Il avait beaucoup neigé sur la montagne. Durant toute la semaine qui avait précédé notre arrivée, le ciel n'avait cessé de verser ses gros flocons sur les sommets et les Pyrénées dormaient désormais sous une épaisse couverture blanche. On ne pouvait rêver meilleur moment pour aller skier. Le ciel était clair, le soleil puissant. Quand nous sommes entrés dans la vallée, nous sommes rentrés brutalement dans la lumière éclatante de la neige, l'ambiance ouatée nous rendit presque amnésiques. Sous le coup de l'albédo, mes soucis avaient fondu pour ne plus laisser de place qu'au ski. Il y avait de quoi se faire plaisir. À Piau-Engaly, on annonçait deux mètres cinquante au pied des pistes.
Notre location était une grande maison à flanc de montagne, elle se trouvait à la sortie d'un petit village isolé qui s'appelait Arragnouet. Une cheminée permettait de se réchauffer après les journées sur les pistes. Christian et Cristina, qui ne voulaient pas skier, avaient prévu de se reposer tranquillement, le reste de la troupe passerait quelques jours au rythme des téléskis. Chacun a choisi sa chambre, comme nous étions une famille avec un bébé, cette fois nous avons le choix libre. Nous dormions tous les trois dans la chambre du bas. La propriétaire, une femme d'Agen, avait ajouté un petit lit spécialement pour toi. Les autres dormaient sous les toits. Guillaume et Étienne continuaient leur collocation parisienne dans une petite chambre dont les lits ne permettaient pas de se retourner sans risquer de tomber, Marina, Romain, Gilles, Pay et Mamy.
Je n'avais pas chaussé de skis depuis quinze années. Mon souvenir des sports d'hiver se confondait avec celui de mon adolescence. Je me souvenais des queues au tire-fesses et d'une compétition permanente, quand les gamins entre eux se racontaient leurs faits d'armes en tentant de s'impressionner mutuellement. Les «Flocons », « Étoiles », « Flêches » de bronze, d'argent, d'or s'étalaient à qui mieux mieux dans l'univers des petits skieurs. Il y avait les branleurs qui voulaient passer pour des cadors. Il y avait aussi des m'as-tu-vu prêts à tout pour exposer leurs chers, très chers, équipements offerts par leurs parents. Et puis, il y avait ceux – dont je faisais partie – qui n'étaient ici que grâce à un concours de circonstances et qui trouvaient que les combinaisons fluorescentes de ski donnaient une visibilité gênante. RipCurl, Oxbow, SunValley : impossible d'exister sans ces marques là. Alors, j'étais hors de mon élément. Cette faune, qui transcrivait trop fidèlement les hiérarchies de cours de récréation, m'avait fait passer durablement l'envie de skier. Finalement, j'ai snobé les sports d'hiver comme s'il s'agissait d'une faute de goût.Cristina, quant à elle, était monté sur des skis une seule fois dans sa vie. Pour elle, la neige s'assimilait à un endroit glissant où l'on se faisait mal et mouillait son pantalon. Malgré tous mes efforts, je n'ai pas réussi à la convaincre de tenter une autre expérience. L'initiative de ces vacances venait surtout de mes parents, le prétexte était bien trouvé pour une réunion de famille. Proche de Toulouse, on pourrait te voir en chair et en os, constater tes progrès et t'aider à faire tes premiers pas, jusqu'à avoir le privilège de te trainer en luge !
J'avais beau avoir prévenu que je ne skierai pas beaucoup. Une fois sur place, j'ai laissé de côté mes a priori et je m'impatientais de pouvoir descendre la montagne. Au mépris de la frime, au mépris de la foule, sachant que tu étais entre de bonnes mains, j'avais décidé de m'amuser.
Pour commencer, nous avons dû faire la queue, louer les skis, acheter les forfaits, enfiler les bottes et puis nous passer de la crème solaire avant de rentrer en piste. C'est l'itinéraire obligatoire. Et puis réapprendre à tourner ces skis trop longs. Mais une fois équipés, quel bonheur ! Passés les premiers moments désagréables où la trajectoire paraît incontrôlable, je redécouvrais les joies de la glisse. Emmené en haut de la montagne par le téléski, je ne pensais plus à rien, le plus souvent le transport dans les nacelles était silencieux. Les hommes petits comme des allumettes dévalaient les pistes, inlassablement, passionnément. Les skis glissaient, tout va très vite.Concentrés uniquement dans le beau mouvement.
