dimanche 24 janvier 2010

Bonne année (et bonne santé surtout !)

Encore un coup du sort ! Mes intestins gargouillent et se bloquent. Les frites d'hier me sont restées sur le ventre et mon dimanche se termine aux urgences. Un problème que je croyais résolu revient à l'ordre du jour ; ce nœud terrible que les spécialistes nomment occlusion sur bride me gonfle l'estomac comme une baudruche et me donne des douleurs horribles. À cause du cassoulet ou du hamburger, à moins que ce ne soit l'épiphanie et ses incessantes galettes des Rois, je déguste une salade de crampes sauce feu. J'aimerais bien trouver un coupable, mais je ne peux me retourner contre rien, ni personne. Il n'y a aucun tribunal compétent, aucune justice n'est applicable quand le seul mis en cause est le destin ! Allongé sur un brancard en train d'angoisser, je me demande si oui ou non, ils vont m'opérer.

Au service chirurgie de l'hôpital Ducuing, je suis hospitalisé au deuxième étage, juste à côté de la maternité. Il y a deux ans, Cristina séjournait dans cette aile du bâtiment pour d'autres raisons. À travers les portes roses, tandis que je dérive sur un fauteuil roulant, j'entends les pleurs des nouveaux nés et je me rappelle la naissance de César. Souvenirs heureux. Hélas, le passage à la case hôpital apporte rarement le bonheur. Lorsque le docteur a insinué qu'une opération serait probablement nécessaire, je n'ai pas pu retenir mes larmes. Rage d'injustice ? Même pas ! Juste au désespoir de ne pas pouvoir échapper aux affres de mes boyaux.

L'hôpital, entre ciel et terre, est un lieu intermédiaire. Des limbes modernes, stériles et blancs, d'où vous ressusciterez à condition d'accepter le martyre des tubulures et des drogues : dormez innocents ! Je demande à l'infirmier qu'il me porte un somnifère. Ma nuit, de toute façon, ne connaitra pas de grandes profondeurs, la sonde gastrique enfoncée dans mon œsophage me réveille régulièrement. Au cours de la journée, j'ai quelques loisirs ; je regarde la télé et découvre l'univers des ménagères : le matin, j'apprends à cuisiner et l'après-midi je regarde des feuilletons allemands. Si je ne suis pas trop drogué, je peux lire un roman policier, ou me promener dans le couloir, je vais, accompagné de la perche qui suspend ma perfusion, de ma chambre à l'ascenseur, de l'ascenseur à ma chambre, la plupart du temps, je m'ennuie assis dans mon fauteuil. Par ma fenêtre insonorisée, je vois une mouette en train de jouer dans un coin de ciel bleu. Elle est si libre. J'aimerais retourner à la maison. Dans la chambre à côté, un type hurle avec une persévérance incroyable : « j'ai mal » . Oui, ç'aurait pu être pire, je ne me plains pas, et puis j'ai de l'expérience. « Douleur, tiens toi tranquille » : est un couplet connu.

Ce lieu serait délicieux pour une amnésie, le monde extérieur, filtré par une armée de blouses blanches, laisse les patients à leur patience. Les corps extérieurs, contingentés aux heures de visites, ne dépassent jamais les doses ; même les notions de jour et de nuit s'effacent, il y a toujours de la lumière dans le couloir et des infirmiers à toute heure pour vous porter le médicament qui soulagera votre peine. Pourtant, dans mon lit, je n'oublie rien, j'ai trop peur pour me laisser aller. Un peu comme un mort voit sa vie défiler sa vie en accéléré, un malade alité regrette son quotidien : l'ordinaire et l'extraordinaire. Il pense à ses véritables ambitions, à ceux qu'il aime, et tout d'un coup ses priorités s'ordonnent sans ambiguïté.

Moi, je pensais bien sûr à César, hier, il essayait de me dérider en sautant sur mes tripes douloureuses ! Il ne me visitera certainement pas, car il risque de s'amuser à tirer sur toutes les fils qui dépassent. Son impatience de vivre me manque. Cris est venue me voir dès le lendemain, elle m'apportait des fleurs, des tulipes qu'elle déposait sur le rebord de la fenêtre. Je suis heureux de la voir, heureux qu'elle ai pris sa matinée pour parler de tout et de rien. C'est elle, c'est nous. Le temps nous a rendu étrangement solidaire, elle s'installe sur le fauteuil et me parle de son lit moitié froid et des conneries de César, je lui parle de mes digestions tourmentées et de mes pets coincés que demandent qu'à coulisser.

Malgré les brumes médicales, j'ai les idées claires et je suis dans d'excellentes dispositions pour prendre mes résolutions de l'année 2010. Ce séjour en algésie me rappelle une vieille promesse, quand à l'issu de ma première opération, la fatidique appendicectomie, j'avais juré de ne plus négliger l'essentiel. Piqûre de rappel ! On est bien peu de choses, mon ami la rose me l'a dit ce matin. Qui sait ce qui peut arriver demain ? Alors, je promets de faire la vaisselle et de mettre mes chaussettes dans le linge sale, puisque ce genre de concession améliore la vie de couple...oups... je voulais dire de famille.

