lundi 26 avril 2010

Avril 2010

La dernière fois que je postais un article sur ce blog, nous étions en mars. L'hiver n'était pas terminé et nous avions encore froid dans les doigts. Les soirs, en rentrant du travail, il faisait encore noir. Dans la rue, nous marchions au milieu d'arbres déplumés, guidés par les nitescences des lampadaires, trainant des pieds sur les cadavres plus très frais des feuilles de l'année passée. À l'heure de la soupe, dans la pénombre qui enveloppait nos pénates, nous espérions seulement que le printemps nous allège de nos manteaux et nous accepte dans sa douce lumière.
Mais aujourd'hui, l'équinoxe est passé. Le soleil se couche aux alentours de vingt et une heures et la température avoisine les vingt degrés. Sur les berges de la Garonne, des colonies d'étudiants dilettantistes pullulent et montrent l'exemple en brûlant la vie par les deux bouts. Quant à moi, sans la prudence d'un fameux dicton, je me découvrirais bien de quelques fils pour sauter dans l'été sans attendre. Et oui, encore un printemps qui commence !
César vit sa troisième révolution solaire, comme les petites pousses qui bourgeonnent partout, il frétille de bonheur. Tout est si intense ! Je peine à croire que si peu de temps se soit écoulé depuis la dernière fois où j'ai pris la plume, c'est un peu comme si l'éternité avait subrepticement saupoudré ces derniers jours, à moins que l'espace temps n'ait le hoquet. César nous somme de partager chaque moment avec lui comme s'il s'agissait du premier. La trame du temps se tisse d'une matière plus dense. Constatons objectivement de la richesse de ces deux mois.
D'abord, le vocabulaire de César continue de s'étendre, son babil bisyllabique s'est enrichi progressivement. Il est maintenant capable de tenir de véritables conversations sur les thèmes qui l'intéressent. En digne petit homme, César est surtout préoccupé par toutes les déclinaisons du moteur à explosion : Moto, Voiture, Bus, Avion, Bateau... Moto, Woiture, Bus, Bato, Avio. Il s'intéresse également au bricolage : aux perceuses, aux marteaux et aux aspirateurs... Il n'existe pas de plus belle mélodie à César que le Tac-Tac-Tac du marteau piqueur, ou le Pin-Pon tonitruant des camions de pompier. Lorsqu'il est à table, il nous montre le trou que j'ai fait dans le mur pour fixer la barre des rideaux et nous explique inlassablement le procédé : Papa (C'est moi) Vooum... (C'est la perceuse), puis BOM, BOM, BOM ! (C'est le marteau). Tirant profit des deux langues, il utilise à chaque fois le mot le plus simple de chaque langue pour désigner l'objet de ses pensées. Un Canard c'est Pato, un Zapato c'est Chaussure (et non pas Pato ! ).

Chaque jour, nous dévoilons un bout de la Création à notre fils. Le jardin des plantes, auprès duquel nous sommes passés fréquemment sans y penser, est devenu un éden merveilleux dont il est difficile d'épuiser les richesses. Sur la rivière artificielle autour du rocher au singe, de paisibles canards colverts surveillent leurs harems. Les poules d'eau passent sous les ponts. Les jars cacardent et réclament leur pitance à travers les grillages. Sur les chemins, il n'est pas rare de croiser un paon royal en train de faire la roue. Au zoo, nous lui montrons l'imagination de Dieu (ou de Darwin, selon votre confession) : les autruches, les otaries, les tigres et les capucins acrobates en train de pirouetter. Devant les barreaux de leurs cages, nous redevenons innocents.
Il a découvert la mer à Biarritz sous un crachin digne de la Bretagne. Bravant le mauvais temps, les touristes fourmillaient dans les rues de la ville, mais à côté du casino la plage était déserte. Seuls quelques surfeurs s'essayaient à dévaler des vagues poussives. Ces considérations météorologiques échappaient à César. Lorsqu'il aperçut la mer, il ne s'est pas trompé de méthode, il a couru vers l'eau claire et immédiatement il tentait de retirer ses chaussures pour mouiller le bout des pieds.
La nuit, dans la chambre d'hôtel, il fait encore des découvertes et ne veut pas dormir. Il criait dans le noir pour nous signaler un point rouge dans l'obscurité : le voyant de la télé. Le lendemain, la météo plus clémente permettait une expédition plus bas sur la côte basque, du côté de Saint-Jean-De-Luz. Lorsque nous sommes arrivés au port, un bateau proposant une ballade en mer arrivait justement. Alors, nous montons dans le bateau. César regarde les quais s'éloigner, hypnotisé par les vagues qui se fracassent sur l'étrave, il se colle sur la proue. Curieux, il monte le petit escalier qui le mène dans la cabine et s'essaie à barrer sous la houlette du pilote. Les instants inoubliables s'empilent les uns sur les autres ! Il est presque nécessaire de calmer cette frénésie de première fois au cas où l'inédit deviendrait rare. Il nous montre du doigt tous les paquebots, tous les voiliers, les canots et les kayaks et nous hurle Batô ! Batô !
– Oui fils !
– Bien sûr fils !
Je navigue avec lui remontant le fleuve de la vie, depuis les flots tranquilles d'un trentenaire jusqu'aux sources claires et vives de l'origine, je raccroche aux émotions de César les souvenirs lointains de toutes mes premières fois. Les embruns maritimes me rappellent cette immense liberté de ceux qui n'ont pas été encore été domestiqués. Pour un vieux piston, une plage n'est ni plus ni moins qu'un terrain meuble où l'on se frit la couenne pour ensuite se rafraichir sur la terrasse d'un café en gobant trois boules de vanille. Mais pour le novice, la mer reste un monstre bleu et froid qui vient de l'infini vous lécher les pieds et dérober le sable sous vos orteils. Et je me demande moi aussi, comment retenir ces précieux instants qui naissent et meurent, évanescents, dans le ressac d'une vague.

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