra fatiguée et, me demandera de la raccompagner à la maison et de porter le vélo. J'ai mauvaise conscience d'être si radicale dans ma vision des choses, mais il faut me comprendre : J'ai l'expérience en la matière, le talent essentiel des femmes tient dans leur art de la séduction et de la manipulation et j'en ai suffisamment bavé pour savoir qu'à ces fourberies de longue haleine on finit toujours par se faire embobiner. Les filles sont par nature plus centrées, tenaces, experte de la guerre d'usure. Et, je n'ose imaginer le talent de négociation d'une petite fille qui prendrait un visage d'ange et des airs non trafiqués d'innocence pour me demander des bonbons...
À ma préférence pour un garçon, il faut encore ajouter que je possède d'excellents souvenirs de mon enfance avec mes frères. Cette époque pleine d'éclat, de bagarres, des courses-poursuites et des crises de nerfs m'a imprimé durablement le sens réel de l'action et du mouvement : vivre c'est courir et frapper ! Entre garçons, point d'intrigues, le conflit est franc et ouvert et ce n'est pas un nid de pourrissement. Les amitiés sont visibles, les traités sont honorés ou défaits, mais ne se compromettent pas dans la transigeance.

Le dévoilement de ton sexe fut conforme aux pronostics de notre entourage et à l'intime conviction de ta mère et moi. Maintenant, ce n'est plus un scoop, tu sera un homme mon fils. Ce fait établi, je ne me laisse de me questionner. Mais si l'échographie avait révélé que tu étais une fille, que se serait-il produit ? Un autre destin pour moi, pour l'univers sans doute ? Aurais-je été un mauvais père, si j'avais eu une fille en premier ? Cette question ne se posera pas et il est probablement idiot d'y réfléchir. J'en reviens toujours au même point, à chaque fois, la mécanique de la vie me laisse entrevoir des abysses dont la profondeur insondable me rappelle qu'il n'y a rien à comprendre. Si tu avais été un fille, présentement, je ne m'adresserais d'ailleurs pas à toi, mais à quelqu'un d'autre, je n'aurais probablement plus tout ces rêves de grandeur. Mais à quoi bon y réfléchir ? Cette vie en rose ne sera pas la tienne.

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