dimanche 29 août 2010

Juilllet 2010 - Casablanca

Après une laborieuse année, la traversée du désert se termine enfin pour moi : Ah les vacances... un mirage ?! Je crois apercevoir au loin cet endroit où je pourrais oublier les futilités qui ont accaparés mes jours et nuits. Dans un bleu trouble, je distingue le reflet du ciel et le palmier de mes tropiques idéaux. Mais je n'ose y croire, car la force de la routine a fini par me rendre méfiant. Pourtant nous y sommes, et je me surprends à espérer une inspiration nouvelle, mais trois semaines de congés seront-elles suffisantes pour me laver de ma fatigue ?
Pour décompresser en douceur, je passe ma dernière semaine de travail à Casablanca pour former nos équipes marocaines. Le coût de production au Maroc est beaucoup moins élevé que celui de la France et permet de produire a un prix très intéressant. Aussi, tout comme le secteur automobile, le secteur informatique procède à ses délocalisations. Quand il s'agit du Maroc, nous appelons ceci "Le développement nearshore" (joli nom). Cette déclinaison de la mondialisation me permets d'évoluer et j'ai saisis l'opportunité de jouer à l'homme d'affaire. Pour le triomphe du grand capital, je prends mon ordinateur portable en bandoulière et j'embarque en première classe pour les colonies. Sur le vol 947 pour Casablanca, je déploie au dessus de mes genoux le Times gracieusement offert par la compagnie Et pour que le trajet soit agréable, l'hôtesse me sert un verre de champagne. A 10000 pieds en dessous de moi, l'Andalousie défile à la vitesse de 900 km/h. Par le hublot, l'échiquier créé par les cultures s'apparente à une oeuvre abtraite. Avachi dans mon fauteuil, je me perds joyeusement dans des considérations stratosphériques et savoure déjà le moment où je raconterai mes aventures. Déjà, j'aperçois les reliefs de l'Atlas. Avec un sourire crispé, l'hôtesse sert les plateaux repas et je souris dans ma barbe (tout ce luxe pour moi ?!). Un jus de pomme, un peu de champagne, du café ? Tout est possible. mais pas moyen d'avoir la paix !
Au sortir de l'avion, l'odeur de la terre africaine assaille mes narines. L'air est chaud, lourd et gras. Autour des quatre majestueux palmiers de l'aéroport, des nuages d'oiseaux pépient avec une vigueur surprenante. Je monte dans un taxi pour rejoindre mon hotel. Les vitres de la Mercedes sont grandes ouvertes et je découvre émerveillé les improbables autoroutes du Maroc. Ici, le système D fonctionne à merveille. Chacun va selon ses moyens. Des voitures de toutes formes et de tous âges, les autos neuves et les guimbardes, se mêlent aux mobilettes pétaradantes et aux attelages tractés par des mules pour converger vers le centre ville.
Mais, le pitoresque s'arrête là, car Casablanca n'est pas vraiment une destination touristique. Entre les mâchoires de l'économie internationale, elle est le plus pur produit de la modernité. Devant l'argent, l'esthétisme parait bien secondaire et il est difficile de trouver l'harmonie du Maroc éternel vanté les prospectus des agences de voyage. La ville enfle et se boursouffle au gré des capitaux. De superbes campus se construisent à côté de bidonville. Et pour le petit français que je suis, la disparité sociale est choquante. Il est étrange de voir ces gens cohabiter pacifiquement : entre les filles intégralement voilées et les minettes super sexy, entre les types qui passent leur journée dans une cabane à louer leur service pour astiquer les voitures et les hommes d'affaire marocains portant leur Rolex de manière bien apparente, je réalise que la justice sociale est bien un concept plein d'avenir au Maroc.

De fait, j'appartiens à la caste des privilégiés et mes homologues marocains sont très sympathiques et avenants, cependant, si tant est qu'il faille le prouver, il ne suffit pas d'être de bonne condition pour être heureux. Le soir je mange seul mon repas et ne parle à personne. Pour m'assommer un peu je commande une bière et regarde longuement le jardinier tailler les plantes pendant que je mange mon dessert. Inutile de chercher à discuter, tous les gens qui séjournent dans l'hôtel sont des étrangers en voyage d'affaire. Ils descendent de leur chambre accompagné de leur ordinateur portable et se connectent à leur vie distante, celle qu'il on laissé à la maison. Assis à ma table, j'ai le blues du businessman. Moi aussi, la solitude me pèse. Je remonte dans ma chambre, je regarde des films sur mon ordinateur, mais le temps passe lentement, trop lentement.
Pour avoir des émotions fortes, je décide d'aller me promener en ville. Je prends un des petits taxis rouge et demande d'aller la grande plage de Casablanca, "la corniche'. Le chauffeur ne parle pas très bien le français et n'a pas envie de communiquer, alors je me tais. Il est huit heure du soir, l'heure de la prière, sur la radio déglinguée j'entends les incantations du muezzin. Deux ou trois fois, nous frôlons l'accident, mais heureusement, Hallah est avec nous.
Sur la grande plage, les marocains sont de sortie. Dans cette foule énorme, je me sens encore plus seul et au lieu de tenter une expérience culinaire avec un plat typique, je me réfugie dans un Mac Donald. Je repars un peu sonné et regrette de n'être pas accompagné. Le taxi qui me raccompagne se rend compte de mon état et m'arnaque de 100 dirhams. Ca y est ! Me voilà baptisé !

