vendredi 28 décembre 2007

Idéologues

En matière d'historiographie, on aime souvent illustrer ses propos à la lumière de la grande Histoire et à se raccrocher à des grands courants de pensées pour expliquer les idées et les actions de chacun. Cela a deux avantages, la pédagogie d'abord, grâce au illustrations de l'imagination populaire, il n'est plus besoin d'aller en profondeur, et puis l'utilisation d'archétypes qui donnent un petit cachet romantique à l'histoire qu'on raconte. Malheureusement, je ne pourrais pas avoir recours à ces artifices, puisque mes parents ne furent pas soixante-huitard, puisque mon papy n'a pasfait de la résistance, puisque personne n'est morts à la guerre. Dans notre cas particulier, simplifier c'est s'égarer, et radicaliser, coloriser pour se conformer à l'Histoire ne donnerait pas une image conforme à la réalité, car enfin, notre petite histoire aura été largement indépendante des turpitudes de l'époque. Cette imperméabilité aux modes se vérifie également dans la manière de penser de famille, sans doute à cause d'un vieil héritage paysan renaclant à toute forme d'idéologie, il n'y au pas non plus de communiste, ni de capitaliste, il est donc difficile de faire des paralèle avec les mouvements artificiels qui traversèrent le temps.

En fait, les idéologues sont assez rares dans ma famille et la politique est un sujet de conversation qu'on tente d'éviter pour ne pas risquer de facheries. Quand un amateur de polémique s'invite à table, il est rapidement désarmé, soit on l'ignore, soit il est approuvé de manière si débonnaire qu'il n'a pas le temps d'exposer son argumentaire. Ainsi, la controverse est rapidement neutralisée, gentiment désarmée. On écoute avec scepticisme, mais poliment, les idées neuves des révolutionnaires et des radicaux. A chaque fois qu'un politique se fait traiter de fripouille, il s'en trouve un certain nombre pour dire que la carrière des hommes politiques n'est pas si facile. Et, à l'inverse, s'il s'en trouve à brosser des portraits trop idéaux, on tempère. Finalement, on ne pense pas qu'il existe de manière simple d'expliquer le monde, on se contente d'expliquer le nouveau monde par l'ancien et surtout, se garder de pérorer. Nous sommes donc une famille réactionnaire et conservatrice, mais surtout pas militante.

Même quand nous étions petits, les jours d'élections, mon père ne nous avouait pas son vote. Il se contentait de nous faire l'explication de ce que disaient les journalistes à la télévision. Quand il émettait des opinions ou des jugements de valeurs, il se gardait de les faire notre par anticipation. Peut-être à cause de sa double vocation, d'abord éclésiastique puis juridique, il pensait que le secret de l'isoloir n'était pas pour être divulgué, et la liberté de pensée devait se murer dans le silence. Il était si silencieux sur ce point que je ne suis même pas sur que ma mère ai connu les convictions de mon père à ce moment. Il est néamoins probable que le mystère qu'il entretenait autour de ses opinions, s'il avait été dévoilé, aurait constitué une bien tiède révélation. Puisqu'il n'aime simplement pas les extrêmes. Ma mère, par contre, se faisait plus entendre, elle se révoltait souvent contre le syndicalisme abruti de l'éducation nationale des années 90, pour autant, elle ne voyait pas la politique comme un moyen de changer le réel et s'y intéressait peu.

Pour ma part, malgré mes quelques idées sur la manière de créer un monde meilleur, j'ai du mal a être certain sur ce qu'il faut faire où ne pas faire et je ne suis pas un militant non plus. Jusqu'à présent, manquant à tous mes devoirs citoyens, je n'ai jamais voté. Je n'ai pourtant pas le sentiment d'avoir manqué d'être utile à mon pays. Je ne suis pas un désabusé de la politique, mais il me semble que la couleur politique, si importante en France, n'est pas aussi importante quand il s'agit de changer la réalité. L'économie, bien sur, est devenue de plus en plus mondiale qui fait perdre son sens à l'action individuelle des état, mais il y a surtout l'éternel humain, la cupidité et l'égoïsme qui sont des constantes tellement implantée que je ne crois pas que de simples discours parviendront à les changer. Les prétendues solutions politiques ont surtout vocation à animer les débats de machine à café et à faire fantasmer un monde qui s'ennuie de n'avoir plus de guerre. Ainsi, je perpétues à ma manière la tradition de neutralité, tentant de comprendre plutôt que de donner les solutions.

Au moment, où tu es né, nous avions un président phénoménal : Nicolas Sarkozi. Echappant à l'éternelle division droite/gauche, il était inclassable, un peu racaille et rentre-dedans dans ce qu'il entreprenait, il avait tout pour plaire aux tabloids : un brin libéral, un peu populiste, un peu étatiste, un peu tout en somme... sauf inabordable. Il était loin de pratiquer la langue de bois de ses prédecesseurs. Rempli de tics et nerveux, il s'emballait souvent quand il se trouvait face au peuple. Certaines de ses répliques étaient même devenues dignes d'entrer dans les pages rose, comme la fois où il avait dit : « Casse toi pauv'con » un type qui s'était dit sali de lui serrer la main, ou comme cette autre fois fois où il avait invectivé un pêcheur pas content à venir s'expliquer en face comme dans une cours d'école. Cela ne manquait pas de pitoresque, l'opposition recyclait ces frasques d'un président qui ne faisait pas dans la dentelle. Il concentrait à lui seul tous les amours et tout les haines de la France. Moi, j'aimais bien Sarko (comme on l'appelait) surtout parce qu'il dérangeait tous les donneurs de leçons. La moitié des gens était allergique à son hyperactivisme Napoléonien. Pour les ex-socialistes, les ex-communistes, les alter-mondialistes et tout se qui milite (à gauche), il était devenu une icône, le symbôle du mal, un fantasme de lutte. Sur les lampadaires, il fleurissait régulièrement des petite affiches avec un seul programme : tous contre Sarko. Sarko, c'était devenu l'alpha et l'omega de la vie politique française. Mais au delà de ces amusements, il était le premier président à s'être affranchi du poids de l'idéologie au profit d'un réalisme plus actuel.

lundi 24 décembre 2007

De la futilité des adultes

Quand j'étais enfant, le travail des adultes me paraissait mystérieux et intrigant. À l'école, chaque fois que la maitresse demandait aux élèves le métier de nos papas et mamans, j'étais bien embêté, je savais que ma mère ne travaillait pas, mais je ne parvenais jamais à me rappeler la profession de mon père. Il me fallait quelques instants pour m'en rappeler approximativement, et dire qu'il était « concert confiscal » mon approximation devait faire rire les adultes (il était conseiller fiscal). J'avais ouï dire qu'il s'agissait de rencontrer des clients et de faire des calculs sur l'argent... enfin, son métier demeurait assez flou pour moi dont le l'univers se restreignait à l'école, les copains et les jeux. Qu'aurais-je pu prendre au sérieux à part cela ?
Je n'étais donc pas préoccupé de savoir à quoi correspondaient les activités d'adultes et sans investigation elles me restaient obscure. Je me suis très rarement rendu à son bureau de la rue Bollée. Parfois au retour de l'école, mon père s'y arrêtait pour y prendre un document pour travailler le soir. À ces seules rares occasions, je pouvais apercevoir le monde du travail. Dans cet univers circulaient des messieurs bien habillés. La moquette dans les couloirs m'impressionnait, des cendriers à plateau centripète se trouvaient dans chaque bureau, en attendant que mon père retrouve son « dossier », je les testais un à un : une pression sur un bouton central actionnait un plateau qui se mettait à tourner, la force centrifuge faisait disparaître la cendre dans le compartiment du bas, j'étais fasciné. Une secrétaire me demandait d'arrêter de toucher parce que c'était sale, mais j'avais du mal à résister. Mon père me dit de m'asseoir. J'admirais alors le fauteuil à roulettes. Celui-ci, à la différence de la chaise Mickey de ma chambre, roulait parfaitement, j'étudiais les calculatrices à rouleau, etc. Dans cet univers les grandes personnes évoluaient dans des décors de rêve et il y avait tellement de choses à toucher que je ne savais pas où donner de la tête. Il me paraissait étrange que les grandes personnes puissent conserver ce sérieux irréprochable au milieu de cette pléthore de jouets amusants.
Concrètement, je savais que mon père partait le matin avec un costume, et qu'il revenait le soir, se disant souvent fatigué. Arrivé à la maison, il parlait avec ma mère pendant le diner. Dans ses histoires, il était toujours question de clients, de collègues et de dossier. Un certain Méléard, une certaine Madame David, étaient les personnages récurrents de ce théâtre fantomatique, je ne savais que les ombres. À la fin du repas, on regardait les « infos » à la télé. Ce rituel n'était pas négociable. Mon père affirmait que c'était le seul moment de détente de sa journée, je sais aujourd'hui que ce n'était qu'un prétexte puisqu'il a conservé cette tradition dans sa retraite. De mon côté, je m'asseyais entre ses jambes et je lui tirais les poils en suçant mon pouce. Dans le poste de télévision, un homme cravaté annonçait quotidiennement les drames du jour. Le plus intéressant du journal était le générique en image de synthèse ; on y voyait une mappemonde s'enrouler autour d'elle-même pour former un globe. J'essayais de me concentrer pour comprendre ce qu'il y avait de si intéressant à ces nouvelles. Mon père était captivé, ne disait rien.

Aujourd'hui, c'est mon tour de prendre le rôle du blasé, je ne trouve plus aucun intérêt aux chaises à roulettes. Pour la même raison que mon père lorsqu'il affirmait vouloir se tenir informé pour avoir de la conversation avec les clients, je lis avec attention le journal dans le métro et les nouvelles du monde me réconfortent dans un quotidien qui s'est insidieusement terni. À mon tour, je suis embrigadé dans cet univers. Défiant la logique, le monde des adultes s'agite, s'anime et se désespère au nom de l'économie et je pratique maintenant l'absurde avec le plus grand sérieux.

Le travail, hélas, n'est pas aussi intéressant que les enfants le croient. Il permet simplement de recycler des consciences qui ne servent plus à rien, sa fonction est avant tout hygiénique de canaliser les imaginations qui ne sont plus bonnes à rien. Autrement dit, le travail sert à donner de l'importance à des vies qui n'en ont plus. Mais à quoi bon t'instruire de ceci ? Tu l'apprendras trop tôt ! Et si l'envie te prenait de croire et de dire avec les yeux qui brillent : « Quand je serais grand...je ferais des courses sur les chaises à roulettes toute la journée ». Je laisserai ton imagination s'agiter dans la mer des possibles.

Heureusement, Dieu dans son infinie sagesse ne permet pas aux enfants de comprendre ce qui les attend au sortir de l'enfance. Il ne permet pas à morne grisaille qui hante les travailleurs de s'infiltrer dans leurs cerveaux neufs. Tu seras bien occupé déjà à nommer le bleu et le rouge en regardant des cubes de jouets.

samedi 15 décembre 2007

Belles familles

Nous avons finalement signé l'achat de notre appartement rue de Muret ce mois de décembre, mais son piteux état nous interdisait de nous installer sans procéder à quelques travaux. L'appartement, habité dernièrement par une vieille femme qui vivait seule, avait des tapisseries d'origine, et un parquet crasseux qu'il est difficile de s'imaginer, tout cela donnait une bien triste allure à l'appartement. L'éléctricité à refaire.
Mon père est descendu pour installer l'électricité dans l'appartement et les parents de Cristina arrivent ce week end à Toulouse. Dépépchés en renforts pour nous aider, ils ont peur de se retrouver dans un pays dont il ne parlent pas la langue, seule Cristina leur permettra de s'exprimer. Si l'on ajoute ta naissance à ce joli remue-ménage autour de nous, il se créé une sorte d'effervescence dont on se souviendra surement longtemps comme d'une grande épopée. Dans le même temps, cet enthousiasme débordant me laisse songeur, le temps en passe d'autant plus vite, et j'aimerais ralentir cette course folle du temps. En laissant notre appartement de la rue de sainte Lucie, une page de ma vie se tourne définitivement, imprimant une douce amère notalgie.
Pour refaire l'appartement, nous avions convoqué toute la smallah : José, Emilia, Annick et Christian étaient là. Chacun a été employé sui vant ses compétences. Christian s'occupait de faire le réseau éléctrique, José entre plomberie et platrage, arrachage de clous jouait à l'homme à tout faire, Emilia était préposée au décollage de papier peint pour sa patience et Annick pour décrasser le parquet. J'allais en homme volant sur les différents poste mais je me suis surtout contenté de reboucher les trous.

