jeudi 8 juillet 2010

Juin 2010

César dort. Enfin...

La varicelle qui le dévore n'a pas cessé de le démanger, mais il a beaucoup pleuré aujourd'hui et il est épuisé. Il a fini par s'endormir dans notre lit, vaincu par le sommeil. Il a trouvé la paix dans les bras de Morphée. Sa bouche est écrasée contre le matelas, ses yeux, pas tout à fait clos, laissent entrevoir le blanc de ses orbites, il a le cul en l'air et ressemble à un avion qui aurait raté son atterrissage : panne de carburant... Pour le calmer, je reste à côté de lui et je me repose. Je suis allongé à son côté, épuisé par une nuit en pointillés. Cristina n'a pas ma "chance", elle n'a pas pu prendre un congé maladie et elle est partie ce matin à sept heure pour donner les soins à ses "patients" (Je ne sais pas comment il faut dire). Outre sa fatigue, cela lui fendait le coeur d'abandonner son corazoncito aux affres de la maladie, mais elle n'avait pas le choix, son stage est prioritaire.

César fait vraiment de la peine à voir. En trois jours, son corps s'est couvert de pustules. Il ressemble maintenant à Quasimodo : très peu de zones ont été épargnées par les éruptions, peut-être un orteil ou deux y ont échappé. Sa peau si douce est maintenant semée d'innombrables cratères, son dos, son ventre, ses jambes et son visage sont ruinés par milles petits impacts de grenaille, il lui pousse des boutons jusque dans les paupières. Face à cette plaie, nous ne pouvons rien ou presque : nous lui donnons un bain froid en espérant faire baisser sa fièvre. Nous suivons à la lettre les instructions du docteur, deux cuillères de sirop le matin et deux le soir. Nous lui passons des pommades pour dessécher les boutons, mais cela ne semble pas très efficace ; sur la boite pourtant il y a écrit : "soulage et apaise" – Si seulement ça faisait l'un des deux ! Nous aimerions un traitement plus efficace, mais l'alternative n'existe pas, alors César doit souffrir. Finalement, la crème dont nous le badigeonnons aide surtout à exorciser notre impuissance. Le difficile apprentissage de la vie asse par là. Pour ne plus qu'il se gratte, nous allumons la télé ou nous ouvrons les fenêtres pour regarder passer les camions-poubelles. C'est le seul remède qui lui fait oublier ses démangeaisons.

Alerte rouge !

Pendant quelques jours au moins, la maladie de mon fils me permet de me recentrer sur des valeurs plus essentielles. En effet, ma vie (trop) active a tendance à négliger quelques bon principes philosophiques. J'avoue, ma devise actuelle pourrait être : Pas le temps de prendre son temps. Comme la plupart des soixante-huitards, j'ai remisé mes hakunas matatas et mes carpe diem au conservatoire des folklores. . En fait, je ne maitrise plus grand chose dans ma vie, entrainé par le courant, je n'ai même pas le temps de réfléchir à un autrement, la productivité m'obsède : d'abord il faut avancer mon livre, ensuite j'ai juré de savoir jouer Chopin correctement avant la fin de l'année, mais surtout mon travail devient de plus en plus absorbant. Toutes ces raisons ont interrompu mes recherches ontologiques. Je courre plusieurs lièvres à la fois et je refuse d'en perdre un seul. J'ai beau être rebel, je vieillis comme tout le monde, je me suis accommodé des canons de la réussite. J'ai accepté de prendre du grade. On m'a promu Coordinateur Offshore sur le pôle J2EE RH France Telecom – excusez du peu ! – J'ai beau afficher mon détachement des honneurs, je ne peux nier qu'une partie de moi est flattée de voir mon nom apparaitre sur les Power-Point auréolé d'un titre pompeux. Je bascule du côté obscur de la force et j'ai peur. Cristina me félicite, mais j'hésite à me réjouir complétement. Je deviens ce que je m'étais juré de ne jamais devenir : un aparatchik, un rouage du système, un de ces philistins satellisé autour de l'argent selon les seules loi de l'économie de marché. Je me sens vieux et terne, amusant comme une grille de mot croisé. Je n'ai même plus le réflexes élémentaire de me protéger des invasions du travail. Dans l'informatiqe, il ne suffit pas de fermer son ordinateur pour que mes réflexions s'arrêtent, dans le métro je continue de délirer : "demain, je ne dois pas oublier de faire ça" ou "il faudra que je prévienne untel des mes dispos" et, en plein milieu de la nuit, je trouve la solution à mon bug : c'est le flash ! Enfin, comme on dit, je suis un cadre à fort potentiel et je me projette tellement dans le futur que le présent devient insipide.