jeudi 8 juillet 2010

Juin 2010

César dort. Enfin...

La varicelle qui le dévore n'a pas cessé de le démanger, mais il a beaucoup pleuré aujourd'hui et il est épuisé. Il a fini par s'endormir dans notre lit, vaincu par le sommeil. Il a trouvé la paix dans les bras de Morphée. Sa bouche est écrasée contre le matelas, ses yeux, pas tout à fait clos, laissent entrevoir le blanc de ses orbites, il a le cul en l'air et ressemble à un avion qui aurait raté son atterrissage : panne de carburant... Pour le calmer, je reste à côté de lui et je me repose. Je suis allongé à son côté, épuisé par une nuit en pointillés. Cristina n'a pas ma "chance", elle n'a pas pu prendre un congé maladie et elle est partie ce matin à sept heure pour donner les soins à ses "patients" (Je ne sais pas comment il faut dire). Outre sa fatigue, cela lui fendait le coeur d'abandonner son corazoncito aux affres de la maladie, mais elle n'avait pas le choix, son stage est prioritaire.

César fait vraiment de la peine à voir. En trois jours, son corps s'est couvert de pustules. Il ressemble maintenant à Quasimodo : très peu de zones ont été épargnées par les éruptions, peut-être un orteil ou deux y ont échappé. Sa peau si douce est maintenant semée d'innombrables cratères, son dos, son ventre, ses jambes et son visage sont ruinés par milles petits impacts de grenaille, il lui pousse des boutons jusque dans les paupières. Face à cette plaie, nous ne pouvons rien ou presque : nous lui donnons un bain froid en espérant faire baisser sa fièvre. Nous suivons à la lettre les instructions du docteur, deux cuillères de sirop le matin et deux le soir. Nous lui passons des pommades pour dessécher les boutons, mais cela ne semble pas très efficace ; sur la boite pourtant il y a écrit : "soulage et apaise" – Si seulement ça faisait l'un des deux ! Nous aimerions un traitement plus efficace, mais l'alternative n'existe pas, alors César doit souffrir. Finalement, la crème dont nous le badigeonnons aide surtout à exorciser notre impuissance. Le difficile apprentissage de la vie asse par là. Pour ne plus qu'il se gratte, nous allumons la télé ou nous ouvrons les fenêtres pour regarder passer les camions-poubelles. C'est le seul remède qui lui fait oublier ses démangeaisons.

Alerte rouge !

Pendant quelques jours au moins, la maladie de mon fils me permet de me recentrer sur des valeurs plus essentielles. En effet, ma vie (trop) active a tendance à négliger quelques bon principes philosophiques. J'avoue, ma devise actuelle pourrait être : Pas le temps de prendre son temps. Comme la plupart des soixante-huitards, j'ai remisé mes hakunas matatas et mes carpe diem au conservatoire des folklores. . En fait, je ne maitrise plus grand chose dans ma vie, entrainé par le courant, je n'ai même pas le temps de réfléchir à un autrement, la productivité m'obsède : d'abord il faut avancer mon livre, ensuite j'ai juré de savoir jouer Chopin correctement avant la fin de l'année, mais surtout mon travail devient de plus en plus absorbant. Toutes ces raisons ont interrompu mes recherches ontologiques. Je courre plusieurs lièvres à la fois et je refuse d'en perdre un seul. J'ai beau être rebel, je vieillis comme tout le monde, je me suis accommodé des canons de la réussite. J'ai accepté de prendre du grade. On m'a promu Coordinateur Offshore sur le pôle J2EE RH France Telecom – excusez du peu ! – J'ai beau afficher mon détachement des honneurs, je ne peux nier qu'une partie de moi est flattée de voir mon nom apparaitre sur les Power-Point auréolé d'un titre pompeux. Je bascule du côté obscur de la force et j'ai peur. Cristina me félicite, mais j'hésite à me réjouir complétement. Je deviens ce que je m'étais juré de ne jamais devenir : un aparatchik, un rouage du système, un de ces philistins satellisé autour de l'argent selon les seules loi de l'économie de marché. Je me sens vieux et terne, amusant comme une grille de mot croisé. Je n'ai même plus le réflexes élémentaire de me protéger des invasions du travail. Dans l'informatiqe, il ne suffit pas de fermer son ordinateur pour que mes réflexions s'arrêtent, dans le métro je continue de délirer : "demain, je ne dois pas oublier de faire ça" ou "il faudra que je prévienne untel des mes dispos" et, en plein milieu de la nuit, je trouve la solution à mon bug : c'est le flash ! Enfin, comme on dit, je suis un cadre à fort potentiel et je me projette tellement dans le futur que le présent devient insipide.