Il y avait bien longtemps que je n'ai pas vécu dans une telle promiscuité et pour tout dire ça a été assez dur bien que tout le monde était de bien bonne volonté.

José essayait de me vendre lourdement les concepts espagnol et j'ai du faire preuve de patience, n'étant pas habitué à ce genre de caractère.

dimanche 9 décembre 2007

La première leçon est annulée

Maintenant que je possède l'information capitale de ton sexe, il m'a semblé te connaitre un peu. Et, fort d'une certaine expérience, j'ai pensé te donner ta première leçon afin de t'éviter les déceptions que j'ai subies et qui m'ont fait perdre beaucoup de temps. Je voulais te parler de solitude, de femmes, d'aventures, etc. Cependant, au moment de consigner mes recommandations par écrit, un doute m'a saisi : ces conseils sont inutiles et orgueilleux.
Jusqu'à présent, à travers ton prétexte, je t'ai surtout parlé de moi. Fort heureusement depuis ta cellule, tu n'as rien écouté et c'est tant mieux. Ne me blâme pas, il me semble que mon destin vit sa consécration en ce moment et je me berce de l'illusion d'être important et de pouvoir t'éviter le mal. En devenant père, j'atteins l'apogée de ma conséquence et j'imagine disposer d'un pouvoir quasi divin. Je joue au moraliste en dispensant les bases de ta téléologie et en bordant le monde comme s'il s'agissait d'une chose domestique, mais je t'ennuie feuillet après feuillet, je succombe comme les autres à l'orgueil. Ainsi, je fais mienne cette illusion que tu seras un prolongement de Cristina et moi... Je me trompe.
Il est aussi stupide de vouloir t'éviter de te tromper que de croire que je sais tout. En vérité, la vie ne m'a appris qu'une seule leçon : je suis ignorant de tout, c'est-à-dire que je ne suis pas à même de prodiguer des conseils valables. Dieu est un meilleur conseil, et parfois il est déraisonnable d'être raisonnable. Tes bêtises t'apprendront mieux que l'expérience des autres, alors pas besoin d'anticiper ni de prendre de l'avance. Je te rends le chapitre.

La tangente Y

Le suivi grossesse prévoit une seconde échographie au sixième mois, à l'occasion nous avons appris une information importante...voire décisive : ton sexe ! A l'hôpital, nous t'avons vu sur l'écran de contrôle au travers de taches évanescente, tu apparaissais, comme à ton habitude, assez nébuleux et épars. Tandis que le médecin, consciencieusement, auscultait et prenait des mesures, nous nous interrogions en silence, mais pourquoi donc ce médecin ne parlait-il pas ? Y avait-il quelque chose de grave ? Cependant, lorsqu'il rompit le silence, il prit une mine plus détendue pour nous annoncer que tu étais en bonne forme, que ton poids était évalué à 650 g et qu'en somme les choses se passaient parfaitement normalement. Puis, il nous fit le détail de ce que nous avions confusément aperçu sur l'écran, essayant d'habiller ses techniques cliniques d'une jovialité plus adéquate. Tu apparaissais ainsi beaucoup plus grand que la dernière fois et nous ne pouvions plus apercevoir ton corps en entier, par morceaux séparés le docteur nous expliquait ton anatomie, avec un d'un peu d'imagination, nous avons distingué ton nez, tes yeux, tes pieds, ton zizi... Cristina s'est sutout effrayée de la taille de tes oreilles qu'elle rapprochait de celle de ton grand-père, craignant que tu aies des choux-fleurs.
Après s'être fait traduire « coucougnettes », Cristina versa quelques larmes quand elle a appris que tu serais un garçon. Déjà, il lui semblait mieux te connaître. Quant à moi, j'ai dis, fier de mon éternel apophtegme : Alea Jacta Est ! Tu t'appelleras donc César : César Ortiz de Zarate.
Cristina aurait décidé de ton prénom si tu avais été une fille. En vérité, j'avais choisi ce prénom depuis longtemps, alors que je m'étais plongé dans des livres d'histoire romaine et de l'antiquité. D'abord, ce n'était pas un prénom moderne, pas un Leo, un Theo, un Matteo, prénom à la mode mais qui se perdrait rapidement dans la masse des écoliers. L'antiquité, je trouvais ça moins oxydable et puis la résonance impériale aussi m'avait séduite, un peu comme de choisir un prénom choisi d'après un héros de télévision, j'avais envie que tu sois tout, sauf ordinaire. ...
Cristina propagea la nouvelle en Espagne dès qu'elle le su, ne cachant rien du futur bébé, ni le sexe, ni le nom. Par contre, du côté français, plus mystérieux en général, on préférait ne pas savoir, pour que tu arrive telle une surprise dont on se serait trop langui.
Au retour, dans l'appartement, Cristina se trouvait jolie dans le miroir, elle s'observait et caressait son ventre admirablement rond, t'appelant par ton nouveau nom. Presque euphorique, elle s'étonne maintenant d'avoir eu peur de tomber enceinte, elle se sent plus aimée, et de fait, elle concentre les attentions de deux personnes, il est également logique que son sommeil et son appétit lui procurent deux fois plus de plaisirs. Au fur et à mesure cependant, sa démarche devient plus pesante, telle une hippopotame, elle se déplace en balançant à droite et à gauche, à petit pas, elle souffle beaucoup, parfois elle souffre un peu, mais son optimisme oublie facilement ces petits désagrément. Pleine d'énergie une fois levée, elle cherche des crosses à tout le monde : aux vendeurs de maisons, aux agents de la sécurité sociale, aux notaires et aux banquiers, elle fait des scandales. Elle est retournée cinq fois dans le magasin C&A pour changer son pantalon de grossesse. Parfois, elle se lève le matin et pousse un soupir « Oooh, j'ai encore grossi et fait semblant de se plaindre », mais toujours contente, après une gymnastique approximative lui permettant de rouler sa barrique, elle se met su pied d'attaque. Elle rayonne ! Difficile à imaginer qu'il y a neuf mois, elle nageait en eaux troubles et sans aucune certitude. Pour elle, tu es ce qui change tout. Il y à peine un an elle commençait l'aventure Française, gonflée à bloc, elle faisait le dos rond. Un hiver plus tard, il ne s'agit plus de tenir, il s'agit de profiter : elle rie.

Le proverbe espagnol qui affirme que les bébés « Llegan con el pan bajo el brazo » (arrivent avec une baguette sous le bras )se vérifie. Un mois après avoir appris ta naissance, elle commençe son nouveau travail et reprend une activité sociale. En septembre, nous avons acheté une maison : son trou en France commence à se faire.

De mon côté, je me m'assoupis dans le bonheur, m'abandonnant avec délectation à une certaine mollesse. Auparavant, je trouvais la vie tantôt ennuyeuse et longue, tantôt épineuse et tortueuse, cela ne manquait pas de sel ! Maintenant, il me semble que le temps passe incommensurablement plus rapidement vite, trop vite !
Nous déroulons le programme sans y penser. Cristina me demande d'écrire, mais je me contente de gloser sur des petits riens, car rien de grave ne se trame. Les drames appartiennent au passé. Sans commentaires, le bonheur se savoure dans le silence comme dans les tribulations, peu importe. Je m'enlise progressivement dans une routine besogneuse comme dans un comma agréable. Ce glissement est inconscient, mais réel, comme si de rien n'était, nous sommes enfin tranquille!
Déjà nous ne sommes plus des aventuriers, il est temps de passer le relai. Dieu qui voit tout, entend tout, comprend tout et décide de tout sait bien ce dont je parles. A jamais, condamnés à n'être que des jouets entre ses mains, nous devons nous résigner. Dès le premier instant, il tire à pile ou face des grandes lignes du destin : X ou Y, telle est la question fondamentale qui se résout par un jeu microscopique, sur la ligne de départ, il y a deux types de candidats, les uns, rapides foncent vers l'œuf, mais s'épuisent vite, ce sont les porteurs du gène mâle, les autres moins fulgurants et plus endurants attendent patiemment que l'ovule soit prête parfois durant trois jours : ce sont les gamètes femelles. Grande compétition sans pari, les enjeux sont pourtant énorme. De là, une vocation pour des chaussons roses ou des pyjamas bleus, goût des poupées où des petit soldats. Une chimie subtile dessine un destin en pointillé, sans qu'on l'ai vraiment décidé, on se retrouve chargé d'une mission.
Pour nous, c'est un Y a gagné, et nous devrions nous réjouir car la plupart des parents souhaitent commencer la famille par un mâle. L'héritier mâle est en effet le dépositaire de l'héritage familial, le vecteur du sang. Dans les arbres généalogiques, les femmes sont souvent résumées à leur stricte fonction génitrice.

J'avais envie que tu sois un garçon, mais c'est surtout parce que j'avais peur d'avoir une fille. Cette phobie était innée, elle vient du moment de ta conception, lorsque j'ai senti l'étincelle de la vie, la sensation était si douce qu'il m'a semblé que mon esprit se tapissait de rose et j'ai pensé : « Oh mon Dieu ! j'ai fait une fille ! » Ce n'est certes pas très charitable pour les femmes, néanmoins ma préférence était nette. Je le souhaitais premièrement pour ton propre confort, car les rôles masculins sont toujours plus faciles et amusants. On dit souvent que les hommes font moins de sacrifices, et qu'ils sont doués pour l'éclat et le spectacle. Souvent un peu faibles en calcul, ils sont complètement excentriques par rapport aux fondamentaux de la vie. Au lieu de penser à manger, à se soigner et à être propre, ils songent à se livrer bataille pour être le meilleur dans leur art, inventer des choses bizarres quand ils sont rêveurs, diriger le monde quand ils ont de l'ambition, etc. Bref, leur périmètre adresse le froufrou pourtant on ne parle que d'eux dans les livres d'histoires. Les hommes n'ont pas de responsabilités vitales, tout au plus il s'agit de filer le cul des filles et de s'exciter suffisamment, c'est plus amusant.

Mais, il faut bien l'avouer, j'ai une autre raison pour préférer le Y, je crains terriblement de me retrouver satellisé dans l'orbite d'une petite princesse qui, après cinq ridicules minutes de tricycle, se prétendra fatiguée et, me demandera de la raccompagner à la maison et de porter le vélo. J'ai mauvaise conscience d'être si radicale dans ma vision des choses, mais il faut me comprendre : J'ai l'expérience en la matière, le talent essentiel des femmes tient dans leur art de la séduction et de la manipulation et j'en ai suffisamment bavé pour savoir qu'à ces fourberies de longue haleine on finit toujours par se faire embobiner. Les filles sont par nature plus centrées, tenaces, experte de la guerre d'usure. Et, je n'ose imaginer le talent de négociation d'une petite fille qui prendrait un visage d'ange et des airs non trafiqués d'innocence pour me demander des bonbons...
À ma préférence pour un garçon, il faut encore ajouter que je possède d'excellents souvenirs de mon enfance avec mes frères. Cette époque pleine d'éclat, de bagarres, des courses-poursuites et des crises de nerfs m'a imprimé durablement le sens réel de l'action et du mouvement : vivre c'est courir et frapper ! Entre garçons, point d'intrigues, le conflit est franc et ouvert et ce n'est pas un nid de pourrissement. Les amitiés sont visibles, les traités sont honorés ou défaits, mais ne se compromettent pas dans la transigeance.