Bonne année ! ... et bonne santé surtout.. (ils ont raisons les anciens)

vendredi 1 janvier 2010

Le Noël 2009

Noël s'annonçait sous d'excellentes auspices. Le 19 décembre, trois jours avant le début officiel de l'hiver, il neigeait déjà sur Toulouse. Entre six et sept heure du matin, une couche d'une dizaine de centimètres avait recouvert la ville et paralysait les principaux axes routiers. Les voitures, hésitantes aux feux, dérapaient sur des plaques de glaces, inventaient des figures ; sur les trottoirs les piétons n'avaient pas le pied sûr, les bus ne roulaient pas et par un heureux hasard du calendrier, les métros s'étaient mis en grève. A n'en pas douter, la trêve était imposée par les cieux, il était écrit que la ville tournerait au ralenti. C'était un jour magnifique pour aller cracher sur la tombe du salarié inconnu : celui qui n'a jamais eu le temps de rien, mais qui est mort tout de même sans qu'on ait jamais su au juste quelle était sa mission sur terre. Aujourd'hui, il ne m'auraient pas, je serais en vie ! Ils auraient beau me caresser dans le sens du poil et me demander les choses gentiment, mon ordinateur cogitera sans moi.

Je m'étais levé, comme tous les jours à huit heures, mais, cette fois, je prenais mon temps, avant d' attraper mon train, je m'achetais un journal, je m'arrêtais dans une boulangerie pour commander une chocolatine et prendre un petit café. J'observais amusé les automobilistes désespérés, incarcérés en train de s'étouffer dans leur tôles, je les regardais déconfire dans leur jus au milieu des klaxons et des sirènes de pompiers qui rugissaient, et s'il n'avait pas été nécessaire de regarder mes pieds, je leur aurais souris narquoisement. Aujourd'hui, les maisons brûlerait en paix pendant que les employés de bureaux mourraient étouffés dans leur gaz d'échappement. Halleluiah ! Il y a finalement une justice pour tous ceux qui utilisent les transports en commun. Ce sabbat impromptu – nous étions vendredi – me mit l'eau à la bouche pour des congés plus longs, j'attendais avec impatience la fête de Noël. A cause de l'âge où à cause de notre isolement géographique, je ne sais pas... la simple idée d'être réuni avec la famille me réjouissais. Il y aurait mes cousins, la grand-mère et puis deux de mes oncles, Marie-Hélène... Cette année était un grand cru. Et le planning était chargé ; j'avais prévu d'emmener la Playstation pour que nous puissions faire une soirée Karaoké avec les cousins, mais j'avais également planifié quelques entretiens pour étoffer un peu le matériel de ma biographie familiale.

Les incessantes maladies de César – qui expérimentait tous les virus de la la crèche familiale – nous avaient épuisé. Depuis près d'un mois, plus une nuit ne passait sans que nous soyons réveillé une ou deux fois ; alors, pendant les fêtes, sans toutefois espérer nous octroyer des grasses matinées, nous escomptions parvenir à nous reposer un peu et nous laisser aller à quelques paresses après un souper gras ; après tout, les vacances sont aussi faites pour dormir. Tels étaient nos espoirs au moment du départ. Nous avons pris le train pour nous rendre chez mes parents. Comme d'habitude, mon père, mandaté pour nous recueillir à la gare de Tours, nous a aidé à porter les bagages à la voiture et à rentrer la poussette, mais sur le chemin de la Petite Roche, il n'a pas pipé mot ; question de style ou d'honneur ; l'âge ne le rend pas plus disert, bien au contraire... Aussi, il a fallu attendre d'être arrivé à la maison pour délasser la torpeur du voyage dans les conversations plus loquaces de ma mère.