De 9h00 am à 06h00 pm, j'arpente les couloirs de ma magnifique entreprise climatisée. Tous les jours se ressemblent, à dix heures autour de la machine à café on parle du temps qu'il fera ce week-end, on essaye de se convaincre que c'est cool d'aller au cinéma, nous dissertons sur les résultat du football, de sortir au spectacle ou d'escalader une montagne...mais je ne reste pas longtemps, je risque de prendre du retard. Trop de boulot ! Je retourne en tête-à-tête avec ma machine pour poursuivre mes conversations binaires. Il m'arrive même de trainer mes ordinateurs jusque dans mes rêves. La nuit mes problèmes existentiels de bits et de bauds* me poursuivent encore. Ils se sont infiltrés pernicieusement dans les plus repaires les plus barricadés de mon esprits. Jeux de logique, opérateur ET opérateur OU, à chaque instants m'obnubilent. Ce matin, j'ai rêvé qu'un de mes amis me recommandait d'enseigner à mon fils le fonctionnement des bases de données. Cette pensée marquait le paroxysme de mon cauchemar, je me suis réveillé et j'ai pleuré. Ô Travail Ennemi...


Cristina a passé le mois de juin en stage dans une maison de retraite. Dans son équipe, les filles sont plutôt d'origine africaines : arabes ou sénégalaises. L'ambiance est gaie et dissipée comme en Espagne. Au repas de midi, elles parlent fort et franchement. Cris se trouve dans son élément. Enfin un endroit ou l'on peut parler et écouter en même temps ! Les horaires sont commodes et le rythme de travail raisonnable et surtout le métier lui plait. D'abord, elle fut un peu impressionnée par des cas étranges. De nombreux résidents souffrent d'Alzeimer ou sont séniles, certains ne savent même plus parler. Des petits vieux déjà absents du monde des vivants, sont remisé dans des réduits, ils mangent, pissent et chient, mais leur regard fixe obstinément le plafond. Les asiles sont les greniers du monde, on y trouve toute sorte d'êtres détraqués, qui ne servent plus à rien et dont on croyaient qu'ils avaient disparus, mais pourtant continuent de vivre. Elle s'est habituée en quelques jours, car Cristina adore les greniers, elle aime chiner dans les endroits sombres, extraire des pièces poussiéreuses et les ramener à la lumière, elle frotte un peu et redonne un peu de lustre aux antiquités. Pour elle, cet endroit est beaucoup plus qu'un musée, c'est un monde à faire revivre. Dans les maisons de retraite, contrairement au hôpitaux, le rôle de l'aide soignante est moins scientifique et protocolaire, la démarche humaine essentielle et le tact – un art plus qu'une science – est capital. Les pensionnaires vivent dans leur meubles, sur les murs et sur le gros buffets en chêne, il y a des photos où s'affichent les gloires passées, la mariée était belle, le corps vigoureux, ces images contrastent avec l'individu ratatiné assis sur son lit, mais c'est la vie... Il y a des tapis sur le sol, c'est peut-être moins hygiénique, mais cela change tout. D'ailleurs, Cristina, très précise avec le vocabulaire français, me reprends quand je parle de ses "patients", il faut les appeler "résidents". Avec eux, elle aime discuter du passé et apporter sa touche spéciale.