Le dévoilement de ton sexe fut conforme aux pronostics de notre entourage et à l'intime conviction de ta mère et moi. Maintenant, ce n'est plus un scoop, tu sera un homme mon fils. Ce fait établi, je ne me laisse de me questionner. Mais si l'échographie avait révélé que tu étais une fille, que se serait-il produit ? Un autre destin pour moi, pour l'univers sans doute ? Aurais-je été un mauvais père, si j'avais eu une fille en premier ? Cette question ne se posera pas et il est probablement idiot d'y réfléchir. J'en reviens toujours au même point, à chaque fois, la mécanique de la vie me laisse entrevoir des abysses dont la profondeur insondable me rappelle qu'il n'y a rien à comprendre. Si tu avais été un fille, présentement, je ne m'adresserais d'ailleurs pas à toi, mais à quelqu'un d'autre, je n'aurais probablement plus tout ces rêves de grandeur. Mais à quoi bon y réfléchir ? Cette vie en rose ne sera pas la tienne.

dimanche 2 décembre 2007

dimanche 18 novembre 2007

Sous le signe du bélier

Tu découvriras le monde à la saison que je préfère, tu as bien choisi ta période. Passées les premières heures aveuglantes, en même temps que tu apprendras l'alternance du jour et de la nuit, la première couleur que tu connaitras sera vraisemblablement le vert. Dans ton placenta, cette couleur n'existait pas. Les bébés, dit-on, ont l'odorat plus développé que celui des adultes, tu sentiras donc le parfum de fleurs et tu éternueras à cause des orgies de pollens. Avec de la chance, le pétrole sera si cher que peu de voitures circuleront. Les premières mesures de la vie passent sans qu'on y comprenne rien, mais sur ton cerveau en blanc, s'imprimera d'abord le bleu du ciel et le gazouilli des oiseaux. Sous un torrent de lumière, nous irons tous les trois en promenade sous les platanes qui bordent la Garonne et nous serons une famille...

Sous le signe du bélier : tu naîtras au début printemps. J'ai mépriser ces auspices lorsque je suis en société, le présage semble si agréable que j'ai décidé d'y croire. Signe de feu et de l'affrontement. Le bélier relève les défis et fonce tête baissé. L'horoscope te prévoit capricieux et impétueux, en un mot terrible : C'est parfait ! J'ai trop tendance à m'ennuyer pour ne pas apprécier qu'un fauteur de trouble s'invite chez nous pour ses œuvres. Et j'ai bon espoir que l'encroûtement fatal sera quelques peu retardé par tes frasques. À ce qu'il paraît, les enfants sont aussi doués pour la clownerie que pour la netteté dans le jugement, la routine ne nous menacera plus. J'espère que dans ton sommeil tranquille tu fomentes une révolution digne de ce nom et que, comme les giboulées de Mars, tu arriveras à chambouler le climat bien tempéré de nos vies. D'ailleurs, le climat n'a-t-il pas déjà commencé à se dérégler ?

vendredi 16 novembre 2007

Mise en scène

A l'affût d'une nouveauté, je t'ai senti bouger pour la première fois mardi dernier. Tu t'es signalé par un coup de pied à travers le ventre de Cristina. À l'intérieur, tu découvrais qu'en poussant un peux les murs il te serait possible de faire un peu d'exercice. Ces quelques mouvements t'auront certainement épuisé, puisque tu te tiens tranquille depuis ton exploit, Cristina, par solidarité, dort énormément. Tu à asservi son coprs à ta personne, son ventre grossit. Chaque fois que je le regarde, il me semble qu'elle est plus enflée, mangeant beaucoup plus qu'à son habitude, je devines que tu as pris le commandement de son appétit. Sa voracité la rend méconnaissable, presque prédatrice, je crois qu'elle serait même devenue capable d'avaler un steak saignant et ses yeux s'allument pour un fromage coulant, pour un carré de chocolat.

Son brutal changement de régime a également des répercussion sur mon estomac, tenté par l'abondance de sa cuisine, quelques kilos en plus ont rendu certains de mes pantalons trop petit, j'ai dû desserrer la ceinture pour laisser se développer la courbe du bonheur – ainsi que l'appelle Cristina La vie continue douillettement pendant ton développement. Et dans l'expectative, nous attendons comme une nouvelle sensationnelle la future révélation de ton sexe. A ce jeu là, les paris n'ont pas été timide, curieusement, tout le monde t'a pronostiqué un garçon. Moi et Crisitina en sommes également convaincu, bien que nous essayons de ne pas nous faire d'idée anticipée.
Qu'importe ! les jeux sont faits depuis bien longtemps, mais la semaine prochaine nous serons fixés.
Nous pourrons ainsi t'appeler par ton prénom faute de plus, peut-être nous entendras-tu : les médecins affirment que les bébés sont capables de percevoir les sons dès le troisième mois.

Ainsi, petit à petit, nous construisons notre histoire, à défaut d'une relation. J'organise une mise en scène, qui puisse nous faire patienter les longs mois qui nous séparent de l'accouchement. En ayant toujours désiré un enfant, je me le figurait comme de recevoir un cadeau de Noël, un bonheur pur et surtout immédiat. Pourtant, en allant vers la concrétisation, je m'aperçois que rien de spectaculaire n'est en train de se produire, ce n'est guère qu'une histoire qui se poursuit, des liens qui se nouent, une tapisserie qui ce dessine patiemment, mais ce n'est pas comme dans les films brillants où succèdent le rire et des larmes et où l'on a gommé tous les longs instants, dans la vie réelle, il n'existe pas de petite musique pour accentuer et dramatiser le moment sentimental où l'on sort le mouchoir. Alors, pour combler ce manque de mise-en-scène, j'ai organisé ton premier contact avec la musique comme un moment historique. Quand ton cerveau sera en mesure d'analyser les sons, tu écoutera donc Mozart en premier, une introduction joyeuse et fleuri au monde. Quoique sans doute ridicule, j'attache une réelle importance à ce symbole.

dimanche 11 novembre 2007

Les Oncles

Le panorama familial ne serait pas complet s'il ne figurait pas les oncles et les tantes aux côtés de la stricte ascendance. Dans ton cas la typologie est très simple, du côté de ta mère, tu n'as que des tantes, et du côté de ton père il n'y a que des oncles : une maison de poupées en Espagne, et une équipe de bagarreur en France. Outre le fait qu'ils partagent une partie de tes gênes, je crois que s'il n'avaient pas été là, je ne serais tout simplement pas celui que tu connais. Mes souvenirs d'enfance, toujours heureux, sont sans doute le mettre au crédit de la joyeuse ambiance sans temps morts. Le quotidien plein d'émulation nous permis de ne jamais nous ennuyer. Sans doute, ma mère affirmerait qu'il existe quelques désavantage à élever une telle couvée.

La bagarre, autrement nommée bastos, était l'activité favorite et principale des enfants de la famille Soullard. Les chamailleries, les guerre de grimace et provocations en tout genre, les coup de pieds, cou de main constituaient le lot quotidien de ma mère. Ces conflits incessants, qu'elle devaient arbitrer, représentaient pour nous un simple un moyen de communications. Quoi de plus chaleureux, de plus impliqués, de plus pénétrant qu'un bon marron dans la gueule ?

Il y eu certes une époque assez tendre, dans nos très jeune années, où nous nous embrassions, et acceptions, pour faire plaisir au photographe, de prendre la pause en souriant. Cependant, dès que nous fûmes en âge de compter les billes et d'estimer précisément de ce que contenait l'assiette du voisin, il ne fut plus question de ces tendres effusions, nous exprimant dans un langage plus corporel. Les seules période de trêves se produisaient lorsque nous regardions la télé en mangeant de céréales soufflés et des tartines de Nutella, quoique parfois, il y eu aussi des batailles pour savoir qui en aurait le plus.

Pour comprendre les rôle de chacun, rappelons que j'étais l'aîné, Etienne était le cadet, Guillaume, le dernier. A partir de ce simple ordre, n'importe quel psychiatre de de comptoir saura se faire une idée sur le caractère de chacun. Après celui qui ouvre la voie (C'est moi et je ne développerais pas pour cette raison), celui qui l'emprunte une deuxième fois gagne les facilités mais pas le prestige des explorateurs, et pour conclure il faut une voiture balai capable d'amuser les foules et les séduire.

En règle générales, la tolérance des parents à l'égard des bêtises des enfant va croissante au fur et à mesure de leur expérience et dans notre cas, la loi s'est bien vérifiée. Au cours de notre scolarité, le nombre de retenues à faire signer au parents n'eurent de cesse de croître. Guillaume, recordman dans l'absolu absolu, était devenu la bête noire de la directrice du collège Saint Joseph et parvint même à n'avoir plus suffisamment de mercredi après midi libres pour purger sa peine.

Au sein des trois garnement, je n'ai peut-être pas eu le rôle le plus drôle de cette pièce comique. Mes parents, comme de nombreux parents, souhaitaient que je réussissent et m'ont transmis un modèle de réussite assez étroit. Comme j'avais le goût des études et je trouvais mon bonheur dans les livres, je me suis conformé de bonne grâce à ce dessein prémaché. Assez orgueilleux, j'étais exigeant avec les autres, mais je fuyais la compétition, moraliste mon royaume ne s'étendait guère en dehors des limites de territoires connus, c'est à dire mes frère et mes parents, appliquant aux autres les lois sévères de ma morale et de mon jugement.

Déjà tout petit, Etienne faisait beaucoup de bruit. Pour ses premier pas, il marchait tel John Wayne en basculant son corps lourdement de droite à gauche. Il passait pour un gros dur et se battait souvent à l'école, il était pourtant sensible et attirait l'attention parce qu'il avait besoin d'être cajolé. Etienne était colérique, il ne reste maintenant plus rien de ceci, mais pendant l'adolescence, ses crises atteignaient parfois un paroxysme rare, effrayant pour quelqu'un extérieur à la famille, il hurlait et tapait contre les murs. Dans le mouvement, il était peu réfléchi, sa carrure qui le disposait naturellement à l'affrontement en fit un champion de Judo, il se rendait au compétitions et s'est constitué un trésor de médaille.

Le cadet doit gagner sa place au soleil en rognant sur l'ombre de son prédécesseur, aussi il était important pour lui de tracer sa propre voie. Or, mes parents n'avait apparemment qu'un seul modèle de réussite positif, ils voulaient nous offrir le meilleur, et quand bien même nous n'étions pas de véritable bourgeois, nous avons bénéficié des largesses qu'offre une telle éducation. Dès 1987, il y eu un piano à la maison, nous avons ainsi pu pratiquer à la maison les cours de musique que nous avions à l'école, afin d'avoir une ouverture la plus large possible, nous avions également des activités sportives, et des livres à chaque Noël etc. En revanche, nous n'avions pas de console de jeu vidéo.

Après avoir suivi des cours de piano comme nous tous, Etienne ne tarda pas à se trouver une autre voie, une seconde voie : La guitare. Et puis, il s'est mit à écouter du Hard-Rock. Il écoutait Metallica et apprenait par coeur les solos de de guitar-hero qu'il jouait avec son copain Vincent. Ce n'est que lorsqu'il devint complètement libéré de la pression familiale, qu'il pu véritablement suivre sa voie et mettre en pratique ce que lui avaient toujours garanti mes parents : « Quand tu aura ton diplôme d'ingénieur, tu feras ce que tu voudras. »

Guillaume en revanche, avait un style plus simple et tout à fait décomplexé, ne cherchant pas à marquer sa différence, il écoutait de la musique Disco et désirait avant tout avoir des vêtement de marque. En bon petit dernier, Guillaume semblait se foutre de tout, avec une royale nonchalance il endurait sa mauvaise réputation, il supportait avec un stoïcisme impressionnant les remontrances de ma mère qui cherchait désespérément à l'extraire de sa condition de cancre. C'est ainsi qu'une fois, se faisant reprocher son carnet de note médiocre, il dit à ma mère : «Je ne suis pas le plus nul en sport » Cet aplomb, cet optimisme indéfectible sont peut être meilleur résumé qu'on puisse faire de Guillaume. Le véritable savoir faire de Guillaume était la séduction et ne s'est en effet pas développé à l'école. Manipulateur inné, c'est selon son public qu'il se découvrait en ange où démon. Jeunes, vieux et femmes, il échoua néanmoins lorsqu'il du séduire le surveillant général du collège et la directrice.