Je connais cette maison depuis seulement trois ans et je ne sais pas m'y rendre sans utiliser GPS, mais dès que je pose les pieds dans cet endroit je sens que je suis arrivé. Cette maison est une merveilleuse retraite pour oublier les affres de la vie citadine. On aurait beau chercher à s'activer, à part contenter ses besoins les plus essentiels : manger et dormir, il est difficile de se fatiguer. Chez Papa et Maman, il y a le piano dans l'entrée et l'escalier qui part à gauche, le buffet est contre le mur du salon. Après le déjeuner, ceux qui souhaitent se dégourdir les jambes peuvent voir les poules du voisin ou descendre au village. Et oui ! C'est comme chez mamie. Pourtant, même si je ne vis plus sur ce bateau, j'y retrouve un roulis familier. Ma mère sert une cuisine maitrisée par des années d'expérience, et ce retour fleure bon des odeurs d'un port connu. Chez mes parents, il ne peut rien m'arriver, pour cette raison, c'est là que je préfère tomber malade. Cette année, il a suffit que je courre un footing matinal dans le froid de la forêt pour que le mal tapi mes bronches rentre dans sa phase active. La gorge a commencé à me piquer, et la morve a commencé à se déverser à flots glaireux dans mes mouchoirs. Tel le chapon sur la table, j'étais cuit. Néanmoins, pour la veillée, j'avais suffisamment de force pour manger les huitres et le foie gras et assister à tous les point importants du protocole. Tous ensemble nous avons déballé les cadeaux. César reçu un magnifique camion des mains du père noël en personnes. Nullement gêné d'être le centre d'attention, il arracha sans vergogne ni ménagement le papier d'emballage, il se mis immédiatement à appuyer sur tous les boutons pour écouter les divers sons produits par son camion. Nous avons du attendre longtemps avant qu'il accepte de rendre les armes et de s'endormir dans son petit lit. Incontestablement, c'était le plus remuant de tous. Puisque les grands – ils ne sont plus petits – mes cousins, mes "petits" frères recevaient leur cadeau avec plus de mesure, pas d'avidité, rien qu'un petit bonheur béat, la douceur d'être réuni.

Cristina, à cause de la maladie qui progressait, devait s'occuper à la fois de César et de moi, elle préparait à son futur métier de garde malade ; elle appliquait les conseils de sa grand-mères et plaçait un oignons à dessécher près du radiateur de notre chambre (il paraît que ça désinfecte). Elle posa sur le feu une grande casserole d'eau où elle jetait des feuilles d'eucalyptus, et parfumait toute la maisonnée de vapeurs homéopathique ; elle glissait au fond de notre lit une bouillotte en forme de chat qu'on lui avait offert pour noël et me demandait si je sentais un effet. J'avais l'impression qu'on avait glissé une bête fraichement abattue à mes pieds, mais je me taisais, j'avais froid et elle avait du bonheur à soutenir le malade : une vocation.

Malgré les soins prodigués, mon état ne cessait d'empirer. Des glaviots de plus en plus gros sortaient de mon nez ; je regardais des morceaux verts tomber dans mon mouchoir, à force d'expectorer, je croyais m'être vidé de tous mes fluides , à l'acmé de la fièvre, je crus avoir touché le fond. Le samedi, j'étais optimiste, avec Cristina, je me suis rendu au Mans pour voir un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps : Pez ! Qu'était donc devenu cette vieille branche ? M'accueillerait-il dans des charentaises fourrées style Papa en m'offrant un verre de vin rouge ? Oui, ce serait drôle... J'avais une voix d'outre-tombe, je tremblais de tous mes membres et gardait le manteau bien fermé à l'intérieur de sa maison. Nous avons diner des pizzas, il avait invité d'autre amis à lui, comme nous, jeunes parents, un enfant par couple. Bizarrement, aucun n'envisageaient d'en faire un autre rapidement ; la libération de la femme ne vaut rien au natalisme !

Quelques jours après noël, les copines des mes frères sont arrivés. Trois filles à la maison représentent une nouveauté majeure, nous n'étions plus les rois ; Dorothée nous a montré comment elle chantait bien, en défrayant la chronique de l'histoire du karaoké. L'ambiance de la maison changeait imperceptiblement ; quelque chose d'étrange que je n'arrivais pas à déceler immédiatement, au moment de desservir, comme un bourdonnement sourd, les bruits des assiette et des verres qui s'entrechoquaient et disparaissaient de la table comme par magie ; une nuée de belles-filles tourbillonnaient autour de la table et se chargeait de ranger, de nettoyer les traces du festin. D'habitude, nous aidons peu au service et ma mère s'était habituée à cet handicap irréparable d'être la mère de trois garçons. Alors, avec cette électricité dans l'air au moment de mettre le couvert, l'ambiance n'avait plus rien de commun avec ce que nous connaissions. Etienne jouait de la guitare et tentait d'impressionner César lorsqu'il tapait sur la caisse à la manière d'un gitan, Guillaume s'amusait dans le canapé avec son iPhone et se caressant la barbe, je buvais mon thé ; mais toujours on entendait ces abeilles en train de butiner joyeusement.

Désormais Cristina se sent plus à l'aise, elle est en quelques sorte libérée de la pression d'être la première bru. Pendant les repas, il lui arrive de se taire et de manger, délaissant certaines conversations où des oncles obscurs sont pris dans les tourments de la banqueroûte, quand Odettedontlefilsestmortdunsuicide s'est retrouvée au prises de Jeannotquaplusunrond, elle ne suit plus et reprend un peu de dessert. Cet oubli heureux ne dura qu'une semaine. Rien qu'une semaine avant d'entamer une année 2010 vraisemblablement difficile. Il nous rappelle que nous sommes loin, loin de l'Espagne, loin du Mans, loin de la famille, ce qui de temps en temps pourrait être agréable, voire utile, car nous risquons bien cette année d'épuiser nos congés pour garder César, tout a ses expériences biologiques : essayant les maladie de ses camarades.