mardi 9 octobre 2007

La Barre

Mes grands-parents paternels habitaient dans le département des Deux-Sèvres, en bordure de Vendée. Mon grand-père Paul, tout comme ses parents et les parents de ses parents, naquit et mourut dans une ferme. Les archives prouvent que cela durait depuis au moins la révolution, la famille Soullard travaillait la terre au lieu-dit La Barre à côté du petit village du Brueil Bernard. Mon oncle Jean - dit Jeanot - fut le dernier à y vivre en élvant ses moutons, ainsi une page important de l'histoire des Soullard se tournait en l'année 2000.

Dans mon esprit, cet endroit est resté une terre à sorcières, ses couleurs essentiellement grises, ses bruines incessantes le figèrent pour l'associer à une certaine forme de tristesse et d'ennui. Il est certes possible que mon imagination d'enfant se soit laissé impressionnée par le lundi de Toussaint que nous passions souvent là-bas (le jour le plus triste de l'année), ou que les dimanches où l'on nous condamnait à regarder la messe à la télévision en lieu et place de dessins animés nous rendirent réticent à l'ambiance qui y régnait, il est cependant sûr que la pratique de la foi dans cette région, sa bigoterie quasi fétichiste, avait ce je-ne-sais-quoi d'étouffant qui ne convient pas bien à un petit garçon qui a grandi dans la ville.
Par exemple, le jour des Morts, le cimetière du Breuil était en effervescence, un ballet de voiture défilait en continu devant l'église pour fleurir de chrysanthèmes les tombes des ancêtres. Les gens étaient gais , comme si l'au-delà des refroidis émoustillait. Pour tout dire, c'était le seul vrai jour d'affluence dans le centre du bourg. Moi évidement, ces morts ne m'emballaient guère, il me faisaient même peur et je ne me suis jamais habitué à cette pluie silencieuse et obstinée qui se déversait sur une terre jamais repue. Je crois en vérité qu'il faut être né là bas pour ne pas se laisser déprimer par ce ciel si gris et si bas.
Cette campagne incarne parfaitement le spleen, c'en est presque une définition. Terre de pierre, la région repose sur un plateau granitique, les pierres, extraites de ce sol, donnent sa couleur grise aux constructions dans les champs boueux de gros rochers paraissaient avoir été semés par un géant triste. Les petites parcelles des paysans en s'étalant à perte de vue formaient le paysage. Des rangées de saules rachitiques marquaient les limites de petites propriétés, ces arbres pathétiques paraissaient implorer le ciel de ne pas être écimé la saison suivante. Ici en effet, rien ne s'élevait trop haut, les hommes, surtout préoccupés d'être de dignes serviteurs de Dieu, font profil bas. Mes grands-parents, comme leurs voisins, n'ont jamais pensé occuper une place qui ne leur était pas destinée, tout au plus ils cherchèrent à supporter dignement le fardeau de la vie en faisant le bien. Le spleen, résumé exagéré donne néanmoins la couleur de ce pays.