Il est presque tentant de penser qu'il n'existe plus rien de commun entre le joueur d'échec qu'il est devenu et l'hédoniste parfait de son enfance. Le fil conducteur existe pourtant, sa principale force étant de ne jamais abandonner son jugement aux autres. Comme il le dira si fièrement, une fois sorti du chaudron parental « Les autres ont douté de moi, mais jamais je n'ai douté de moi »

Etienne et Guillaume malgré leur écart d'âge plus important sont restés très liés. Compagnons de bagarre insatiables, à peu près chaque soir, Etienne se rendait dans la chambre de Guillaume pour lui chercher des noises, lui déchirant ses papier, venant lui péter dessus, il ne s'arrêtait que lorsque Guillaume prenais le parti d'enrager et de le poursuivre. Guillaume, qui se savait faible, avait intégré qu'il lui était nécessaire d'avoir la protection de mes parents, aussi usait-il du rapportage, ce qui faisait enrager Etienne.

dimanche 4 novembre 2007

Comme il est dur de vieillir !

À force d'être si tranquille, à force d'endormir mon esprit à des considérations trop futiles comme, par exemple, la couleur du papier peint de ta chambre, je crains de m'enliser dans le confort. J'ai peur de sombrer, et consacrer ma vie à relier entre eux des points numérotés 1. voyages, 2. maison, 3, mariage, 4. enfants, comme dans ces jeux pour enfants peu inspirés.

En me levant ce matin, j'ai eu une fièvre d'adolescent. J'ai pensé que rien ne sera plus jamais comme avant avec toi. Alors, j'ai crié « Mort aux cons » d'une voie sincère et ça m'a soulagé. La fatalité du bonheur est terrorisante pour celui qui fuit les autoroutes. Si je ne suis destiné qu'à jouir des bonheurs universels, autant me dire maintenant les bénédicités : je serai plus vite arrivé.

Le plaisir coupable de la calomnie des masses laborieuses ne se dément pas... Je préfère, en tout état de cause, être le persécuteur du « prêt-à-penser » plutôt qu'un autre agneau. L'opinion de la masse n'a pas besoin de se défendre, car elle est, comme la lie, ce qui reste quand rien ne s'agite plus. Qu'on l'insulte, la lacère, la roule dans d'infects venins, la pensée populaire est immortelle, elle retombe toujours au fond après un certain temps. Alors, soyons clair, IKEA ne vaudra jamais que pour les cons, les gens trop préoccupés de s'acheter une maison sont des brutes illettrées avec si peu d'imagination qu'elles emploient leur existence à reproduire page de magazine d'ameublement. Plutôt mourir que de m'acheter une cuisine, c'est trop médiocre. La rébellion constituera toujours une meilleure philosophie. Tiens-toi le pour dis !

J'ai de moins en moins envie de m'acheter l'appartement. D'abord, le bruit de la rue qui passe au bas de l'immeuble est antimusical. Ensuite, l'idée d'être lié à mes débiteurs durant cinq années n'est pas de mon goût. Enfin, les travaux à faire, les promenades à Leroy-Merlin le samedi après midi et patati et patata... Je n'aime pas qu'on touche à ma liberté. Cette fois pourtant, j'avance à la volonté, je m'enfonce des aiguilles dans le corps afin de tenir encore un peu les yeux ouverts devant les banquiers marchands de sommeil, je m'accroche pour qu'ils me donnent le sésame et me disent enfin : « Signez ici monsieur ». Coûte que coûte, je me fais violence. Cristina sera contente. Choisir en connaissance de cause de devenir esclave est la noblesse des sages.

Maudits banquiers, maudits propriétaires ! Vous m'avez eu ! Vae Victis...

mercredi 31 octobre 2007

Dans l'eau du même fleuve

Décidément, la vie ne se conforme à rien, et surtout pas à l'imagination ! Le destin me mène finalement vers un pays bien différent que celui que je m'étais représenté. En devenant papa, je m'apercois qu'une bonne partie de mes jugements sont à reconsidérer. Comme tout le monde, je souhaite être un père droit, dévoué, aimant. Cependant, à la veille d'entreprendre ces choses, je crois qu'il serait fou de ne pas douter de moi-même. En me mettant maintenant à la place de mes parents, je réalise que l'éducation que j'ai reçue n'avait pas fonction d'absolu que je lui prêtais. A défaut de s'ériger en meilleur elle devait se défendre du pire. Devenir parent n'est pas aussi simple que d'enfiler un costume, il n'y a pas de mutation, on en reste humain à l'intérieur. Ce n'est que la même rengaine qu'il faut tourner encore et encore, et il ne me suffira pas de décréter que ton futur sera rayonnant pour qu'il le soit. Et pour tenir mon rang, je devrais être honnête, le temps des sacrifices arrivera. Finie la belle vie ! Il n'existe pas de formation à cette fonction, elle s'apprend sur le tas. J'ai été trop orgueilleux en oubliant que la responsabilité d'une famille survient en règle générale d'une coïncidence.

De fils en aiguilles, il me paru rassurant d'explorer un peu cette condition parentale et de faire l'inventaire de mes illustres ancêtres pour surnager cette vie qui m'emporte. Commençant une modeste généalogie, je suis remonté quelques générations en arrière.Je me suis posé trois questions seulement, car je n'avais pas de grande velléité historienne : qui , où, quand.... L'enquête est simple !
Pourtant, très rapidement je n'ai plus rien su de mes aïeux, réduits à rien par quelques années, ils avaient disparu dans la nuit du temps. Chacun cherche à sauver son âme, mais à quelques forces qu'on s'y emploie, toujours on se fait digérer par le monstre temps : tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps. Le nombre des ascendants croît rapidement, 2,4, 8, 16, 32..., 220 = 1,050,000. En vingt générations, la colossale somme de 1 million de parents est atteinte. Notre sang est baigné dans l'humanité entière. J'ai la troublante impression de n'être qu'une poussière de l'Histoire. J'aurais beau me débattre toute ma vie pour être quelqu'un, je ne suis qu'un atome. Tous, nous ne valons que par des anecdotes. À moins de s'appeler Napoléon ou Alexandre, un siècle plus tard, il ne restera rien. Quelle que soit la trempe de chacun, l'humanité s'écoule comme une rivière, elle suit la pente naturelle dessinée par Dieu, et seul le chemin des masses laissera sa trace. Alors, pourquoi être orgueilleux, pourquoi désirer : « Faire une carrière », pourquoi vouloir « Devenir propriétaire »et même pourquoi même désirer être ton père ? Tout est vain. Si je m'y conforme, c'est uniquement parce que j'ai l'impression qu'il n'y a pas de meilleure alternative que de se laisser aller à l'orgueil de vivre. C'est à dire agir, réaliser, concrétiser, amasser, quand bien même cela ne servirait à rien.

La vie propose deux alternatives, ou bien l'on est spectateur où l'on est acteur. Les choses étant égales, ne vaudrait-il mieux pas prendre le parti du moindre effort et aller sans faire d'histoire là où vont les pauvres types, endormir sa vie et filer droit, sans critiquer. Comme des moutons, agir par groupe et penser en groupe, les solutions sont alors immédiates, il n'y a qu'à copier son voisin.

mardi 23 octobre 2007

Bonheur

Ce dimanche commençait l'automne. Cristina était en train de travailler à servir des cafés et des croissants dans une station d'autoroute et j'étais dans l'appartement à tourner en rond, sans savoir comment m'occuper, j'avais déjà tellement dormi que je m'étais mis en devoir de quitter la maison. Je suis sorti du côté de la prairie des Filtres et je me suis installé au bord de la Garonne. Pour ne pas avoir l'air de ne rien faire, j'ai commencé à lire. Très vite cependant, j'ai reposé mon livre et je me suis laissé happer par une flânerie joyeuse, à nouveau j'ai caressé l'idée d'un somme. J'ai regardé le soleil disperser sa lumière mourante dans un arbre. Autour de moi, les enfants jouaient et leurs mamans riaient. Un barbu à l'allure résolument étudiante était allongé et regardait les nuages, fixant le ciel. Des canards en formation serrée s'approchaient des berges pour manger les croutons de pain que leur lançaient des gamins maladroits du bout du bras. Ils visaient si mal qu'un morceau de pain est atterri sur moi. Tout ce petit monde semble demander au temps de s'arrêter. Moi aussi, j'aimerais bien en rester là...
Impossible de savoir ce qui a changé; est-ce parce que tu arrives ou ce la couleur du ciel ? Je ne sais pas... Quoi qu'il en soit, chaque matin, je suis heureux et je trouve que le monde est beau, tout est lumineux et, sans que je comprenne pourquoi, cette sensation persiste. Je n'en reviens pas, tous les jours ça recommence. Des symptômes qui ne trompent pas se manifestent, la perception du temps est modifiée, l'urgence diminuée, de vieilles habitudes ont changé soudainement. Par exemple, le soir quand je franchis le pont Saint-Michel en rentrant chez moi, au lieu de maudire le bruit d'enfer que produisent les automobilistes, je regarde vers l'ouest admirant le fleuve qui s'embrase dans le coucher de soleil. J'oublie les voitures, les pots d'échappement, la cacophonie de la vie moderne et je plains sincèrement les conducteurs de ne pouvoir s'arrêter un peu pour admirer le spectacle. Il me semble qu'un monstre qui me hantait s'est endormi, puisque je suis redevenu plus inconscient. Je ne boude plus les plaisirs, et je deviens optimiste. Maintenant que je sais que tu arrives, j'ai seulement peur qu'il t'arrive quelque chose. Et pour le reste, je ne crains plus rien. Je vais pouvoir profiter de chaque saison sans plus me tourmenter à propos de la question de la reproduction, c'est déjà ça ! Sur mon calepin d'aventurier de la vie, je m'apprête à faire une petite croix devant la case bébé : « Ça, c’est fait ». Nous continuerons peut-être un peu maintenant que nous sommes lancés. Mais pour le reste, je suis content d'être vieux !

Je suis heureux, je dors énormément, j'engraisse, j'écris et je lis, je touche à nouveau à mon piano. Le temps de faire toutes ces choses, je ne suis plus si disponible pour dénoncer les cons (ma grande passion). Non, je ne trouve plus rien à redire à la vie : tout est parfait. La semaine passée, je n'ai pas cherché à m'évader de la routine, au contraire, je m'y suis allongé et j'ai dégusté chacun de ces instants banals avec délectation. Et toi ? Qu'y peux-tu toi ? Évidemment rien ! À l'heure où ces lignes sont écrites, tu n'en es encore qu'à donner de minuscules coups de pied pour communiquer.

Le bonheur ne tient donc qu'à une inclinaison de la tête. D'un côté ou d'un autre, le monde ne s'envisage plus de la même manière. Verre à moitié vide, ou à moitié plein, la beauté et la laideur dépendent d'un regard. N'importe comment, Dieu a laissé quantité d'inspiration pour que les béats s'extasient et que les traine-misères dépriment.

mardi 9 octobre 2007

La Barre

Mes grands-parents paternels habitaient dans le département des Deux-Sèvres, en bordure de Vendée. Mon grand-père Paul, tout comme ses parents et les parents de ses parents, naquit et mourut dans une ferme. Les archives prouvent que cela durait depuis au moins la révolution, la famille Soullard travaillait la terre au lieu-dit La Barre à côté du petit village du Brueil Bernard. Mon oncle Jean - dit Jeanot - fut le dernier à y vivre en élvant ses moutons, ainsi une page important de l'histoire des Soullard se tournait en l'année 2000.