*Il y a longtemps que les bauds ne sont plus utilisés, mais l'informatique aussi possède sa mythologie

lundi 24 mai 2010

Mai 2010

Sur la route de Biarritz, après douze ans de bons et loyaux services, un phénomène rarissime s'est produit au compteur de ma voiture : un anniversaire ! Titine avec son alternateur tout neuf passait allégrement la barre fatidique des 100 000. Sur la voie express, j'ai eu un petit pincement au cœur : Ils ont filés tellement vite ces kilomètres, il me semble qu'hier encore elle n'en avait pas encore cinquante mille. Nostalgie... ne me laisseras-tu jamais en paix ?
Que d'aventures traversées ensemble ! Depuis le vol de ma Renault 5 à Paris, cette voiture m'aura servi pas moins de deux fois à changer de vie. D'abord vers Barcelone (où s'est écrit l'un des gestes les plus épique de notre siècle), et puis vers Toulouse lorsque j'ai enlevé ma femme à la Catalogne. Mais pour ma dernière réincarnation en « papa des familles », les trois m3 de l'habitacle de ma Titine ne me suffisent plus, et pour être tout à fait honnête, j'accuse aussi les effets de l'âge et de l'embourgeoisement. Je me suis lassé des contorsions à l'arrière de notre Punto trois portes pour attacher César dans son siège et puis, le démontage/remontage de la poussette ne m'amuse plus. Alors, l'ingrat que je suis, en guise de cadeau d'anniversaire à sa vieille guimbarde, offre une retraite première classe : à la casse ! Elle y coulera ses derniers jours moins stressée que dans les embouteillages, une bonne âme l'éviscèrera et distribuera un par un ses organes au plus offrant. Elle finira découpée, agglomérée en cube de ferraille et j'aurai la conscience tranquille : repose en paix, Titine. Dans ce monde, où rien ne se remise plus, je suis persuadé que c'était la meilleure chose à faire. Ajoutons que pour une prime à la casse de 1400€, je saurai être fort et maitriser mes sentiments et je me console.
Pilotando



Bientôt, nous brulerons l'asphalte au volant d'un bolide overlooké, fashion et modulable. Avec la clim en prime et l'autoradio basseboosté, la brise séchera mes larmes. De plus, quand j'aurai dilapidé mon compte en banque, j'aurai trouvé l'expédient aux interrogations qui me taraudent (pourquoi travailler chaque jour lorsqu'il serait si simple de vivre nu dans les arbres ?). Bon gré, mal gré, en bon père de famille, je suis parvenu par une patiente épargne à réunir la somme nécessaire pour franchir le seuil des vendeurs d'automobiles sans avoir l'air trop amateur. César, j'en suis sûr, appréciera notre nouveau jouet familial. En général, il aime la nouveauté, surtout quand elle fait vroum-vroum. Il regrettera cependant la faible cylindrée, car les gros moteurs ont sa préférence, mais nous n'avions pas les moyens de nous acheter un camion.
Ce mois-ci, grâce à la réfection sur la rue d'en face, César eut le privilège de voir une pelleteuse à l'œuvre, sous ses yeux émerveillés, les ouvriers ont démontré leur art consommé de la manipulation d'un bras mécanique. Sa hiérarchie des classes ferait plaisir à Marx, dans son monde les cantonniers tiennent le haut du pavé. Il nous réveille de bonne heure pour observer le camion des éboueurs. Dans son monde, Aux doctes conférences qu'il nous tient le soir, devant son assiette saucisse-purée, il nous raconte les travaux. Le volubile César logorrhise et néologise : des papas, des mamas, des tatas, des tutut, des pouet-pouet... et nous peinons parfois à suivre ses élucubrations, mais nous comprenons néanmoins que ses thèses étayent l'existentialisme le plus primitif : « je pense donc je suis », « je parle donc je suis », « je cri donc je suis », « je frappe donc je suis », je suis parce que j'ai envie un point c'est tout (vous me suivez ?) Son enthousiasme est communicatif.

Cris admire son pocholin. Elle le bise, encore et encore, lui prépare des bons petit plats, et l'embrasse jusqu'à l'étouffer. Le soir et elle lui raconte des histoires et l'invite souvent (trop souvent ?) dans notre lit. Elle voudrait l'empêcher de grandir. Elle, qui se plaignait de son inactivité, re-découvre les inconvénients du travail. Elle aimerait avoir plus de temps à passer avec son fils, à faire du shopping, etc. La semaine, comme tout un chacun, elle attend qu'arrive le week-end avec impatience et se plaint d'être exploitée... Qu'on se le dise, l'être humain est un insatisfait chronique.
En dépit de cela, sa reconversion dans le monde de la santé est un succès. Elle découvre des relations vraies dans son métier. Elle a passé avec succès son premier examen, elle a connu son premier mort et rien ne lui fait plus peur : ni les refroidis, ni les recousus du coeur, ni les bilieux. Et je me dis : « Voilà une femme dont il faut suivre l'exemple »
Je travaille depuis dix ans et j'aimerais moi aussi m'échapper, me reconvertir en n'importe quoi qui ne ressemble pas à un employé de bureau. Le lancinant refrain de la Crise a fini par avoir raison de moi. Comme s'il y avais de la lumière dans l'argent, je geins pour obtenir une hausse de salaire.