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Ce terroir est le reflet de la campagne éternelle, impassible et livrée pour nous, pauvres pêcheurs, et donne l'occasion de pratiquer le plus beau métier qui soit. Le Breuil Bernard par les puissants liens entre ses gens et la terre fut relativement épargné par le phénomène de désertification rurale. Les paysans restèrent fidèles à leur naissance malgré les difficultés financières et ne sans succombèrent pas aux charmes de la ville. En l'an 2000 (c'est à dire la dernière fois que je m'y suis rendu) de nombreuses petites exploitations persistaient encore, végétant à moitié, mais toujours vivante. Les habitants y refusaient toujours la logique du regroupement des terres tel qu'elle se pratiquait par les paysans modernes, pour des raisons ancestrales, cadastrales, toujours assez éloignées du pragmatisme et de la raison, l'agriculture restait figée. La région était d'ailleurs pratiquement une exception nationale, mais pourquoi s'en étonner, les chouans n'étaient-ils pas Vendéens ? Ici, la résistance au progrès est plus qu'un réflexe, c'est une idéologie, elle n'est d'ailleurs pas étrangère à l'expiation du péché originel. Dans ce village arc-bouté sur le passé, mon père fut en 1965 le premier bachelier.
À à peu près trois kilomètres du bourg, on accédait à la ferme familiale suivant une petite route située à droite après le calvaire, passé quelques zigzags, la Barre au bout d'un chemin se dessinait à travers le crachin. En s'approchant, on apercevait d'abord les étables et le tas de fumier à droite, et quoique ce manque de pudeur eu pu surprendre le visiteur peu habitué des campagnes, l'endroit était commode pour remuer les litières des bêtes. Le lisier qui sortait du tas s'écoulait dans une fosse à purin toute proche. À gauche se trouvaient la mare et le poulailler. Un énorme bloc de granit gisant au milieu de l'eau servait de plongeoir au canard. Les habitations donnaient sur une cour bitumée portant les stigmates de nombreux rapiéçages. Un grand chien noir attaché avec une courte chaîne donnait l'alerte. Il s'appelait Walker et avait donné leur nom à « papy et mamy Walker ». Ce chien me faisait peur et pitié à la fois. Lorsque nous étions en vacances, il était souvent enfermé dans la grange pour ne pas qu'il nous morde et nous avions l'interdiction de le caresser. Je devinais la triste vie de ce chien. Je ne pouvais m'empêcher de le plaindre. Le soir ma grand-mère lui portait à manger du pain trempé dans de l'eau et divers restes de gras. Parfois accompagnant ma grand-mère, je passais à côté de lui, me tenant à distance, je ne distinguais que ses yeux qui luisaient dans le noir et le bruit de ses laperies.