Dans mon esprit, cet endroit est resté une terre à sorcières, ses couleurs essentiellement grises, ses bruines incessantes le figèrent pour l'associer à une certaine forme de tristesse et d'ennui. Il est certes possible que mon imagination d'enfant se soit laissé impressionnée par le lundi de Toussaint que nous passions souvent là-bas (le jour le plus triste de l'année), ou que les dimanches où l'on nous condamnait à regarder la messe à la télévision en lieu et place de dessins animés nous rendirent réticent à l'ambiance qui y régnait, il est cependant sûr que la pratique de la foi dans cette région, sa bigoterie quasi fétichiste, avait ce je-ne-sais-quoi d'étouffant qui ne convient pas bien à un petit garçon qui a grandi dans la ville.
Par exemple, le jour des Morts, le cimetière du Breuil était en effervescence, un ballet de voiture défilait en continu devant l'église pour fleurir de chrysanthèmes les tombes des ancêtres. Les gens étaient gais , comme si l'au-delà des refroidis émoustillait. Pour tout dire, c'était le seul vrai jour d'affluence dans le centre du bourg. Moi évidement, ces morts ne m'emballaient guère, il me faisaient même peur et je ne me suis jamais habitué à cette pluie silencieuse et obstinée qui se déversait sur une terre jamais repue. Je crois en vérité qu'il faut être né là bas pour ne pas se laisser déprimer par ce ciel si gris et si bas.
Cette campagne incarne parfaitement le spleen, c'en est presque une définition. Terre de pierre, la région repose sur un plateau granitique, les pierres, extraites de ce sol, donnent sa couleur grise aux constructions dans les champs boueux de gros rochers paraissaient avoir été semés par un géant triste. Les petites parcelles des paysans en s'étalant à perte de vue formaient le paysage. Des rangées de saules rachitiques marquaient les limites de petites propriétés, ces arbres pathétiques paraissaient implorer le ciel de ne pas être écimé la saison suivante. Ici en effet, rien ne s'élevait trop haut, les hommes, surtout préoccupés d'être de dignes serviteurs de Dieu, font profil bas. Mes grands-parents, comme leurs voisins, n'ont jamais pensé occuper une place qui ne leur était pas destinée, tout au plus ils cherchèrent à supporter dignement le fardeau de la vie en faisant le bien. Le spleen, résumé exagéré donne néanmoins la couleur de ce pays.

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Ce terroir est le reflet de la campagne éternelle, impassible et livrée pour nous, pauvres pêcheurs, et donne l'occasion de pratiquer le plus beau métier qui soit. Le Breuil Bernard par les puissants liens entre ses gens et la terre fut relativement épargné par le phénomène de désertification rurale. Les paysans restèrent fidèles à leur naissance malgré les difficultés financières et ne sans succombèrent pas aux charmes de la ville. En l'an 2000 (c'est à dire la dernière fois que je m'y suis rendu) de nombreuses petites exploitations persistaient encore, végétant à moitié, mais toujours vivante. Les habitants y refusaient toujours la logique du regroupement des terres tel qu'elle se pratiquait par les paysans modernes, pour des raisons ancestrales, cadastrales, toujours assez éloignées du pragmatisme et de la raison, l'agriculture restait figée. La région était d'ailleurs pratiquement une exception nationale, mais pourquoi s'en étonner, les chouans n'étaient-ils pas Vendéens ? Ici, la résistance au progrès est plus qu'un réflexe, c'est une idéologie, elle n'est d'ailleurs pas étrangère à l'expiation du péché originel. Dans ce village arc-bouté sur le passé, mon père fut en 1965 le premier bachelier.
À à peu près trois kilomètres du bourg, on accédait à la ferme familiale suivant une petite route située à droite après le calvaire, passé quelques zigzags, la Barre au bout d'un chemin se dessinait à travers le crachin. En s'approchant, on apercevait d'abord les étables et le tas de fumier à droite, et quoique ce manque de pudeur eu pu surprendre le visiteur peu habitué des campagnes, l'endroit était commode pour remuer les litières des bêtes. Le lisier qui sortait du tas s'écoulait dans une fosse à purin toute proche. À gauche se trouvaient la mare et le poulailler. Un énorme bloc de granit gisant au milieu de l'eau servait de plongeoir au canard. Les habitations donnaient sur une cour bitumée portant les stigmates de nombreux rapiéçages. Un grand chien noir attaché avec une courte chaîne donnait l'alerte. Il s'appelait Walker et avait donné leur nom à « papy et mamy Walker ». Ce chien me faisait peur et pitié à la fois. Lorsque nous étions en vacances, il était souvent enfermé dans la grange pour ne pas qu'il nous morde et nous avions l'interdiction de le caresser. Je devinais la triste vie de ce chien. Je ne pouvais m'empêcher de le plaindre. Le soir ma grand-mère lui portait à manger du pain trempé dans de l'eau et divers restes de gras. Parfois accompagnant ma grand-mère, je passais à côté de lui, me tenant à distance, je ne distinguais que ses yeux qui luisaient dans le noir et le bruit de ses laperies.

Le BREUIL Etables

Maison Le Breuil

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À l'époque où commencent mes souvenirs, la ferme était déjà en « fin de vie » et je m'en rappelle surtout comme d'un édifice se laissant aller à son agonie. La ferme, construite autour d'un corps de pierre assez modeste, avait par la suite de rajouts successifs, atteint une taille assez importante, mais l'ensemble manquait d'homogénéité : le garage était en tôle, la grange en bois, d'autres dépendances étaient en parpaing brut. Il faut dire que ces questions bourgeoises ne concernaient guère l'exploitation puisqu'il fallait parler d'une question de vie ou de mort. Les bâtiments lentement s'éventraient et le lierre aux racines grosses comme trois doigts paraissaient tenir le mur, le toit quant à lui était pris par la mousse, mais l'ensemble tenait et c'était l'important. Les quelques travaux indispensables, s'il se réalisaient, étaient souvent à l'initiative de mon père. Ce fils parti à la ville, décidait du plan de modernisation, peinant parfois à convaincre. Dans l'esprit de chacun, même si l'on n’en parlait jamais, il était clair que la tradition agricole des Soullard se terminerait ici.
Les signes de cette négligence se retrouvaient d'ailleurs illustrés par de multiples détails. Le visiteur en se promenant dans les allées de la ferme avait nombres occasions de le constater. Les outils agricoles d'autres époques gisaient sur le bord du chemin, abandonnés à la rouille : ici une vieille charrue mangée s'était un peu enfoncée dans le sol, là une charrette aux roues ferrées dont les planches pourrissent, un peu plus loin une meule et une citerne ... Ces vestiges oubliés tels quels sont livrés à eux même et n'espère même pas une réhabilitation décorative. La maison entière inspirait une austérité radicale.
Pour rentrer dans les habitations en bout la cour, on passait par la porte-fenêtre du salon. Un carrelage ocre en nid d'abeille formait le sol. Une table en bois, placée au centre, servait pour les réunions de famille et était protégée en permanence d'une toile cirée. L'hiver. Le dîner commençait invariablement par un bouillon aux vermicelles qui réchauffait, l'été le « Mijet » constituait le premier plat : mélange de pain, de vin, d'eau et de sucre, il rafraîchissait. Les repas, avant tout fortifiants, ne versaient pas dans la diététique, souvent gras et lourd à digérer.
S'il venait pour le café, le visiteur était installé dans un canapé recouvert d'une fourrure synthétique, mon grand père avait une chaise attitrée proche du feu. Pour rendre exactement l'ambiance il faut imaginer l'horloge comtoise qui battait lourdement le temps de son tic- tac. Avec, la commode et l'armoire qui servait à conserver les sucreries, les pâtes et les condiments, la pendule formait l'orgueil du mobilier. Chaque heure, le jour comme la nuit, la sonnerie se mettait en branle et égrenait un à un les coups du carillon, je connaissais par coeur le bruit du mécanisme, je m'amusais à chanter dans ma tête le ding-dong qui jamais ne variait jamais d'un chouia. Ma grand-mère remontait de temps en temps ce drôle d'engin à l'aide d'une clé.
L'été, cette salle de séjour servait également de salle de bal à toutes les mouches des environs, après de fameux festin bouseux, les diptères aimaient s'étourdir de quelques rondes en ces lieux. Les deux papier tue-mouche qui pendaient plafond, dégoulinant de victimes ne changeait rien à l'affaire, il y avait toujours affluence. Parfois, ma tante excédée par toutes ces mouches, se mettait en tête de les exterminer toutes à coup de Bégon Vert, et fermant toutes les portes, répandait le fumet mortifère. Les mouches pullulaient à cause du tas de fumier pouvaient bien périr par millier, il en restait toujours autant et l'armée était remplacée en deux heures de temps. Pour me rendre utile, je saisissais une tapette à mouche et je partais à la chasse, et je n'étais pas peu fier lorsque j'alignais cinq mouches à la suite. En guise de trophée, je ramassais leurs corps ratatinés dans une boite d'allumettes et lorsque je ne tuais pas ma victime directement, je lui ôtais ses ailes, puis ses pattes et puis je la regardais tourner sur elle-même, de plus en plus lentement jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus du tout. Je n'ai jamais été à court de cobayes pour développer ma science.À côté du salon, l'accès à la cuisine nécessitait le franchissement d'une marche, cette pièce vraisemblablement antérieure, n'était pas au même niveau de sol. Un gros poêle qui servait également de cuisinière occupait le mur gauche. L'alimentation du feu se faisait avec des petites bûches. Le sol était recouvert d'un linoléum un peu fatigué. Les repas ordinaires se prenaient à cet endroit. Il Au nombre de trois, le petit-déjeuner aux alentours de sept heures était un repas consistant, le déjeuner à midi précis et le souper au alentour de sept heures. À chaque fois, une bouteille de vin rouge était sur la table, les bouteilles consignées étaient conservées pour être retournées, en même temps que le plein d'essence au supermarché de Moncoutant. Sur une petite table, ma grand-mère avalait son repas avant que « Les hommes » ne reviennent, elle s'occupait alors de faire le service. Jeanne était une femme plutôt effacée qui s'efforçait de faire le bien sans jamais protester.
Le premier étage servait surtout de grenier, il s'y accumulait toute sorte d'objets hétéroclites et inutiles dont personne n'avait le courage de se débarrasser. Pêle-mêle une lampe à huile, un piège à loups, une chaise défoncée attendaient ici. Une collection invraisemblable de journaux paraissait n'être là que pour nourrir les rats. J'y reconstituais des bandes dessinées entières en les découpant page à page dans l'historique des Ouest France. Au milieu de ce bric-à-brac, mon oncle s'était aménagé une piaule lui servait de chambre. Elle devait faire dix mètres carrés et je du y rentrer deux ou trois fois. Elle ne lui servait qu'à dormir., d'ailleurs bien que ce soit le seul fils qui soit resté à la ferme familiale, il ne disposait pas de la pièce la plus confortable, ni de la plus chaude, mais sans doute était-ce pour faire plus corps avec la nature.
Quand nous passions les vacances à la Barre, nous dormions dans trois petits lits aux matelas de laine, un comble avait été aménagé dans le grenier. Malgré les lourdes couvertures sous lequel on nous enfouissait, il nous fallait un temps considérable avant de nous réchauffer. Les jours particulièrement froids, pour nous éviter de prendre mal, notre tante glissait dans notre lit une brique chauffée emballée dans du papier journal. Souvent, le vent soufflait fort, il s'engouffrait dans les volets et laissait entendre de longs gémissements qui glaçaient le sang, et je tardais à m'endormir en imaginant qu'une ombre s'était introduite dans la maison pour nous faire du mal.
Le matin, nous déjeunions avec de grosses tartines grillées accompagnées d'un très nourrissant lait de vache de matin. Le décompte des portions de chacun devait être exact, et c'était une science que d'en séparer nos rations, nous étions tyranniques sur ce point. Une tartine était acceptée uniquement tous les trous avaient été convenablement beurrés. Notre tante se pliait de bonne grâce à ce manège et nous étions comme des coqs en pâtes. Nous passions notre temps à jouer ou à regarder les dessins animés, il fallait invoquer une bonne raison pour pouvoir nous déplacer. À Noël, privé de la possibilité de jouer dehors à cause du froid, les cadeaux du père Noël parvenaient à nous maintenir sages. Avec mes frères, nous n'en pouvions plus d'attendre en imaginant ce qui nous attendait au pied du sapin. D'ordinaire, ma tante nous appâtait à l'aide d'oeufs au chocolat Kinder, elle nous entraînait dans les magasins, nous achetant des Picsous magazine et des jouets : Les Zoïds et les Masks, et d'autres robots transformables qu'on avançait sur la table simulant les combats en bruitant avec notre bouche. On se battait souvent, la paix se négociait bien souvent contre un tribut alimentaire ou matériel.
Pour nos jeux en plein air, nous trouvions de quoi s'occuper facilement, sous réserve, bien sûr, que le temps le permette. Nous avions une cabane dans le jardin qui ressemblait de très loin à une tente canadienne, la toiture était constituée par une bâche noire, qui la transformait en véritable fournaise l'été. Ou bien, je m'amusais à bricoler sur l'établi du garage. J'y assemblais deux bouts de bois en les croisant entre eux, je les liais à l'aide d'une petite ficelle et récupérant un peu de toile, je terminais un cerf-volant. J'enfonçais quelques clous dans mes créations, car il me semblait que l'utilisation d'un marteau consacrait le bricoleur. Je me servais ensuite du champ à moutons comme piste d'envol. Malheureusement, mon cerf-volant trop lourd refusait de s'élever dans les airs. Alors, je l'attachais derrière mon vélo pour atteindre la vitesse nécessaire au le décollage. Tous mes rêves se terminaient de manière retentissante lorsque, après un court bond dans les airs, ma création allait se fracasser contre le sol, rompant l'armature. J'insultais la nature paresseuse et le vent qui ne voulait pas souffler. Vexé, je repartais rageusement sur les chemins. Le vent se levait alors, je m'en souviens encore. J'ai dit à Dieu qu'il était méchant : cet endroit était maudit !