Mais pour quitter l'orbite des victimes du capitalisme, je cherche encore un moyen, car cette il ne suffira pas d'un Curriculum.
Il ne me reste qu'à affuter ma plume et à travailler dur. J'avance dans mon livre. Grâce à un système de mon cru, j'ai déterminé le premier pourcent de ma rédaction avait été franchi. Je ne désespère donc pas. Quitte à être ridicule, autant y croire.

lundi 26 avril 2010

Avril 2010

La dernière fois que je postais un article sur ce blog, nous étions en mars. L'hiver n'était pas terminé et nous avions encore froid dans les doigts. Les soirs, en rentrant du travail, il faisait encore noir. Dans la rue, nous marchions au milieu d'arbres déplumés, guidés par les nitescences des lampadaires, trainant des pieds sur les cadavres plus très frais des feuilles de l'année passée. À l'heure de la soupe, dans la pénombre qui enveloppait nos pénates, nous espérions seulement que le printemps nous allège de nos manteaux et nous accepte dans sa douce lumière.
Mais aujourd'hui, l'équinoxe est passé. Le soleil se couche aux alentours de vingt et une heures et la température avoisine les vingt degrés. Sur les berges de la Garonne, des colonies d'étudiants dilettantistes pullulent et montrent l'exemple en brûlant la vie par les deux bouts. Quant à moi, sans la prudence d'un fameux dicton, je me découvrirais bien de quelques fils pour sauter dans l'été sans attendre. Et oui, encore un printemps qui commence !
César vit sa troisième révolution solaire, comme les petites pousses qui bourgeonnent partout, il frétille de bonheur. Tout est si intense ! Je peine à croire que si peu de temps se soit écoulé depuis la dernière fois où j'ai pris la plume, c'est un peu comme si l'éternité avait subrepticement saupoudré ces derniers jours, à moins que l'espace temps n'ait le hoquet. César nous somme de partager chaque moment avec lui comme s'il s'agissait du premier. La trame du temps se tisse d'une matière plus dense. Constatons objectivement de la richesse de ces deux mois.
D'abord, le vocabulaire de César continue de s'étendre, son babil bisyllabique s'est enrichi progressivement. Il est maintenant capable de tenir de véritables conversations sur les thèmes qui l'intéressent. En digne petit homme, César est surtout préoccupé par toutes les déclinaisons du moteur à explosion : Moto, Voiture, Bus, Avion, Bateau... Moto, Woiture, Bus, Bato, Avio. Il s'intéresse également au bricolage : aux perceuses, aux marteaux et aux aspirateurs... Il n'existe pas de plus belle mélodie à César que le Tac-Tac-Tac du marteau piqueur, ou le Pin-Pon tonitruant des camions de pompier. Lorsqu'il est à table, il nous montre le trou que j'ai fait dans le mur pour fixer la barre des rideaux et nous explique inlassablement le procédé : Papa (C'est moi) Vooum... (C'est la perceuse), puis BOM, BOM, BOM ! (C'est le marteau). Tirant profit des deux langues, il utilise à chaque fois le mot le plus simple de chaque langue pour désigner l'objet de ses pensées. Un Canard c'est Pato, un Zapato c'est Chaussure (et non pas Pato ! ).