Le BREUIL Etables

Maison Le Breuil

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À l'époque où commencent mes souvenirs, la ferme était déjà en « fin de vie » et je m'en rappelle surtout comme d'un édifice se laissant aller à son agonie. La ferme, construite autour d'un corps de pierre assez modeste, avait par la suite de rajouts successifs, atteint une taille assez importante, mais l'ensemble manquait d'homogénéité : le garage était en tôle, la grange en bois, d'autres dépendances étaient en parpaing brut. Il faut dire que ces questions bourgeoises ne concernaient guère l'exploitation puisqu'il fallait parler d'une question de vie ou de mort. Les bâtiments lentement s'éventraient et le lierre aux racines grosses comme trois doigts paraissaient tenir le mur, le toit quant à lui était pris par la mousse, mais l'ensemble tenait et c'était l'important. Les quelques travaux indispensables, s'il se réalisaient, étaient souvent à l'initiative de mon père. Ce fils parti à la ville, décidait du plan de modernisation, peinant parfois à convaincre. Dans l'esprit de chacun, même si l'on n’en parlait jamais, il était clair que la tradition agricole des Soullard se terminerait ici.
Les signes de cette négligence se retrouvaient d'ailleurs illustrés par de multiples détails. Le visiteur en se promenant dans les allées de la ferme avait nombres occasions de le constater. Les outils agricoles d'autres époques gisaient sur le bord du chemin, abandonnés à la rouille : ici une vieille charrue mangée s'était un peu enfoncée dans le sol, là une charrette aux roues ferrées dont les planches pourrissent, un peu plus loin une meule et une citerne ... Ces vestiges oubliés tels quels sont livrés à eux même et n'espère même pas une réhabilitation décorative. La maison entière inspirait une austérité radicale.
Pour rentrer dans les habitations en bout la cour, on passait par la porte-fenêtre du salon. Un carrelage ocre en nid d'abeille formait le sol. Une table en bois, placée au centre, servait pour les réunions de famille et était protégée en permanence d'une toile cirée. L'hiver. Le dîner commençait invariablement par un bouillon aux vermicelles qui réchauffait, l'été le « Mijet » constituait le premier plat : mélange de pain, de vin, d'eau et de sucre, il rafraîchissait. Les repas, avant tout fortifiants, ne versaient pas dans la diététique, souvent gras et lourd à digérer.
S'il venait pour le café, le visiteur était installé dans un canapé recouvert d'une fourrure synthétique, mon grand père avait une chaise attitrée proche du feu. Pour rendre exactement l'ambiance il faut imaginer l'horloge comtoise qui battait lourdement le temps de son tic- tac. Avec, la commode et l'armoire qui servait à conserver les sucreries, les pâtes et les condiments, la pendule formait l'orgueil du mobilier. Chaque heure, le jour comme la nuit, la sonnerie se mettait en branle et égrenait un à un les coups du carillon, je connaissais par coeur le bruit du mécanisme, je m'amusais à chanter dans ma tête le ding-dong qui jamais ne variait jamais d'un chouia. Ma grand-mère remontait de temps en temps ce drôle d'engin à l'aide d'une clé.
L'été, cette salle de séjour servait également de salle de bal à toutes les mouches des environs, après de fameux festin bouseux, les diptères aimaient s'étourdir de quelques rondes en ces lieux. Les deux papier tue-mouche qui pendaient plafond, dégoulinant de victimes ne changeait rien à l'affaire, il y avait toujours affluence. Parfois, ma tante excédée par toutes ces mouches, se mettait en tête de les exterminer toutes à coup de Bégon Vert, et fermant toutes les portes, répandait le fumet mortifère. Les mouches pullulaient à cause du tas de fumier pouvaient bien périr par millier, il en restait toujours autant et l'armée était remplacée en deux heures de temps. Pour me rendre utile, je saisissais une tapette à mouche et je partais à la chasse, et je n'étais pas peu fier lorsque j'alignais cinq mouches à la suite. En guise de trophée, je ramassais leurs corps ratatinés dans une boite d'allumettes et lorsque je ne tuais pas ma victime directement, je lui ôtais ses ailes, puis ses pattes et puis je la regardais tourner sur elle-même, de plus en plus lentement jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus du tout. Je n'ai jamais été à court de cobayes pour développer ma science.À côté du salon, l'accès à la cuisine nécessitait le franchissement d'une marche, cette pièce vraisemblablement antérieure, n'était pas au même niveau de sol. Un gros poêle qui servait également de cuisinière occupait le mur gauche. L'alimentation du feu se faisait avec des petites bûches. Le sol était recouvert d'un linoléum un peu fatigué. Les repas ordinaires se prenaient à cet endroit. Il Au nombre de trois, le petit-déjeuner aux alentours de sept heures était un repas consistant, le déjeuner à midi précis et le souper au alentour de sept heures. À chaque fois, une bouteille de vin rouge était sur la table, les bouteilles consignées étaient conservées pour être retournées, en même temps que le plein d'essence au supermarché de Moncoutant. Sur une petite table, ma grand-mère avalait son repas avant que « Les hommes » ne reviennent, elle s'occupait alors de faire le service. Jeanne était une femme plutôt effacée qui s'efforçait de faire le bien sans jamais protester.
Le premier étage servait surtout de grenier, il s'y accumulait toute sorte d'objets hétéroclites et inutiles dont personne n'avait le courage de se débarrasser. Pêle-mêle une lampe à huile, un piège à loups, une chaise défoncée attendaient ici. Une collection invraisemblable de journaux paraissait n'être là que pour nourrir les rats. J'y reconstituais des bandes dessinées entières en les découpant page à page dans l'historique des Ouest France. Au milieu de ce bric-à-brac, mon oncle s'était aménagé une piaule lui servait de chambre. Elle devait faire dix mètres carrés et je du y rentrer deux ou trois fois. Elle ne lui servait qu'à dormir., d'ailleurs bien que ce soit le seul fils qui soit resté à la ferme familiale, il ne disposait pas de la pièce la plus confortable, ni de la plus chaude, mais sans doute était-ce pour faire plus corps avec la nature.
Quand nous passions les vacances à la Barre, nous dormions dans trois petits lits aux matelas de laine, un comble avait été aménagé dans le grenier. Malgré les lourdes couvertures sous lequel on nous enfouissait, il nous fallait un temps considérable avant de nous réchauffer. Les jours particulièrement froids, pour nous éviter de prendre mal, notre tante glissait dans notre lit une brique chauffée emballée dans du papier journal. Souvent, le vent soufflait fort, il s'engouffrait dans les volets et laissait entendre de longs gémissements qui glaçaient le sang, et je tardais à m'endormir en imaginant qu'une ombre s'était introduite dans la maison pour nous faire du mal.
Le matin, nous déjeunions avec de grosses tartines grillées accompagnées d'un très nourrissant lait de vache de matin. Le décompte des portions de chacun devait être exact, et c'était une science que d'en séparer nos rations, nous étions tyranniques sur ce point. Une tartine était acceptée uniquement tous les trous avaient été convenablement beurrés. Notre tante se pliait de bonne grâce à ce manège et nous étions comme des coqs en pâtes. Nous passions notre temps à jouer ou à regarder les dessins animés, il fallait invoquer une bonne raison pour pouvoir nous déplacer. À Noël, privé de la possibilité de jouer dehors à cause du froid, les cadeaux du père Noël parvenaient à nous maintenir sages. Avec mes frères, nous n'en pouvions plus d'attendre en imaginant ce qui nous attendait au pied du sapin. D'ordinaire, ma tante nous appâtait à l'aide d'oeufs au chocolat Kinder, elle nous entraînait dans les magasins, nous achetant des Picsous magazine et des jouets : Les Zoïds et les Masks, et d'autres robots transformables qu'on avançait sur la table simulant les combats en bruitant avec notre bouche. On se battait souvent, la paix se négociait bien souvent contre un tribut alimentaire ou matériel.
Pour nos jeux en plein air, nous trouvions de quoi s'occuper facilement, sous réserve, bien sûr, que le temps le permette. Nous avions une cabane dans le jardin qui ressemblait de très loin à une tente canadienne, la toiture était constituée par une bâche noire, qui la transformait en véritable fournaise l'été. Ou bien, je m'amusais à bricoler sur l'établi du garage. J'y assemblais deux bouts de bois en les croisant entre eux, je les liais à l'aide d'une petite ficelle et récupérant un peu de toile, je terminais un cerf-volant. J'enfonçais quelques clous dans mes créations, car il me semblait que l'utilisation d'un marteau consacrait le bricoleur. Je me servais ensuite du champ à moutons comme piste d'envol. Malheureusement, mon cerf-volant trop lourd refusait de s'élever dans les airs. Alors, je l'attachais derrière mon vélo pour atteindre la vitesse nécessaire au le décollage. Tous mes rêves se terminaient de manière retentissante lorsque, après un court bond dans les airs, ma création allait se fracasser contre le sol, rompant l'armature. J'insultais la nature paresseuse et le vent qui ne voulait pas souffler. Vexé, je repartais rageusement sur les chemins. Le vent se levait alors, je m'en souviens encore. J'ai dit à Dieu qu'il était méchant : cet endroit était maudit !