La nature ne faisait aucun effort pour être agréable, alors les expéditions pour mater la nature étaient de joyeuses revanches. Les travaux des champs constituaient pour mes frères et moi une promenade très prisée. L'intérêt des ballades était en grande partie déterminé par l'outil qui était attelé au tracteur. La cisaille qui servait pour la luzerne nous ravissait : la mécanique du fauchage était implacable, il y avait comme une sensation de puissance mathématique lorsqu'on voyait la lame s'avancer, cisaillant martialement les hautes herbes. La seconde partie en revanche était moins distrayante, lorsque mon oncle chargeait le ray-grass dans la remorque à l'aide d'une fourche. Pour nous faire participer, il nous donnait des petits bâtons qu'on utilisait pour mettre des touffes d'herbes dans la remorque.
Mon grand-père, participait aussi au ramassage, mais lui ne voulait rien entendre à la mécanisation, il utilisait sa technique ancestrale de fauchage. Il mouillait sa pierre à aiguiser et frappait de chaque côté le fil de sa lame, et lançait le monotone balancement de sa faux. La lame s'enfonçait, les herbes tombaient : FRRR, FRRR... Aucune machine n'aurait pu être aussi régulière et précise dans la coupe. Le rythme était absolument constant, même les repos où il se redressait pour souffler et le moment où il sortait le fusil de sa poche pour refaire le fil semblaient suivre une partition musicale aux mesures bien écrites. Au centre d'un demi-cercle parfait, il avançait lentement dans le champ, laissant derrière lui un andain impeccable. Pour mon grand-père, la terre était son alpha et son Omega. C'était une personne peu communicative et pour ainsi dire froide. Mais le jour où il partit dans une maison de retraite, il se retrouvait dans la situation absurde qu'il avait toujours craint : Être sans terre. Je ne me souviens guère de mes échanges avec lui, mais je me souviens qu'il disait souvent qu'il ne serait plus là l'année prochaine, comme si pour lui rien n'était plus effrayant que de mourir loin de chez lui.
Il n'a pour ainsi dire jamais voyagé, seulement lors d'un pèlerinage à Lourde et puis lors de la guerre où il avait été déporté à Agen dans une ferme de la SFIO.

La charrue était également un outil captivant, je m'asseyais sur le coté du tracteur et je regardais par derrière la terre se faire retourner comme s'il se fut agi de beurre. Dans le bruit du moteur diesel, je chantais la marche des Walkyries, j'avais l'impression d'être le maître du monde.

À la barre, on n'a jamais été très riche, mais on se moquait à peu près de ce genre de considérations. La ferme traduisait bien ce mépris des apparences. De toutes les façons, le clinquant était condamné d'avance au Breuil alors on se contentait de ce qu'on avait.
Christian était le dernier né d'une famille de trois enfants. Avant lui, il y avait eu Jean et Marie Hélène. Jeannot l'ainé s'en contentait bien, c'était à lui que revenait la ferme, petit, il refusait d'apprendre à lire et ne se préoccupait que des châtrons (les jeunes boeufs). Il n'y avait pas de livres à la maison, pas de jeu non plus. Pourtant, ce n'était pas vraiment un problème, il suffisait d'aller bricoler avec un bout de bois pour avoir de quoi jouer tout un après-midi. Mon père ne pouvait hériter de la ferme, il n'avait pas non la même passion que son frère pour les animaux. Il ne savait pas quoi faire d'autre. Ayant entendu à la radio qu'il existait quelques savants qui occupaient leur temps à des choses bien sérieuses, il déclarait à sa grand-mère qu'il désirait être géographe. Personne ne trouvait à redire à cela. L'essentiel n'était-il pas que chacun soit heureux ? Le dimanche, on allait à la messe du Breuil-Bernard, Christian y vit la première possibilité d'élévation morale. À quatorze ans, après son brevet des collèges, il partit à Montmorillon au petit séminaire pour devenir curé, enfin cela constituait la première étape. Hormis le fait qu'on allait à la messe tous les jours, ce lycée n'était pas tellement différent d'un autre. Il étudiait, il rigolait, il réfléchissait. Il y allait content, il en repartait content également ; cependant, il se rendit compte que l'église ne correspondait guère à ce qu'il s'était représenté. Sujette, elle aussi, aux contingences terrestres, l'église n'était ni plus ni moins qu'une compromission de plus. Au milieu des éclairés, les illuminés, les dévots, les bigots, il y avait des mauvais qui voulaient qu'on leur blanchisse la conscience, bref c'était l'exact miroir du monde. Il ne poursuivit pas dans la voie de l'église. À dix-huit ans, exempté de service militaire, il partit étudier le droit à l'université du Mans. En 1968 une vraie fausse révolution agita la France. Les poignées d'amoureux sur les bancs publics étaient devenues une industrie de peloteurs qui opéraient au grand jour. Les filles draguaient, les règles changeaient. Ainsi que peu avant la fin de ses études lors d'une fête organisée par un certain Victor, il se fit aborder par une fille qui allait devenir ma mère.

dimanche 7 octobre 2007

L'histoire de la Bussonière

Mes grands parents maternels sont nés aux alentours des années trente. Cette période marquée à la fois par les restes d'une guerre traumatisante et la crise de 1929, vit se dessiner les principales trames idéologiques du vingtième siècle : communisme, socialisme, fachisme etc. Et, en plein avènement des grands totalitarismes : Mussolini, Franco et Hitler, Staline formaient une triste avant-garde. La France avait aussi ses idéaux ( certes plus modérées), mais elle comptait elle aussi défendre sa vision. Sous l'impulsion de Leon Blum, la France était un pays socialiste. 1936 fut une année très sociale où l'on vit apparaître entre autres : les congés payés et le droit de grève.

Dans des campagnes, cependant, ces nouveautés mirent un certain temps à se répandre, En effet, la vie au grand air conférait aux paysans une certaine indifférence à tout ce qui ne touchait pas de près à leur terres. Les belles idées qu'on entendait à la radio servaient peu, même les réunions aux tables des bistrots servaient plus au négoce qu'à parler politique. L'écho même lointain et déformé parvenant malgré tout aux oreilles des hommes qui discutaient au troquet autour du percolateur, c'était surtout pour avoir un sujet de conversation.

Au sortir de la guerre, le monde des campagnes avait la gueule de bois. Le département de la Sarthe, peu concerné par les batailles et les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, avait été épargné des pires atrocités de la guerre, mais il avait eu son lot de souffrance, et quelques uns avait été tués au front, d'autres par des querelles de voisinage s'étaient réglées par dénonciations. Les arrestations et parfois même les exécutions étaient liées à des questions de cadastre que le juge de paix n'était pas parvenu à trancher. Au final, la guerre avait été un déballage de sales histoires où les allemands avaient servi d'intermédiaires à des règlement de compte. Ainsi, le monde des campagnes désormais avait cette image collabos et peureuse. Une image qui ne l'a plus quitté depuis. La vie à la campagne était devenue ringarde. Le général Pétain durant le gouvernement de Vichy avait déclaré à la jeunesse qu'il fallait retrouver les vraies valeurs à la campagne, avait fait comprendre à la jeunesse que la ville était l'endroit où il fallait aller. D'abord à cause de l'emploi puisque la reconstruction dopait le secteur industriel. La ville attirait ceux qui avaient les yeux qui brillent.

Mariage Alphonse Chanal

En 1947, mon grand-père Marcel avait vingt-trois ans, comme de nombreux jeunes gens, il regardait sans envie le métier de la terre qu'il considérait comme rétrograde, il croyait aux sciences et au progrès, il aimait la technologie et la nouveauté. Si la guerre ne l'en avait empêché, il aurait été mécanicien mais parce qu'il ne possédait pas les études adéquates, il s'est résigné à poursuivre l'activité de son père à contre-coeur, il conserva cependant le goût pour la modernité tout le long de sa vie.
Ambitieux par nature, et sans doute par culture, mon grand père était un « Chanal », c'est ainsi qu'on résumait sa "tête dure". Son illustre père avait tracé la voie, notable de Noyen, et faisait autorité dans le village, il était riche et il avait des idées. Il fut par exemple le premier homme à posséder une voiture à Noyen, c'était une Citroën C2 qu'il avait acheté à la Flèche, adjoint au maire des les années trente, il avait un caractère des chef tels qu'on les représentait à l'époque, dur et sur de soi. Pendant la guerre, il avait même assuré l'intérim du maire. Suivant ce modèle, mon grand père aimait que les choses aillent comme il le souhaitait, même s'il n'avait pas comme lui le goût du pouvoir.

Arrière grand-parents Chailleu

Et quand il vit une fille qui lui plaisait dans la ferme des Maisons Neuve, il se dit qu'il fallait tenter le coup. Il l'avait aperçu que de loin et ne connaissait que son frère Robert, mais il savait qu'elle se nommait Jeanne, c'était une grande fille brune, un peu fière et presque renfrognée, mais comme elle n'avait que dix sept ans, cela ne l'impressionnait nullement. Il l'avait aperçu au loin et il lui tardait que le bal arrive afin qu'il puisse faire connaissance. L'air de rien il demandait à Robert si ses soeurs iraient au bal. et comme de nombreuses romances de ce temps là, leur histoire commença le jour du bal des pompiers de Noyen après que Jeannne et ses soeurs furent conduites par leur mère au bal.

La famille de ma grand mère, les Chailleu, était assez pieuse et ne manquait jamais la messe le dimanche, le soir ils allaient au vêpres. Par prudence sans doute, chacun voulait s'éviter d'avoir des ennuis avec Saint Pierre -- déjà que c'était pas facile sur terre ! Ses parents Marguerite et Clément étaient donc assez pointilleux quant aux affaire de moeurs. Dans le ferme parentale, Marguerite était une femme doublement fatiguée, d'abord par son passé, elle avait perdu ses parents très jeunes et avait du s'assumer seule, elle n'avait pas le temps d'apprendre à lire, mais elle avait appris à compter par la force des choses au marché, son histoire difficile se prolongeait par une famille nombreuse qu'elle n'avait pas franchement désiré et dont elle devait gérer intendance. Elle s'occupait non seulement ses huit enfants, mais également les quatre autres enfants nés du premier lit de son mari, Clément Chailleu. Au total, une douzaine d'enfants s'était succédé sous le toit des Maisons Neuves. La famille Chailleu vivait donc assez chichement, les économies rassemblées dans une boite en fer au dessus de l'armoire ne totalisaient jamais beaucoup, et si le père Chailleu gardait scrupuleusement attaché autour du cou la clé de son trésor, c'était surtout pour garder le contrôle de la bourse. Jeanne dormait dans le même lit que la bonne avec ses quatres frères, et quand l'envie prenait un de ses frère d'aller faire joujou avec le bonne, elle devait faire semblant de dormir pour ne pas perturber leurs ébats. Notre regard de maintenant pourrait conclure à de la pauvreté, en l'occurrence, il faut ajuster nos critères aux standards de l'époque. Si les enfants Chailleu ne se lavaient qu'une seule fois par semaine, et l'hiver, comme il faisait froid, allaient dans l'étable pour pouvoir bénéficier de la chaleur des bête et s'asperger d'eau chaude, c'était pour se débrouiller, quant aux loisirs, il faut dire que les vacances venaient d'être inventées (1936). Et puis, à cette époque, crever de pauvreté n'était pas une simple figure de style, ça voulait dire ne pas avoir de maison, aller de ferme en ferme à la recherche de petits boulots, toujours sur les chemin, parfois fous ou éclopés, dormant sous les ponts et souvent avoir faim.