De 9h00 am à 06h00 pm, j'arpente les couloirs de ma magnifique entreprise climatisée. Tous les jours se ressemblent, à dix heures autour de la machine à café on parle du temps qu'il fera ce week-end, on essaye de se convaincre que c'est cool d'aller au cinéma, nous dissertons sur les résultat du football, de sortir au spectacle ou d'escalader une montagne...mais je ne reste pas longtemps, je risque de prendre du retard. Trop de boulot ! Je retourne en tête-à-tête avec ma machine pour poursuivre mes conversations binaires. Il m'arrive même de trainer mes ordinateurs jusque dans mes rêves. La nuit mes problèmes existentiels de bits et de bauds* me poursuivent encore. Ils se sont infiltrés pernicieusement dans les plus repaires les plus barricadés de mon esprits. Jeux de logique, opérateur ET opérateur OU, à chaque instants m'obnubilent. Ce matin, j'ai rêvé qu'un de mes amis me recommandait d'enseigner à mon fils le fonctionnement des bases de données. Cette pensée marquait le paroxysme de mon cauchemar, je me suis réveillé et j'ai pleuré. Ô Travail Ennemi...


Cristina a passé le mois de juin en stage dans une maison de retraite. Dans son équipe, les filles sont plutôt d'origine africaines : arabes ou sénégalaises. L'ambiance est gaie et dissipée comme en Espagne. Au repas de midi, elles parlent fort et franchement. Cris se trouve dans son élément. Enfin un endroit ou l'on peut parler et écouter en même temps ! Les horaires sont commodes et le rythme de travail raisonnable et surtout le métier lui plait. D'abord, elle fut un peu impressionnée par des cas étranges. De nombreux résidents souffrent d'Alzeimer ou sont séniles, certains ne savent même plus parler. Des petits vieux déjà absents du monde des vivants, sont remisé dans des réduits, ils mangent, pissent et chient, mais leur regard fixe obstinément le plafond. Les asiles sont les greniers du monde, on y trouve toute sorte d'êtres détraqués, qui ne servent plus à rien et dont on croyaient qu'ils avaient disparus, mais pourtant continuent de vivre. Elle s'est habituée en quelques jours, car Cristina adore les greniers, elle aime chiner dans les endroits sombres, extraire des pièces poussiéreuses et les ramener à la lumière, elle frotte un peu et redonne un peu de lustre aux antiquités. Pour elle, cet endroit est beaucoup plus qu'un musée, c'est un monde à faire revivre. Dans les maisons de retraite, contrairement au hôpitaux, le rôle de l'aide soignante est moins scientifique et protocolaire, la démarche humaine essentielle et le tact – un art plus qu'une science – est capital. Les pensionnaires vivent dans leur meubles, sur les murs et sur le gros buffets en chêne, il y a des photos où s'affichent les gloires passées, la mariée était belle, le corps vigoureux, ces images contrastent avec l'individu ratatiné assis sur son lit, mais c'est la vie... Il y a des tapis sur le sol, c'est peut-être moins hygiénique, mais cela change tout. D'ailleurs, Cristina, très précise avec le vocabulaire français, me reprends quand je parle de ses "patients", il faut les appeler "résidents". Avec eux, elle aime discuter du passé et apporter sa touche spéciale.

*Il y a longtemps que les bauds ne sont plus utilisés, mais l'informatique aussi possède sa mythologie