La nature ne faisait aucun effort pour être agréable, alors les expéditions pour mater la nature étaient de joyeuses revanches. Les travaux des champs constituaient pour mes frères et moi une promenade très prisée. L'intérêt des ballades était en grande partie déterminé par l'outil qui était attelé au tracteur. La cisaille qui servait pour la luzerne nous ravissait : la mécanique du fauchage était implacable, il y avait comme une sensation de puissance mathématique lorsqu'on voyait la lame s'avancer, cisaillant martialement les hautes herbes. La seconde partie en revanche était moins distrayante, lorsque mon oncle chargeait le ray-grass dans la remorque à l'aide d'une fourche. Pour nous faire participer, il nous donnait des petits bâtons qu'on utilisait pour mettre des touffes d'herbes dans la remorque.
Mon grand-père, participait aussi au ramassage, mais lui ne voulait rien entendre à la mécanisation, il utilisait sa technique ancestrale de fauchage. Il mouillait sa pierre à aiguiser et frappait de chaque côté le fil de sa lame, et lançait le monotone balancement de sa faux. La lame s'enfonçait, les herbes tombaient : FRRR, FRRR... Aucune machine n'aurait pu être aussi régulière et précise dans la coupe. Le rythme était absolument constant, même les repos où il se redressait pour souffler et le moment où il sortait le fusil de sa poche pour refaire le fil semblaient suivre une partition musicale aux mesures bien écrites. Au centre d'un demi-cercle parfait, il avançait lentement dans le champ, laissant derrière lui un andain impeccable. Pour mon grand-père, la terre était son alpha et son Omega. C'était une personne peu communicative et pour ainsi dire froide. Mais le jour où il partit dans une maison de retraite, il se retrouvait dans la situation absurde qu'il avait toujours craint : Être sans terre. Je ne me souviens guère de mes échanges avec lui, mais je me souviens qu'il disait souvent qu'il ne serait plus là l'année prochaine, comme si pour lui rien n'était plus effrayant que de mourir loin de chez lui.
Il n'a pour ainsi dire jamais voyagé, seulement lors d'un pèlerinage à Lourde et puis lors de la guerre où il avait été déporté à Agen dans une ferme de la SFIO.