Marguerite Chailleu considéra donc d'un bon oeil ce prétendant inattendu. Ce rapprochement des notables de Noyen ne pouvait avoir que des effets bénéfiques pour la famille Chailleu. Le mariage fut organisé trois ans plus tard. Au mois de Novembre 1950, six mois après leur mariage, mes grands-parents se sont installés à la Bussonière. Marcel, ambitieux, prit en fermage une grande propriété pour se consacrer à l'élevage de bovins. Cela présentait le double avantage d'être plus rentable et noble que le traditionnel élevage de cochon dont la Sarthe s'était fait une spécialité.

La fougue d'amour si longtemps contenue avant le mariage (Comme c'était l'usage à l'époque) produit neuf mois plus tard un joli bébé : Christian. Et qu'on se garde bien d'insinuer qu'il y ai eu une quelconque tricherie sur les dates, Jeanne est chatouilleuse sur ce point.

Mariage parents Chanal

Ces deux personnes formait un couple qui se complétait bien. Jeanne n'avait pas eu une enfance très heureuse à cause d'un arbitraire dont la vie a le mystère, née entre un enfant mort à quinze mois et une fille qui a passé sa vie à l'hôpital psychiatrique, elle n'avait pas été très aimé de sa mère qui l'envoyait aux champs planter des patates et ramasser les doryphores et c'est sa soeur Madeleine qui avait le privilèges d'apprendre les arts ménagers. Elle s'était habitué à trvailler énormément sans jamais se plaindre et l'austérité était une sorte de refuge pour elle, un monde qu'elle connaissait bien et qu'elle contrôlait, à la force des années le travail est devenu comme une habitude de santé. Alors qu'elle a plus de 75 ans, il lui coûte trop de regarder les autres travailler pour ne pas se lever et demander ce qu'elle pourrait faire.
Logiquement, Jeanne s'enthousiasmait peu à l'idée de faire des enfants, elle connaissait trop sûrement la somme de travail qui en résultait, mon grand-père en revanche en avait envie, plus jovial et plus insouciant, il allait de l'avant. Le second fils, Michel naquit en 1952, Annick en 1954. Avec ces trois mouflets, la famille aurait pû s'arrêter de grandir, mais la vie en décida autrement, car hormis la naissance de ma mère, 1954 fut une bien mauvaise année.
Les livres d'histoire retinrent surtout l'hiver glacial et la révolte de l'abbé Pierre à Paris, mais à la Bussonière, il fallait ajouter d'autres malheurs pour avoir le compte exact : d'abord une maladie qui fit perdre la totalité de ses cheveux et poils à mon grand-père et une descente d'organes après l'accouchement rendirent ma grand mère très faible et il fallu compter sans son travail. Enfin, le troupeau avait contracté la pneumonie et la moitié des bêtes durent être abattues et le lapins avaient mangés les récoltes. Ruinés, il y eu quelques soir de pain dur cet hiver là. Plus tard, le docteur Dessard parvint à faire repousser les cheveux de mon grand-père et prescrit un autre enfant pour remettre en place le ventre de Jeanne Ainsi, Gilles naquit en 1960, mais celui là était le dernier, le vrai petit dernier !

Les choses se remirent en ordre progressivement. Les enfants y grandissait indépendants. Il y avait peu de jeux, mais la nature à explorer était grande. À Noël, chacun avait droit à une orange et des boites de gâteaux. En somme, l'enfance n'était pas censée être un pays plus heureux qu'un autre. Annick jouait avec ses frères derrière le hangar, faisait des sculptures de terre glaise et s'improvisait des dînettes. Ses frères, pas très clients de ce genre de jeux, préféraient courir et chahuter, ils désertaient sa cantine. Sans autre alternative, elle jouait avec les garçons, elle n'avait pas de poupées et elle enviait ses amies de l'école qui se peignaient les cheveux en rentrant chez elles après l'école.

Les week-ends se succédaient identiques les uns aux autres. Le dimanche, invariablement, on allait à la messe et visitait à la famille l'après-midi. Pendant les vacances, Annick allait à Malicorne chez son oncle. Elle passait là-bas une grande partie de ses vacances d'été. Ce n'était qu'à quelques kilomètres de Fercé, mais elle y était cajolée et ça changeait tout.

Peu à peu, elle prenait conscience d'un certain décalage par rapport aux autres. Le monde changeait et sa rumeur perturbait Annick persuadée d'être mise à l'écart à cause de sa mise. Jeanne affirmait que les zazous n'étaient pas des modèles à suivre. Entre autres, Annick n'avait pas le droit d'être à la mode car sa mère estimait que ce genre de dépenses relevait du gaspillage. Alors, elle portait des vêtements trop grands et démodés, les chaussures de ses frères. Elle avait des peignes dans les cheveux, quand toutes les filles autour portaient des barrettes et avaient des blouses en nylon. Elle avait honte, au collège elle se réfugiait dans sa timidité. Le jeudi, jour de repos, elle restait à l'internat sur la recommandation expresse de sa mère. La surveillante, soupçonnant une dévergondée, l'avait dans le collimateur. À l'adolescence, ce fut encore plus difficile. Ma grand-mère se méfiait des « poules » qui se maquillaient pour aller chercher les hommes, elle contrôlait strictement les sorties. Pour aller au bal, Annick allait avec son frère Michel, Jacques et Janick.

Annick 7ans

Finalement, elle ne se rendit compte de toutes les possibilités qui s'offraient à elle que lorsqu'elle quitta la ferme. Pendant son enfance et son adolescence, elle n'avait rêvé à aucune carrière, alors quand il fut temps de décider de ses études, c'est surtout par hasard qu'elle commençait une formation d'infirmière. Elle déménageait au Mans. Elle se rendit compte que l'odeur et la vue du sang la rendait malade. Elle abandonnait rapidement et se mit à faire quelques petits boulots, avant de reprendre les études de gestion et de trouver un travail d'informaticienne dans une petite entreprise où un patron despote exerçait son autorité. Elle n'avait pas d'écrans pour programmer, les programme servaient à effectuer des calcul de gestions, des additions et des multiplications et seul les grands compte pouvaient s'offrir les services de ces nouvelles technologies.
Elle a rencontrait mon père dans une fête organisée par un de se ami Victor. Mon père venait de commencer sa carrière de conseiller fiscal à la Fiduciaire. Il venait manger avec elle au restaurant universitaire, mais il conservait sa cravate, le gérant finit par trouver suspect cet étudiant qui portait un cravate et finit par lui demander sa carte d'étudiant.
A cette époque les carrières de juriste étaient parmi les plus prestigieuses, les lettres étaient la « voie royale », mon père qui avait étudié le latin faisait forte impression à sa belle famille qui ne s'imaginait pas qu'il puisse venir de la campagne profonde. C'est ainsi que c'est mon grand-père, fier de son gendre, proposa un logement à mon père pour qu'il s'installe avec ma mère, or le concubinage n'était pas très bien vu à l'époque.

vendredi 5 octobre 2007

La Bussonière

Parmi les restes de mon enfance, certains endroits occupent une place plus importante que d'autres. Les fermes de mes grands-parentsfigurent en bonne place dans ce panthéon. Parfois encore, il m'arrive de m'y rendre en vacances le temps d'un rêve, malrgré les années ces images vivides se dessinent encore assez nettement à travers les brumes du passé. Mais pourquoi s'en surprendre ? Là-bas, j'ai vécu des expériences décisives : j'y ai couru après un ballon pour la première fois et j'y ai appris à faire du vélo sans les roulettes, je suis parti à la pêche, j'ai caressé le chien, donné à manger aux poules etc. Et c'est sans doute pour cette raison que j'aimerais que tu connaisses ces pays de mon enfance. D'autre parts, ces lieux de ma mémoire sont les restes d'un monde que tu ne connaîtras jamais autrement que par les fables des ancêtres. En ces temps, les campagnes françaises vivaient encore grâce aux agriculteurs car le pays leur appartenait, cette époque, lointaine et révolue ne reviendra plus.
A Fercé-sur-Sarthe, mes grands-parents maternels possédaient une ferme qui s'appelait la Bussonière. Au contrebas du pont qui marquait l'entrée du village, on apercevait immédiatement cette grande propriété. Mes grands parents maternels, Jeanne et Marcel, vivaient ici, et ma mère y avait grandi, ils louaient ce bâtiment en fermage depuis 1947 à un soit-disant prince d'origine italienne. Depuis la route principale qui traversait le village, il fallait descendre par un chemin pentu et, arrivé en bas, on découvrait les trois corps de la ferme : Le hangar, les étables et le corps de logis. Ces bâtiments formaient un U autour d'une grande cour. En s'approchant, un chien blanc qui s'appelait Sultan se réveillait soudain et se mettait à aboyer joyeusement, il courrait vers le visiteur et tirait sa chaîne jusqu'à n'avoir plus de mou, un choc brutal lui rappelait qu'il était attaché à sa niche, il continuait malgré tout de tourner, s'étranglant quasiment, il décrivait des cercles parfaits comme la pointe d'un compas jusqu'à n'avoir plus de souffle.

En parcourant le U, on rencontrait d'abord le garage où était garé une Peugeot 304 et une baratte à beurre qui ne fonctionnait plus depuis longtemps mais dont on ne savait pas quoi faire. La voiture servait que pour aller à la ville faire les course. Elle servait peu et je ne m'en rappelle guère qu'à cause de ses sièges en skaï qui me laissèrent le cuisant souvenir d'un été où j'ai failli rôtir, assis sur la banquette arrière en short.

Continuant la visite, on longeait le hangar. Le tracteur et les machines agricoles étaient rangées sur la gauche. Dans la partie droite, du foin et du fourrage pour les bêtes étaient entreposé. Cet endroit sentait en même temps le foin et la graisse des machines, j'étais particulièrement intrigué par les remorques agricoles. Il y avait la botteleuse qui avalait le foin aligné dans les champs pour fabriquer de jolis parallélépipèdes, la rampe qui montait les bottes, l'épandeuse à engrais, ce trop plein d'engrenages était probablement le début de ma vocation d'ingénieur. En plus de cela, le hangar était un terrain de jeu formidable pour nos parties de cache-cache.
Au fond de la cour se trouvaient les étables et les anciennes écuries. Alors que les chevaux ne servaient plus dans les travaux paysans, les ex-boxes avaient été reconvertis en parc à veaux.
Matin et soir, ma grand-mère trayait les vaches à l'aide de trayeuses automatique. Elle portait ensuite ses jarres de lait dans l'étuve pour la conservation.
Entre l'étable et le corps principal s'intercalait une grange à foin, les poules y venaient parfois pondre quand l'aventure les prenait. Un petit étang situé non loin se dissimulait complètement sous des lentilles d'eau, ces eaux stagnantes servaient de résidence à nombre de batraciens et les soirs d'été, on entendait les croasser à tue-tête. Malgré leur puissante vocalises et à mon grand regrets mes yeux de cinq ans ne virent jamais de grenouilles. En cherchant un peu, on trouvait un petit chemin qui partait vers la rivière, où l'on envoyait paître les bêtes l'hiver, en s'y aventurant, on croisait dans le champ le noisetier où je m'étais cassé le bras en jouant à Tarzan. Au fond du terrain, la Sarthe coulait paisiblement. Mais, ne nous éloignons pas trop et reprenons notre promenade là où nous l'avions laissée. Le poulailler et les clapiers à lapins, étaient rattaché au corps principal, les animaux qui y étaient engraissés se destinaient uniquement à la consommation familiale. Ma grand-mère venait-y chercher des oeufs, certains dimanche quand il y avait de la visite, elle attrapait un poulet pour nous servir sa spécialité de toujours : le poulet rôti, avec des frites.
Lorsque l'allais du côté du poulailler, mes motivations étaient plus touristiques : les animaux sont des choses étrange aux enfants. Les poules fuyaient à mon approche et elles manquaient de conversation, je délaissais souvent leur caqueteries pour les muets lapins. Contraints de rester dociles dans leur cage, je les observais remuer le nez et crotter et je les assommais de mes dissertes en échange quelques herbes arrachées à grignoter.
La porchère qui jouxtait le poulailler avait toujours été vide car mon grand père ne voulait pas perpétrer le traditionnel élevage de cochons. La pièce suivante servait d'atelier, on y trouvait une fameuse collection d'outils : marteaux, tournevis, clefs anglaises, tarières, un bel établi et une mystérieuse enclume qui trônait en plein milieu de la pièce.