De tous, tu as été celui que la neige a le plus indifféré. Trop de soleil, un barda compliqué pour les moindres mouvements. Encore une fois, changer de lit, ne pas dormir bien. Les quelques photos que nous avons prises te montrent ronchon sur la neige. Ton bonheur était dans la société, chacun te parlait, te racontait des histoires, te donnait à manger...
lundi 23 février 2009
vendredi 13 février 2009
Un an
La vitesse du temps est-elle universelle ou bien s'accroit-elle avec l'âge ?
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir perdu le contrôle du présent. Je n'ai jamais autant vieilli que durant cette année. À la rencontre d'un horizon dur, je fonce tel un corps en chute libre, abandonné aux lois de la gravitation temporelle. Il n'existe pas de frein à ce train d'enfer et j'avance trop vite, car j'ai peur de ce moment où il n'y aura plus de que des pages blanches à tourner. À droite à gauche, je me dirige, mais entrainés par l'inertie, je ne contrôle pas ce foutu flux qui m'entraine, les chemins qui nous emmènent vers demain sont des autoroutes qui ne permettent pas la respiration.
Il me semble que c'était hier, pourtant 365 jours se sont écoulés depuis que tu es né et l'horloge a effectué 365 fois vingt-quatre heures, soit huit mille sept cent soixante révolutions. Nous ne parlerons pas des secondes, car si tous ces tic-tac venaient à résonner simultanément, je crois que nous serions sérieusement sonnés. Où se sont donc évaporés les espaces entre les tics et les tacs ? Le temps file et tu grandis si vite. Il semble que tu as cimenté tous ces vides et comblé tous les interstices. Il y a toujours quelque chose qui se passe, une purée qui ne passe pas, un caca qui sort difficilement, une dent en train de faire son trou, un virus...
Aujourd'hui, je me souviens avec nostalgie de mes stases d'humeur et j'apprécierais de revivre un de ces moments délicieusement improductif et véritablement loisible. Me reposer. Ah ! Je jure que je n'appellerais plus cela ennui.
Tous les matins, lorsque je me rends à mon travail, je songe à ce quotidien qui m'emporte à marche forcée. Je tente de prendre mon temps et de ralentir mon allure, j'essaie par l'esprit de figer quelques moments pour en profiter et retrouver les joies de la contemplation. Mais je me rends compte que ce serait comme de tenter d'interrompre le flux de la Garonne : il me faudrait une force surhumaine....
Les affaires courantes ont eu raison de nos imaginations, entrainés par les événements, j'ai juste eu le temps de trier les photos et moi d'écrire quelques pages. Récapitulons :
Lorsque je somme ces péripéties, elles semblent insignifiantes, le total ne correspond pourtant pas à ce que je ressens réellement. C'était hier, c'est vrai, mais c'était il y a si longtemps !
Ces anecdotes masquent le principal changement. Un lent mouvement de fond a transformé notre univers en famille. Une conscience nouvelle. Un monde nouveau. Une géométrie différente. Chacun s'est soumis à la révolution silencieuse.
Il n'y pas eu de décret, rien qu'un PACS, mais les faits le démontrent : nous avons jeté l'ancre et nous sommes tacitement accordés : 'Nous voici arrivés'. Adieu nos voyages au long cours, les inspirations vagabondes, désormais ce ne sera plus que du cabotage. Alors, une vie pépère ? Pas si sur !
Dans ma barque, même si je n'improvise pas et que nos louvoiements sont absolument banals, je tiens mon plus grand rôle. Je ne suis plus Clément Soullard le fils de ses parents, employé insignifiant au service de la collectivité, escogriffe bringuebalant incapable de se défendre même de lui même. Dans mon bateau, je suis capitaine, seul maître à bord après Dieu – quoique j'ai tout de même des comptes à rendre à la capitaine – je travaille à plein temps à ma navigation, je compasse une feuille de route. Le jour je suis un homme responsable, le soir j'essaye d'être un père attentif. Ces tendres clapotis qui lèchent la coque font office de tornade, comme si j'avais un trésor à protéger. À tous les instants de ma vie, je gère, je contrôle, j'évite les débordements. La vie est devenue une aventure, car, c'est bon de l'imaginer, rien ne garantit que nous arriverons à bon port.
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir perdu le contrôle du présent. Je n'ai jamais autant vieilli que durant cette année. À la rencontre d'un horizon dur, je fonce tel un corps en chute libre, abandonné aux lois de la gravitation temporelle. Il n'existe pas de frein à ce train d'enfer et j'avance trop vite, car j'ai peur de ce moment où il n'y aura plus de que des pages blanches à tourner. À droite à gauche, je me dirige, mais entrainés par l'inertie, je ne contrôle pas ce foutu flux qui m'entraine, les chemins qui nous emmènent vers demain sont des autoroutes qui ne permettent pas la respiration.