Chaque jour, nous dévoilons un bout de la Création à notre fils. Le jardin des plantes, auprès duquel nous sommes passés fréquemment sans y penser, est devenu un éden merveilleux dont il est difficile d'épuiser les richesses. Sur la rivière artificielle autour du rocher au singe, de paisibles canards colverts surveillent leurs harems. Les poules d'eau passent sous les ponts. Les jars cacardent et réclament leur pitance à travers les grillages. Sur les chemins, il n'est pas rare de croiser un paon royal en train de faire la roue. Au zoo, nous lui montrons l'imagination de Dieu (ou de Darwin, selon votre confession) : les autruches, les otaries, les tigres et les capucins acrobates en train de pirouetter. Devant les barreaux de leurs cages, nous redevenons innocents.
Il a découvert la mer à Biarritz sous un crachin digne de la Bretagne. Bravant le mauvais temps, les touristes fourmillaient dans les rues de la ville, mais à côté du casino la plage était déserte. Seuls quelques surfeurs s'essayaient à dévaler des vagues poussives. Ces considérations météorologiques échappaient à César. Lorsqu'il aperçut la mer, il ne s'est pas trompé de méthode, il a couru vers l'eau claire et immédiatement il tentait de retirer ses chaussures pour mouiller le bout des pieds.
La nuit, dans la chambre d'hôtel, il fait encore des découvertes et ne veut pas dormir. Il criait dans le noir pour nous signaler un point rouge dans l'obscurité : le voyant de la télé. Le lendemain, la météo plus clémente permettait une expédition plus bas sur la côte basque, du côté de Saint-Jean-De-Luz. Lorsque nous sommes arrivés au port, un bateau proposant une ballade en mer arrivait justement. Alors, nous montons dans le bateau. César regarde les quais s'éloigner, hypnotisé par les vagues qui se fracassent sur l'étrave, il se colle sur la proue. Curieux, il monte le petit escalier qui le mène dans la cabine et s'essaie à barrer sous la houlette du pilote. Les instants inoubliables s'empilent les uns sur les autres ! Il est presque nécessaire de calmer cette frénésie de première fois au cas où l'inédit deviendrait rare. Il nous montre du doigt tous les paquebots, tous les voiliers, les canots et les kayaks et nous hurle Batô ! Batô !
– Oui fils !
– Bien sûr fils !
Je navigue avec lui remontant le fleuve de la vie, depuis les flots tranquilles d'un trentenaire jusqu'aux sources claires et vives de l'origine, je raccroche aux émotions de César les souvenirs lointains de toutes mes premières fois. Les embruns maritimes me rappellent cette immense liberté de ceux qui n'ont pas été encore été domestiqués. Pour un vieux piston, une plage n'est ni plus ni moins qu'un terrain meuble où l'on se frit la couenne pour ensuite se rafraichir sur la terrasse d'un café en gobant trois boules de vanille. Mais pour le novice, la mer reste un monstre bleu et froid qui vient de l'infini vous lécher les pieds et dérober le sable sous vos orteils. Et je me demande moi aussi, comment retenir ces précieux instants qui naissent et meurent, évanescents, dans le ressac d'une vague.

dimanche 7 mars 2010

Mois de Mars

Voilà bientôt deux ans que César est né. Parti du zéro absolu, la route de son apprentissage est encore longue, mais déjà, son vocabulaire s'est considérablement étoffé. Quand il prend la photo dans le cadre, placée sur le chevet de Cristina, il pose son index grassouillet sur le verre et nous hurle sa révélation : Mama ! Papa ! - Eh oui, fiston ! Tu nous as reconnus, malgré nos regards frais et innocents que nous avions alors, depuis décatis. César rit. Il se sait très doué. Il maîtrise surtout les mots avec deux syllabes répétées. Pinpon, Fumfum, Vroumvroum, Tchouchou. Nous avons appris à déchiffrer ses envies dans des rébus d'onomatopées. Parmi ceux-là il y a le fameux Caca, le Caca beurk : Matière cramoisie ou verte exhalant une forte odeur, parfois âcre, s'extrayant principalement des couches après le diner. Quand il nous annonce une taupe au guichet en se grattant le derrière, nous arrivons souvent trop tard, mais il aimerait bien faire de la magie comme les grands et procéder au rituel du trône : abandonner deux ou trois étrons, assaisonner de deux ou trois feuilles roses prélevées sur un rouleau encastré au mur, fermer le couvercle, tirer la chevillette et abracadabra...le Caca a disparu ! Il vérifie.

À la crèche, César aime la castagne. Il applique son dicton favori : Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Or, d'après lui, son empire est vaste : le camion qui fait pin-pon, les cubes multicolores, les livres à trous, etc. Rien n'y échappe. N'imaginez même pas vous emparer de son Doudou, même si ce dernier ressemble plus à une serpillère qu'à un ourson et qu'un mendiant même ne voudrait pas de cette resucée, en cas de vol, César n'hésite pas à franchir le Rubicon pour faire valoir son droit. Dura Lex, Sed Lex ! Un Doudou volé = Un marron dans le nez. (Cela vaut pour les ennemis de toutes tailles). Nous devrions lui inculquer des moeurs plus policées, mais la tâche n'est pas aisée. Lorsque nous allons le chercher après le travail, les éducatrices prennent à part et nous entretiennent de son difficile contact avec les autres. On nous interroge. Son comportement interpelle (ce sont les mots de la directrice) : Échange-t-il avec d'autres enfants ? - Non, il n'a pas de cousins et nos amis tardent à se reproduire. César est seul à Toulouse, alors bien sûr, il est difficile d'apprendre à vivre en société. Cristina se tourmente à l'idée d'avoir déjà des problèmes d'éducation. Pour être plus ferme, elle refrène ses envies de le couvrir de baiser à chaque instant, et parfois même, elle se fâche tout rouge, l'envoie méditer son forfait au coin du meuble à chaussure. César est en pleurs . Progressivement, le petit accepte qu'on oppose un refus à ses incessantes et protéiformes envies. Mais il aime la vie et a de la difficulté à saisir le concept de punition. Il rit souvent quand je le punis, je peine à ne pas rire de ses rodomontades. Dans un magazine féminin, j'ai appris que la période allant de deux à trois ans est une petite adolescence. L'enfant prend conscience de son autonomie en refusant systématiquement ce qui lui est proposé. Cette période laisse augurer des difficultés de la véritable adolescence. Mais je ne veux pas m'angoisser inutilement et je fais fis de toute théorie. Je ne suis pas un père très orthodoxe. Je peine à instaurer des règles susceptibles de fournir un cadre à son éducation. Mes humeurs parfois coulantes, parfois intransigeantes doivent être l'inspiration de César.

