dimanche 7 mars 2010

Mois de Mars

Voilà bientôt deux ans que César est né. Parti du zéro absolu, la route de son apprentissage est encore longue, mais déjà, son vocabulaire s'est considérablement étoffé. Quand il prend la photo dans le cadre, placée sur le chevet de Cristina, il pose son index grassouillet sur le verre et nous hurle sa révélation : Mama ! Papa ! - Eh oui, fiston ! Tu nous as reconnus, malgré nos regards frais et innocents que nous avions alors, depuis décatis. César rit. Il se sait très doué. Il maîtrise surtout les mots avec deux syllabes répétées. Pinpon, Fumfum, Vroumvroum, Tchouchou. Nous avons appris à déchiffrer ses envies dans des rébus d'onomatopées. Parmi ceux-là il y a le fameux Caca, le Caca beurk : Matière cramoisie ou verte exhalant une forte odeur, parfois âcre, s'extrayant principalement des couches après le diner. Quand il nous annonce une taupe au guichet en se grattant le derrière, nous arrivons souvent trop tard, mais il aimerait bien faire de la magie comme les grands et procéder au rituel du trône : abandonner deux ou trois étrons, assaisonner de deux ou trois feuilles roses prélevées sur un rouleau encastré au mur, fermer le couvercle, tirer la chevillette et abracadabra...le Caca a disparu ! Il vérifie.

À la crèche, César aime la castagne. Il applique son dicton favori : Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Or, d'après lui, son empire est vaste : le camion qui fait pin-pon, les cubes multicolores, les livres à trous, etc. Rien n'y échappe. N'imaginez même pas vous emparer de son Doudou, même si ce dernier ressemble plus à une serpillère qu'à un ourson et qu'un mendiant même ne voudrait pas de cette resucée, en cas de vol, César n'hésite pas à franchir le Rubicon pour faire valoir son droit. Dura Lex, Sed Lex ! Un Doudou volé = Un marron dans le nez. (Cela vaut pour les ennemis de toutes tailles). Nous devrions lui inculquer des moeurs plus policées, mais la tâche n'est pas aisée. Lorsque nous allons le chercher après le travail, les éducatrices prennent à part et nous entretiennent de son difficile contact avec les autres. On nous interroge. Son comportement interpelle (ce sont les mots de la directrice) : Échange-t-il avec d'autres enfants ? - Non, il n'a pas de cousins et nos amis tardent à se reproduire. César est seul à Toulouse, alors bien sûr, il est difficile d'apprendre à vivre en société. Cristina se tourmente à l'idée d'avoir déjà des problèmes d'éducation. Pour être plus ferme, elle refrène ses envies de le couvrir de baiser à chaque instant, et parfois même, elle se fâche tout rouge, l'envoie méditer son forfait au coin du meuble à chaussure. César est en pleurs . Progressivement, le petit accepte qu'on oppose un refus à ses incessantes et protéiformes envies. Mais il aime la vie et a de la difficulté à saisir le concept de punition. Il rit souvent quand je le punis, je peine à ne pas rire de ses rodomontades. Dans un magazine féminin, j'ai appris que la période allant de deux à trois ans est une petite adolescence. L'enfant prend conscience de son autonomie en refusant systématiquement ce qui lui est proposé. Cette période laisse augurer des difficultés de la véritable adolescence. Mais je ne veux pas m'angoisser inutilement et je fais fis de toute théorie. Je ne suis pas un père très orthodoxe. Je peine à instaurer des règles susceptibles de fournir un cadre à son éducation. Mes humeurs parfois coulantes, parfois intransigeantes doivent être l'inspiration de César.

Nous avons pris le pli de nos horaires de parents laborieux. Le tour de service de Cristina détermine si c'est elle ou moi qui doit l'emmener la crèche le matin. Lorsque je l'emmène, nous allons à pied vers la rue Sainte Lucie. Nous prenons notre temps. Par une petite ruelle où il ne passe jamais personne, César peut marcher au milieu de la chaussée. Parfois, il flemmarde et veut que je le porte dans mes bras alors qu'il na pas parcouru vingt mètres. D'autres fois, il baguenaude. Ce petit chemin doit faire 200 mètres, mais je prévois dix minutes pour parer à tous les impondérables. Si jamais César voulait s'arrêter pour regarder les voitures à travers les grilles d'un parking, si jamais une moto s'était garée sur le trottoir, si jamais une cheminée fume, ou si la lune se trouve encore lumineuse dans l'indigo de l'aube... Ces choses-là doivent s'étudier soigneusement.

Les semaines où elle travaille le soir, Cristina ne voit son fils que pour le biberon et l'habillage. Pourtant, il ne lui manque nullement. Sa reconversion, si j'en juge par son enthousiasme, est un franc succès. Sa belligérance miasmatique innée, son talent pour le réconfort et sa compassion pour les patients sont autant de coïncidences entre son caractère et sa nouvelle vocation. Elle ne trouve qu'un seul embarras dans sa profession : le secret médical ! Elle ne parvient pas à se taire, le soir quand nous faisons la vaisselle, elle me raconte ses techniques prophylactiques et les vicissitudes de ses pensionnaires par le détail. Je l'écoute patiemment, m'efforçant de m'intéresser, mais il me semble que j'aurais fait un piètre infirmier. Pour la première fois depuis trois ans, elle se sent réalisée. Je ne peux malheureusement pas en dire autant sur mon cas. L'ataraxie que l'on m'envie sur mon lieu de travail n'est que le symptôme d'une apathie généralisée pour toutes les sciences informatiques (où le manichéisme règne en maître). Ah... décidément, j'aurais voulu être un artiste.

Avec quelques collègues, j'anime un atelier d'écriture, cela me permet d'assurer un minimum d'oeuvre utile dans ma vie. Mais, hormis cela, à cause de mes devoirs paternels, je n'écris presque plus. Comment dire ? J'ai renoncé. Je suis submergé. Déprime saisonnière ou sclérose dégénérative... Allez savoir ?! J'ai commencé à jouer au loto, car je ne vois plus d'autres solutions. Probablement le printemps me redonnera du lustre.

Les premiers rayons de soleil nous soulagent de la froidure (elle faisait long feu à Toulouse). Les samedis matins, je m'échappe de ma famille, je m'installe à la terrasse d'un café et commande un cappuccino. Sur mon cahier, je biffe quelques bribes d'un roman et je me rends compte de la démesure de mon ambition, c'est n'est pas en travaillant une demi-heure par semaine que je vais arriver à quoi que ce soit. Alors, je fais un tour à la FNAC et je dilapide mes économies pour ne pas trop réfléchir.

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