Que d'aventures traversées ensemble ! Depuis le vol de ma Renault 5 à Paris, cette voiture m'aura servi pas moins de deux fois à changer de vie. D'abord vers Barcelone (où s'est écrit l'un des gestes les plus épique de notre siècle), et puis vers Toulouse lorsque j'ai enlevé ma femme à la Catalogne. Mais pour ma dernière réincarnation en « papa des familles », les trois m3 de l'habitacle de ma Titine ne me suffisent plus, et pour être tout à fait honnête, j'accuse aussi les effets de l'âge et de l'embourgeoisement. Je me suis lassé des contorsions à l'arrière de notre Punto trois portes pour attacher César dans son siège et puis, le démontage/remontage de la poussette ne m'amuse plus. Alors, l'ingrat que je suis, en guise de cadeau d'anniversaire à sa vieille guimbarde, offre une retraite première classe : à la casse ! Elle y coulera ses derniers jours moins stressée que dans les embouteillages, une bonne âme l'éviscèrera et distribuera un par un ses organes au plus offrant. Elle finira découpée, agglomérée en cube de ferraille et j'aurai la conscience tranquille : repose en paix, Titine. Dans ce monde, où rien ne se remise plus, je suis persuadé que c'était la meilleure chose à faire. Ajoutons que pour une prime à la casse de 1400€, je saurai être fort et maitriser mes sentiments et je me console.
Bientôt, nous brulerons l'asphalte au volant d'un bolide overlooké, fashion et modulable. Avec la clim en prime et l'autoradio basseboosté, la brise séchera mes larmes. De plus, quand j'aurai dilapidé mon compte en banque, j'aurai trouvé l'expédient aux interrogations qui me taraudent (pourquoi travailler chaque jour lorsqu'il serait si simple de vivre nu dans les arbres ?). Bon gré, mal gré, en bon père de famille, je suis parvenu par une patiente épargne à réunir la somme nécessaire pour franchir le seuil des vendeurs d'automobiles sans avoir l'air trop amateur. César, j'en suis sûr, appréciera notre nouveau jouet familial. En général, il aime la nouveauté, surtout quand elle fait vroum-vroum. Il regrettera cependant la faible cylindrée, car les gros moteurs ont sa préférence, mais nous n'avions pas les moyens de nous acheter un camion.
Ce mois-ci, grâce à la réfection sur la rue d'en face, César eut le privilège de voir une pelleteuse à l'œuvre, sous ses yeux émerveillés, les ouvriers ont démontré leur art consommé de la manipulation d'un bras mécanique. Sa hiérarchie des classes ferait plaisir à Marx, dans son monde les cantonniers tiennent le haut du pavé. Il nous réveille de bonne heure pour observer le camion des éboueurs. Dans son monde, Aux doctes conférences qu'il nous tient le soir, devant son assiette saucisse-purée, il nous raconte les travaux. Le volubile César logorrhise et néologise : des papas, des mamas, des tatas, des tutut, des pouet-pouet... et nous peinons parfois à suivre ses élucubrations, mais nous comprenons néanmoins que ses thèses étayent l'existentialisme le plus primitif : « je pense donc je suis », « je parle donc je suis », « je cri donc je suis », « je frappe donc je suis », je suis parce que j'ai envie un point c'est tout (vous me suivez ?) Son enthousiasme est communicatif.
Cris admire son pocholin. Elle le bise, encore et encore, lui prépare des bons petit plats, et l'embrasse jusqu'à l'étouffer. Le soir et elle lui raconte des histoires et l'invite souvent (trop souvent ?) dans notre lit. Elle voudrait l'empêcher de grandir. Elle, qui se plaignait de son inactivité, re-découvre les inconvénients du travail. Elle aimerait avoir plus de temps à passer avec son fils, à faire du shopping, etc. La semaine, comme tout un chacun, elle attend qu'arrive le week-end avec impatience et se plaint d'être exploitée... Qu'on se le dise, l'être humain est un insatisfait chronique.
En dépit de cela, sa reconversion dans le monde de la santé est un succès. Elle découvre des relations vraies dans son métier. Elle a passé avec succès son premier examen, elle a connu son premier mort et rien ne lui fait plus peur : ni les refroidis, ni les recousus du coeur, ni les bilieux. Et je me dis : « Voilà une femme dont il faut suivre l'exemple »
Je travaille depuis dix ans et j'aimerais moi aussi m'échapper, me reconvertir en n'importe quoi qui ne ressemble pas à un employé de bureau. Le lancinant refrain de la Crise a fini par avoir raison de moi. Comme s'il y avais de la lumière dans l'argent, je geins pour obtenir une hausse de salaire.
Mais pour quitter l'orbite des victimes du capitalisme, je cherche encore un moyen, car cette il ne suffira pas d'un Curriculum.
Il ne me reste qu'à affuter ma plume et à travailler dur. J'avance dans mon livre. Grâce à un système de mon cru, j'ai déterminé le premier pourcent de ma rédaction avait été franchi. Je ne désespère donc pas. Quitte à être ridicule, autant y croire.