Enfin, pour pénétrer dans la partie habitée on passait par une sorte de vestibule géant. La cuisine/salle à manger se trouvait de l'autre côté. Les femmes faisaient la cuisine, les hommes buvaient un Pastis ou un Pernod. Une porte donnait sur le jardin potager où poussaient les légumes les plus courants : tomates, laitues, oignons, carottes etc. Un seau servait à récupérer les déchets à composter, deux magnifiques pieds de pivoines s'en régalaient. D'autres cultures potagères plus exotiques étaient disséminées dans la ferme : rhubarbe, citrouilles, asperges etc. Ce n'était pas l'espace qui manquait.

Dans cette ferme, mes premiers safaris avaient une intensité terrible malgré leur prosaïsme. Les jours de pluie, enfilant mes bottes en caoutchouc, je partait avec ma mère à la chasse aux escargots. Ces derniers étaient les seules proies qui se tenaient tranquilles quand j'arrivais en titubant, les pauvres bougres interrompu dans leur dégustation, ne trouvait rien de mieux que de se réfugier dans leur coquille. Je criais victoire et les saisissant avec précaution je déposait mes prisonniers dans une bouteille de plastique sciée en deux. Je les admirais, résitant difficilement à l'envie de les toucher, mais la patience était le prix à payer pour qu'ils sortent leurs « cornes ».

Au printemps, le portager dégorgeait de fruits. Alors qu'il n'était pas encore récolté, mon grand-père inscrivait nos noms sur des potirons avec la pointe de son canif, nous voyions ainsi nos prénoms grossier au fur et à mesure de la saison, un dimanche nous faisions la soupe au potiron Clément, Etienne. Cette habile manœuvre de mon grand père ne parvint pas à faire de nous des amateurs soupe au potiron.

Mon hobby favori n'avait cependant rien de champêtre, il s'exerçait à l'abri des regards dans la remise à côté de de la balançoire, nous nous rendions à cet endroit pour « péter les bulles » du papier d'emballage de la planche à voile de notre oncle Gilles. Entre le pouce et l'index, ça faisait : « Pet ! » et c'était rigolo. Quand nous nous faisions rappelé à l'ordre parce qu'il était l'heure de manger, nous nous défendions bien d'avoir pété beaucoup de bulles.

Le tableau ne serait pas complet, si l'on ne parlait pas du terrain de boules sur lequel se jouait une variante de la pétanque appelée boule lyonnaise. Les hommes s'adonnaient très sérieusement à cette passion. Chacun à son tour se plaçait dans le demi cercle de lancer et lançait sa boule avec application, on se consultait sur des questions de stratégie et quand on contestait les points, une tige de métal appelée « cinquante »servait à mesurer les distances. Les accessoires plus que le jeu m'intriguaient, par exemple un aimant au bout d'une ficelle qui évitait de se baisser. J'observais, les pointeurs, les tireurs, j'entendais le bruit mat des boules quand elles frappaient les madriers délimitant le terrain.
Lorsqu'on m'accordait quelquefois de lancer ma boule moi aussi, j'étais au comble de l'extase et je me plaçais très consciencieusement dans le cercle sans déborder. Mon grand-père restera toujours un bouliste avant tout, c'est son icône.

jeudi 27 septembre 2007

Couvade

J'ai dormi une bonne partie de ce dimanche sans tristesse, ni joie particulière. Cristina est partie travailler, et m'a laissé seul à disposer de mon corps. La fatigue est amoureuse de moi, je suis collé au lit sans aucune envie d'action. Tel un matou sur un radiateur, une mutation est en train de se produire. Même si tu n'es pas encore là, mais je sens bien au désordre de nos comportement que tout bascule.

Cristina se transforme en fée du logis. Ne se lassant plus des fourneaux, elle passe de longue heures à mijoter des petits plats. Sa passion du ménage devient obcessionelle, elle brique et chasse la poussière sans relâche pour préparer le nid. Mais le changement le plus important se remarque surtout dans son appétit. Il y a trois mois seulement, se sustentait allégrement de trois petits pois, n'en pouvant plus ; aujourd'hui, c'est une véritable ogre qui vit avec moi. Jamais repue, son appétit n'a plus de limite : la viande et le fromage, les fruits, les légumes, le chocolat, tout y passe ! Parfois, des gourmandises subites accaparent ses pensées : elle a envie de banane ! Elle invente des nouvelles recette chaque jour et prend un plaisir coupable à m'engrossir, servant de cobaye à ses nouvelles expériences culinaires.
Je m'habitue doucement à cette paix ménagère et mon ventre enfle insensiblement. Je cède à l'empâtement sans lutter. Comme on dit : Je fais ma "Couvade".
La relaxation est globale. Le matin, mon train-train salarié ne me semble plus si pesant, je trouve même agréable de passer ma journée en travaillant avec application. Le bonheur me change, je me sens si bien que je trouve ça suspect. Souvent, des émerveillements enfantins me saisissent et me font fredonner, comme dans la chanson : « And I think to myself... What a wonderful word... »
La nuit, j'ai même du mal à m'endormir tellement ma tête s'abeillle. Je m'installe sur le canapé pour observer la lune à travers la fenêtre, sur le balcon la silhouette du vélo se détache. Allez savoir pourquoi ! Je trouve qu' un vélo au clair de lune est magnifiquement beau et je me trouve une chance inouïe de pouvoir observer ces ombres mystérieuses. Lorsque je rejoins le lit tout chaud, je dors comme un masse. Rien ne me fâche, j'avale tout, je digère tout.
Toute ma jeunesse, j'ai cru que l'ennui était ennuyeux. Aujourd'hui, j'ai presque envie de revoir les absolutismes de ce genre. Maintenant que je vais te connaitre, il me semble n'avoir plus besoin de me défendre d'une vie trop courte. Et tu semble comme une opportunité de vivre au quatre vents, toujours content.

La vie qu'est-ce que c'est ? Grâce à toi, ce vieux problème qui me turlupinait est résolu. Je sais désormais que c'est quelque chose qui possède un début et une fin et c'est à peu près tout. A part ce début et cette fin, rien n'étant certain, je laisse donc à chaque moment sa respiration, je vis comme on assiste à un spectacle.

vendredi 21 septembre 2007

Le risque d'un enfant

L'autre jour, alors que l'on célébrait mon anniversaire en pique-niquant sur la prairie des filtres, ta mère n'eut pas le temps de mouiller ses lèvres dans un verre de vin qu'il s'est aussitôt trouvé vingt voix pour avertir du danger imminent qu'elle courait. L'alcool est interdit ! Selon les médecins, toute déviation créerait le risque d'une déformation ou d'une maladie.
Cris aurait-elle pu boire une gorgée de vin pour mes trente ans ?

J'en suis convaincu, néanmoins elle n'a pas osé avaler une goutte et a posé le verre : au cas où...

Progressivement, nous découvrons l'insoupçonnable totalitarisme de la fonction parentale. Il s'agit pas seulement de te protéger, mais également de nous protéger, nous sommes en effet une sorte caution à ta vie. Et pour Cristina, c'est au sens propre du terme que tu fais corps avec elle : il faut vivre à deux dans un seul corps.

De nombreux gloseurs, théoriciens et conseillers surgis de toutes part, nous livrent leur version de ce qui est bon et mal pour toi. Spécialistes, docteurs, amis, collègues, parents, la liste est longue... En se penchant sur ton berceau, chacun y va de ses recommandations. Pourtant, si nous appliquions à la lettre chacune de ces consignes, je crois que nous deviendrions fous. De mon côté, avec deux fois plus de raison de m'inquiéter qu'auparavant. J'ai peur pour toi lorsque Cristina est en retard, j'imagine le pire et cela ne me ressemble pas.

Au fond, je regrette qu'on te traite comme un fétu, en te réservant tant d'égards, je fini par croire que tu n'es qu'un hasard, une chance, aussi inutile qu'un bijou : « N'y touchez pas il est brisé ». De tous côtés, on te protège car on t'aime tellement déjà ! Mais, présenté si fragile, on pourrait croire que tu ne nous survivras pas, c'est pourtant tout l'inverse qui est vrai.

Est-ce être un parent indigne que de t'enseigner la vie dans ses grandes dimensions ? Il m'entre trop de remords à être le conservateur d'une vie bien rangée pour tenir longtemps ce rôle. La vie est une fièvre, une maladie, elle te fera danser et courir sur tous les endroits de la terre. Partout, tu n'en aura jamais assez. Alors, il faut faire son sort à cette prétendue sécurité qu'on voudrait acheter pour toi et apprendre à nous contenter de notre seule foi. Je suis certain que tu vivras. Nous ne serons jamais propriétaires de quoique ce soit, tout au plus sommes nous des locataires de notre vie. Et si nous avions voulu que tu sois en sécurité, nous ne t'aurions pas conçu et ç'aurait été beaucoup plus simple. Il y a tellement à apprendre à propos de la liberté et du risque qu'il me semble parfois que j'ai raison d'être si égoïste.

mardi 18 septembre 2007

Vie publique

Les bavards passent fréquemment pour être importuns car il ne savent pas se taire et réfléchir à ce qu'ils disent. Comme moi, les apprentis littérateurs, au mépris de toute retenue, recyclent tous les détails croustillants à leur cause romanesque, pourvu qu'ils montrent suffisamment d'esprit dans leur racontages, leur blabla dentellé manque de pudeur. Aussi, je reconnais être un peu exhibitionniste de porter le vice jusqu'à étaler mes conquêtes et mes procédés dans ce blog. Cependant, je ne saurais me contenter de raconter la lente inflation d'un ventre : c'est trop ennuyeux et trop commun ! Alors, je glose, dramatise, colorise, illustre et peut-être je manque l'essentiel pour me perdre dans des histoire de style. L'enrobage littéraire dissimule des secrets de famille, le cru des vérités se masque sous des ellipses sibyllines et des syntaxes tarabiscotées. Mais il demeure que les curieux : papy et mamy, tonton, tata liront tout de même !

Devant Cristina, je dois défendre cette publicité trop tapageuse ; elle m'adjure de distinguer la sphère privée de la sphère publique et de ne plus divulguer n'importe quoi sur la place publique. Elle aimerait filtrer les événements honteux, ou « pas heureux » pour ne laisser survivre dans ton journal que l'idéal. Au fond, Elle défend le mythe d'une genèse monolytique, affirmant qu'il faut laisser au passé ce qui appartient au passé, elle souhaiterait ranger mes amourettes dans le rayon des insignifiants.

A cela, j'oppose deux type d'arguments. D'abord, à quoi bon trafiquer la vérité puisque nous n'avons pas été des saints et que nous n'en seront jamais. Plutôt que de te laisser à l'ombre de la caverne, je préfère t'instruire vraiment du charlatan qui m'habite. Et puis surtout, je ne vois pas l'intérêt de nous auto-canoniser, l'hagiographie ne sert à la fin qu'à faire la promotion à l'imbécillité.
Indépendamment de ceci, un parent doit s'assumer entier, même dans ses errances et c'est aussi pour cela que je dois m'efforcer d'être un homme public. Pour ce que j'en sais, l'exercice est difficile ! La vie privée protège ce qui ne saurait pas être explicable, c'est à dire qu'il est utile à ceux qui ne savent pas se défendre. Regardons donc le passé sans baisser les yeux. Il sera toujours temps, quand tu sera grand, de t'amuser à l'exégèse : les paradoxes s'expliquent toujours moyennant un effort de compréhension.
L'histoire de notre vie doit être abordée avec le relativisme adéquat, c'est à dire avec dérision. Nos frasques et anecdotes valent autant que nos lents élans de coeurs en regard de l'Histoire. Les histoires de famille, une fois bien refroidies, ne seront jamais que des une bonnes tranches de rigolade.