Nous avons pris le pli de nos horaires de parents laborieux. Le tour de service de Cristina détermine si c'est elle ou moi qui doit l'emmener la crèche le matin. Lorsque je l'emmène, nous allons à pied vers la rue Sainte Lucie. Nous prenons notre temps. Par une petite ruelle où il ne passe jamais personne, César peut marcher au milieu de la chaussée. Parfois, il flemmarde et veut que je le porte dans mes bras alors qu'il na pas parcouru vingt mètres. D'autres fois, il baguenaude. Ce petit chemin doit faire 200 mètres, mais je prévois dix minutes pour parer à tous les impondérables. Si jamais César voulait s'arrêter pour regarder les voitures à travers les grilles d'un parking, si jamais une moto s'était garée sur le trottoir, si jamais une cheminée fume, ou si la lune se trouve encore lumineuse dans l'indigo de l'aube... Ces choses-là doivent s'étudier soigneusement.

Les semaines où elle travaille le soir, Cristina ne voit son fils que pour le biberon et l'habillage. Pourtant, il ne lui manque nullement. Sa reconversion, si j'en juge par son enthousiasme, est un franc succès. Sa belligérance miasmatique innée, son talent pour le réconfort et sa compassion pour les patients sont autant de coïncidences entre son caractère et sa nouvelle vocation. Elle ne trouve qu'un seul embarras dans sa profession : le secret médical ! Elle ne parvient pas à se taire, le soir quand nous faisons la vaisselle, elle me raconte ses techniques prophylactiques et les vicissitudes de ses pensionnaires par le détail. Je l'écoute patiemment, m'efforçant de m'intéresser, mais il me semble que j'aurais fait un piètre infirmier. Pour la première fois depuis trois ans, elle se sent réalisée. Je ne peux malheureusement pas en dire autant sur mon cas. L'ataraxie que l'on m'envie sur mon lieu de travail n'est que le symptôme d'une apathie généralisée pour toutes les sciences informatiques (où le manichéisme règne en maître). Ah... décidément, j'aurais voulu être un artiste.

Avec quelques collègues, j'anime un atelier d'écriture, cela me permet d'assurer un minimum d'oeuvre utile dans ma vie. Mais, hormis cela, à cause de mes devoirs paternels, je n'écris presque plus. Comment dire ? J'ai renoncé. Je suis submergé. Déprime saisonnière ou sclérose dégénérative... Allez savoir ?! J'ai commencé à jouer au loto, car je ne vois plus d'autres solutions. Probablement le printemps me redonnera du lustre.

Les premiers rayons de soleil nous soulagent de la froidure (elle faisait long feu à Toulouse). Les samedis matins, je m'échappe de ma famille, je m'installe à la terrasse d'un café et commande un cappuccino. Sur mon cahier, je biffe quelques bribes d'un roman et je me rends compte de la démesure de mon ambition, c'est n'est pas en travaillant une demi-heure par semaine que je vais arriver à quoi que ce soit. Alors, je fais un tour à la FNAC et je dilapide mes économies pour ne pas trop réfléchir.

dimanche 24 janvier 2010

Bonne année (et bonne santé surtout !)

Encore un coup du sort ! Mes intestins gargouillent et se bloquent. Les frites d'hier me sont restées sur le ventre et mon dimanche se termine aux urgences. Un problème que je croyais résolu revient à l'ordre du jour ; ce nœud terrible que les spécialistes nomment occlusion sur bride me gonfle l'estomac comme une baudruche et me donne des douleurs horribles. À cause du cassoulet ou du hamburger, à moins que ce ne soit l'épiphanie et ses incessantes galettes des Rois, je déguste une salade de crampes sauce feu. J'aimerais bien trouver un coupable, mais je ne peux me retourner contre rien, ni personne. Il n'y a aucun tribunal compétent, aucune justice n'est applicable quand le seul mis en cause est le destin ! Allongé sur un brancard en train d'angoisser, je me demande si oui ou non, ils vont m'opérer.

