Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir perdu le contrôle du présent. Je n'ai jamais autant vieilli que durant cette année. À la rencontre d'un horizon dur, je fonce tel un corps en chute libre, abandonné aux lois de la gravitation temporelle. Il n'existe pas de frein à ce train d'enfer et j'avance trop vite, car j'ai peur de ce moment où il n'y aura plus de que des pages blanches à tourner. À droite à gauche, je me dirige, mais entrainés par l'inertie, je ne contrôle pas ce foutu flux qui m'entraine, les chemins qui nous emmènent vers demain sont des autoroutes qui ne permettent pas la respiration.
Il me semble que c'était hier, pourtant 365 jours se sont écoulés depuis que tu es né et l'horloge a effectué 365 fois vingt-quatre heures, soit huit mille sept cent soixante révolutions. Nous ne parlerons pas des secondes, car si tous ces tic-tac venaient à résonner simultanément, je crois que nous serions sérieusement sonnés. Où se sont donc évaporés les espaces entre les tics et les tacs ? Le temps file et tu grandis si vite. Il semble que tu as cimenté tous ces vides et comblé tous les interstices. Il y a toujours quelque chose qui se passe, une purée qui ne passe pas, un caca qui sort difficilement, une dent en train de faire son trou, un virus...
Aujourd'hui, je me souviens avec nostalgie de mes stases d'humeur et j'apprécierais de revivre un de ces moments délicieusement improductif et véritablement loisible. Me reposer. Ah ! Je jure que je n'appellerais plus cela ennui.
Tous les matins, lorsque je me rends à mon travail, je songe à ce quotidien qui m'emporte à marche forcée. Je tente de prendre mon temps et de ralentir mon allure, j'essaie par l'esprit de figer quelques moments pour en profiter et retrouver les joies de la contemplation. Mais je me rends compte que ce serait comme de tenter d'interrompre le flux de la Garonne : il me faudrait une force surhumaine....
Les affaires courantes ont eu raison de nos imaginations, entrainés par les événements, j'ai juste eu le temps de trier les photos et moi d'écrire quelques pages. Récapitulons :
- J'étais devant ma télé le quinze mars, quand un épisode de Columbo s'est interrompu brutalement.
- Pendant, une semaine ou deux, j'étais dans la lune
- Il y avait un bébé à la maison
- Ensuite, il y a eu deux mois où j'ai mal dormi. Je me suis installé un hôpital de campagne dans ta chambre pour ne pas avoir les yeux trop cernés.
- Le dimanche, je prenais la poussette et j'écumais Toulouse pour bercer ton sommeil.
- Et puis, nous sommes partis nous reposer quinze jours à la montagne
- Enfin, je suis devenu chef... un homme responsable. C'est marqué sur ma feuille de paye. Mon travail est devenu absorbant.
- Le soir je te donnais le bain
- À nouveau, nous partions en France et en Espagne pour une tournée familiale
- En août, j'appris à te donner des biberons.
- Je me suis mis à courir des footings tous les dimanches, à dormir la sieste systématiquement
- Quelques promenades en poussette pour te faire prendre l'air
- J'ai appris à jouer aux échecs et puis les jours se sont raccourcis, c'était l'hiver.
Il a plu tout le mois de novembre. - Les dents du bas sont sorties
- C'était déjà décembre et il y a eu Noël
- En janvier, j'étais séparé de ma famille et je me suis acheté un nouveau piano.
- En février, tu commençais à marcher.
Lorsque je somme ces péripéties, elles semblent insignifiantes, le total ne correspond pourtant pas à ce que je ressens réellement. C'était hier, c'est vrai, mais c'était il y a si longtemps !
Ces anecdotes masquent le principal changement. Un lent mouvement de fond a transformé notre univers en famille. Une conscience nouvelle. Un monde nouveau. Une géométrie différente. Chacun s'est soumis à la révolution silencieuse.
Il n'y pas eu de décret, rien qu'un PACS, mais les faits le démontrent : nous avons jeté l'ancre et nous sommes tacitement accordés : 'Nous voici arrivés'. Adieu nos voyages au long cours, les inspirations vagabondes, désormais ce ne sera plus que du cabotage. Alors, une vie pépère ? Pas si sur !
Dans ma barque, même si je n'improvise pas et que nos louvoiements sont absolument banals, je tiens mon plus grand rôle. Je ne suis plus Clément Soullard le fils de ses parents, employé insignifiant au service de la collectivité, escogriffe bringuebalant incapable de se défendre même de lui même. Dans mon bateau, je suis capitaine, seul maître à bord après Dieu – quoique j'ai tout de même des comptes à rendre à la capitaine – je travaille à plein temps à ma navigation, je compasse une feuille de route. Le jour je suis un homme responsable, le soir j'essaye d'être un père attentif. Ces tendres clapotis qui lèchent la coque font office de tornade, comme si j'avais un trésor à protéger. À tous les instants de ma vie, je gère, je contrôle, j'évite les débordements. La vie est devenue une aventure, car, c'est bon de l'imaginer, rien ne garantit que nous arriverons à bon port.
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