La charrue était également un outil captivant, je m'asseyais sur le coté du tracteur et je regardais par derrière la terre se faire retourner comme s'il se fut agi de beurre. Dans le bruit du moteur diesel, je chantais la marche des Walkyries, j'avais l'impression d'être le maître du monde.

À la barre, on n'a jamais été très riche, mais on se moquait à peu près de ce genre de considérations. La ferme traduisait bien ce mépris des apparences. De toutes les façons, le clinquant était condamné d'avance au Breuil alors on se contentait de ce qu'on avait.
Christian était le dernier né d'une famille de trois enfants. Avant lui, il y avait eu Jean et Marie Hélène. Jeannot l'ainé s'en contentait bien, c'était à lui que revenait la ferme, petit, il refusait d'apprendre à lire et ne se préoccupait que des châtrons (les jeunes boeufs). Il n'y avait pas de livres à la maison, pas de jeu non plus. Pourtant, ce n'était pas vraiment un problème, il suffisait d'aller bricoler avec un bout de bois pour avoir de quoi jouer tout un après-midi. Mon père ne pouvait hériter de la ferme, il n'avait pas non la même passion que son frère pour les animaux. Il ne savait pas quoi faire d'autre. Ayant entendu à la radio qu'il existait quelques savants qui occupaient leur temps à des choses bien sérieuses, il déclarait à sa grand-mère qu'il désirait être géographe. Personne ne trouvait à redire à cela. L'essentiel n'était-il pas que chacun soit heureux ? Le dimanche, on allait à la messe du Breuil-Bernard, Christian y vit la première possibilité d'élévation morale. À quatorze ans, après son brevet des collèges, il partit à Montmorillon au petit séminaire pour devenir curé, enfin cela constituait la première étape. Hormis le fait qu'on allait à la messe tous les jours, ce lycée n'était pas tellement différent d'un autre. Il étudiait, il rigolait, il réfléchissait. Il y allait content, il en repartait content également ; cependant, il se rendit compte que l'église ne correspondait guère à ce qu'il s'était représenté. Sujette, elle aussi, aux contingences terrestres, l'église n'était ni plus ni moins qu'une compromission de plus. Au milieu des éclairés, les illuminés, les dévots, les bigots, il y avait des mauvais qui voulaient qu'on leur blanchisse la conscience, bref c'était l'exact miroir du monde. Il ne poursuivit pas dans la voie de l'église. À dix-huit ans, exempté de service militaire, il partit étudier le droit à l'université du Mans. En 1968 une vraie fausse révolution agita la France. Les poignées d'amoureux sur les bancs publics étaient devenues une industrie de peloteurs qui opéraient au grand jour. Les filles draguaient, les règles changeaient. Ainsi que peu avant la fin de ses études lors d'une fête organisée par un certain Victor, il se fit aborder par une fille qui allait devenir ma mère.

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