Au service chirurgie de l'hôpital Ducuing, je suis hospitalisé au deuxième étage, juste à côté de la maternité. Il y a deux ans, Cristina séjournait dans cette aile du bâtiment pour d'autres raisons. À travers les portes roses, tandis que je dérive sur un fauteuil roulant, j'entends les pleurs des nouveaux nés et je me rappelle la naissance de César. Souvenirs heureux. Hélas, le passage à la case hôpital apporte rarement le bonheur. Lorsque le docteur a insinué qu'une opération serait probablement nécessaire, je n'ai pas pu retenir mes larmes. Rage d'injustice ? Même pas ! Juste au désespoir de ne pas pouvoir échapper aux affres de mes boyaux.

L'hôpital, entre ciel et terre, est un lieu intermédiaire. Des limbes modernes, stériles et blancs, d'où vous ressusciterez à condition d'accepter le martyre des tubulures et des drogues : dormez innocents ! Je demande à l'infirmier qu'il me porte un somnifère. Ma nuit, de toute façon, ne connaitra pas de grandes profondeurs, la sonde gastrique enfoncée dans mon œsophage me réveille régulièrement. Au cours de la journée, j'ai quelques loisirs ; je regarde la télé et découvre l'univers des ménagères : le matin, j'apprends à cuisiner et l'après-midi je regarde des feuilletons allemands. Si je ne suis pas trop drogué, je peux lire un roman policier, ou me promener dans le couloir, je vais, accompagné de la perche qui suspend ma perfusion, de ma chambre à l'ascenseur, de l'ascenseur à ma chambre, la plupart du temps, je m'ennuie assis dans mon fauteuil. Par ma fenêtre insonorisée, je vois une mouette en train de jouer dans un coin de ciel bleu. Elle est si libre. J'aimerais retourner à la maison. Dans la chambre à côté, un type hurle avec une persévérance incroyable : « j'ai mal » . Oui, ç'aurait pu être pire, je ne me plains pas, et puis j'ai de l'expérience. « Douleur, tiens toi tranquille » : est un couplet connu.

Ce lieu serait délicieux pour une amnésie, le monde extérieur, filtré par une armée de blouses blanches, laisse les patients à leur patience. Les corps extérieurs, contingentés aux heures de visites, ne dépassent jamais les doses ; même les notions de jour et de nuit s'effacent, il y a toujours de la lumière dans le couloir et des infirmiers à toute heure pour vous porter le médicament qui soulagera votre peine. Pourtant, dans mon lit, je n'oublie rien, j'ai trop peur pour me laisser aller. Un peu comme un mort voit sa vie défiler sa vie en accéléré, un malade alité regrette son quotidien : l'ordinaire et l'extraordinaire. Il pense à ses véritables ambitions, à ceux qu'il aime, et tout d'un coup ses priorités s'ordonnent sans ambiguïté.

Moi, je pensais bien sûr à César, hier, il essayait de me dérider en sautant sur mes tripes douloureuses ! Il ne me visitera certainement pas, car il risque de s'amuser à tirer sur toutes les fils qui dépassent. Son impatience de vivre me manque. Cris est venue me voir dès le lendemain, elle m'apportait des fleurs, des tulipes qu'elle déposait sur le rebord de la fenêtre. Je suis heureux de la voir, heureux qu'elle ai pris sa matinée pour parler de tout et de rien. C'est elle, c'est nous. Le temps nous a rendu étrangement solidaire, elle s'installe sur le fauteuil et me parle de son lit moitié froid et des conneries de César, je lui parle de mes digestions tourmentées et de mes pets coincés que demandent qu'à coulisser.

Malgré les brumes médicales, j'ai les idées claires et je suis dans d'excellentes dispositions pour prendre mes résolutions de l'année 2010. Ce séjour en algésie me rappelle une vieille promesse, quand à l'issu de ma première opération, la fatidique appendicectomie, j'avais juré de ne plus négliger l'essentiel. Piqûre de rappel ! On est bien peu de choses, mon ami la rose me l'a dit ce matin. Qui sait ce qui peut arriver demain ? Alors, je promets de faire la vaisselle et de mettre mes chaussettes dans le linge sale, puisque ce genre de concession améliore la vie de couple...oups... je voulais dire de famille.

Bonne année ! ... et bonne santé surtout.. (ils ont raisons les anciens)