Il me semble que c'était hier, pourtant 365 jours se sont écoulés depuis que tu es né et l'horloge a effectué 365 fois vingt-quatre heures, soit huit mille sept cent soixante révolutions. Nous ne parlerons pas des secondes, car si tous ces tic-tac venaient à résonner simultanément, je crois que nous serions sérieusement sonnés. Où se sont donc évaporés les espaces entre les tics et les tacs ? Le temps file et tu grandis si vite. Il semble que tu as cimenté tous ces vides et comblé tous les interstices. Il y a toujours quelque chose qui se passe, une purée qui ne passe pas, un caca qui sort difficilement, une dent en train de faire son trou, un virus...
Aujourd'hui, je me souviens avec nostalgie de mes stases d'humeur et j'apprécierais de revivre un de ces moments délicieusement improductif et véritablement loisible. Me reposer. Ah ! Je jure que je n'appellerais plus cela ennui.
Tous les matins, lorsque je me rends à mon travail, je songe à ce quotidien qui m'emporte à marche forcée. Je tente de prendre mon temps et de ralentir mon allure, j'essaie par l'esprit de figer quelques moments pour en profiter et retrouver les joies de la contemplation. Mais je me rends compte que ce serait comme de tenter d'interrompre le flux de la Garonne : il me faudrait une force surhumaine....
Les affaires courantes ont eu raison de nos imaginations, entrainés par les événements, j'ai juste eu le temps de trier les photos et moi d'écrire quelques pages. Récapitulons :
- J'étais devant ma télé le quinze mars, quand un épisode de Columbo s'est interrompu brutalement.
- Pendant, une semaine ou deux, j'étais dans la lune
- Il y avait un bébé à la maison
- Ensuite, il y a eu deux mois où j'ai mal dormi. Je me suis installé un hôpital de campagne dans ta chambre pour ne pas avoir les yeux trop cernés.
- Le dimanche, je prenais la poussette et j'écumais Toulouse pour bercer ton sommeil.
- Et puis, nous sommes partis nous reposer quinze jours à la montagne
- Enfin, je suis devenu chef... un homme responsable. C'est marqué sur ma feuille de paye. Mon travail est devenu absorbant.
- Le soir je te donnais le bain
- À nouveau, nous partions en France et en Espagne pour une tournée familiale
- En août, j'appris à te donner des biberons.
- Je me suis mis à courir des footings tous les dimanches, à dormir la sieste systématiquement
- Quelques promenades en poussette pour te faire prendre l'air
- J'ai appris à jouer aux échecs et puis les jours se sont raccourcis, c'était l'hiver.
Il a plu tout le mois de novembre. - Les dents du bas sont sorties
- C'était déjà décembre et il y a eu Noël
- En janvier, j'étais séparé de ma famille et je me suis acheté un nouveau piano.
- En février, tu commençais à marcher.
Lorsque je somme ces péripéties, elles semblent insignifiantes, le total ne correspond pourtant pas à ce que je ressens réellement. C'était hier, c'est vrai, mais c'était il y a si longtemps !
Ces anecdotes masquent le principal changement. Un lent mouvement de fond a transformé notre univers en famille. Une conscience nouvelle. Un monde nouveau. Une géométrie différente. Chacun s'est soumis à la révolution silencieuse.
Il n'y pas eu de décret, rien qu'un PACS, mais les faits le démontrent : nous avons jeté l'ancre et nous sommes tacitement accordés : 'Nous voici arrivés'. Adieu nos voyages au long cours, les inspirations vagabondes, désormais ce ne sera plus que du cabotage. Alors, une vie pépère ? Pas si sur !
Dans ma barque, même si je n'improvise pas et que nos louvoiements sont absolument banals, je tiens mon plus grand rôle. Je ne suis plus Clément Soullard le fils de ses parents, employé insignifiant au service de la collectivité, escogriffe bringuebalant incapable de se défendre même de lui même. Dans mon bateau, je suis capitaine, seul maître à bord après Dieu – quoique j'ai tout de même des comptes à rendre à la capitaine – je travaille à plein temps à ma navigation, je compasse une feuille de route. Le jour je suis un homme responsable, le soir j'essaye d'être un père attentif. Ces tendres clapotis qui lèchent la coque font office de tornade, comme si j'avais un trésor à protéger. À tous les instants de ma vie, je gère, je contrôle, j'évite les débordements. La vie est devenue une aventure, car, c'est bon de l'imaginer, rien ne garantit que nous arriverons à bon port.
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