A la barre de ta poussette, tu surveilles ton nouveau terrain de jeu : le monde. Le parquet de la maison est trop exploré, la cuisine est déjà vue. Maintenant, c'est au minimum dans les parcs et dans les rues que tu vas trouver l'aventure. Peu importe le danger, il faut tout essayer avant que le soleil ne se couche. Avec un peu plus d'assurance tu avances vers les autres enfants pour essayer leur vélo, en signe de reconnaissance tu tends ton doudou baveux.
Les adultes non plus ne te font pas peur. Tu salues tout le monde en ouvrant et fermant la petite main : Bonjour ! Fort de cette mignonne introduction, tu t'approche et tripotes le téléphone portable de ta victime. Finalement, le langage n'est pas nécessaire à la communication. Un sourire, même s'il ne découvre que six dents en tout, suffit. Pas du tout timide, parfois un peu encombrant, tu t'invites sur les genoux de tous ceux que tu croise. Le charme te connais bien !
Tant de choses à voir et tant de choses à faire que tu voudrais bien allonger un peu tes journées, mais je suis impitoyable, à dix heures et quart, extinction des feux. Tu pleures, tu supplies, je te sors du lit, mais tu ne tiens même plus debout, tes jambes ne te portent plus. Vaincu finalement par la fatigue, je t'allonge et branche la sucette, tu ne réclames plus rien.
jeudi 25 juin 2009
mardi 9 juin 2009
Les Autres
Poussant la porte du terrain de jeu, tu entres en piste. Ils sont tous là. Ils crient, ils courent et vont dans tous les sens. Tu marches à peine. Tu titubes jusqu'au petit château de bois pour tourner les rouleaux de couleur, car pour le moment c'est tout ce que tu sais faire seul. Hélas, c'est trop peu pour entrer dans le milieu. Pour en être, il faudrait savoir un peu plus : courir, c'est un minimum, sauter ce serait bien, mais parler constituerait une sérieuse avancée !
Le grands ne font pas attention à toi, ils escaladent le château, descendent le toboggan comme des bombes. Tu restes envieux au pied de l'escalier, laissé pour compte. Tu me demandes de t'aider à monter les marches, à la poursuite des autres. Parfois une petite fille intriguée s'arrête et te donne une caresse.
- Oh, un bébé ! dit-elle en regardant sa mère. Tu ne dit rien, alors je lui réponds :
- Il s'appelle César, mais il ne sais pas encore parler !
- C'est un petit bébé !
Voilà comme ils sont ! Il te prennent pour un minus.
Parfois, tu agrippes le bras d'un enfant, tu lui cries quelque chose qui doit signifier : "Tu veux être mon copain ?". Mais il te regarde d'un air condescendant et s'en va faire du vélo. Snob ! Pour te consoler, je t'emmène à la balançoire. Tu t'agrippes et tu t'envoles dans ta nacelle. En apesanteur, tu chantes un truc mystérieux : Bloubloublou, agagagga, A taa... J'imagine que ça veut dire : "Je m'en fous j'ai un papa qui me pousse"
Au moins, nous servons à quelques chose !
Le grands ne font pas attention à toi, ils escaladent le château, descendent le toboggan comme des bombes. Tu restes envieux au pied de l'escalier, laissé pour compte. Tu me demandes de t'aider à monter les marches, à la poursuite des autres. Parfois une petite fille intriguée s'arrête et te donne une caresse.
- Oh, un bébé ! dit-elle en regardant sa mère. Tu ne dit rien, alors je lui réponds :
- Il s'appelle César, mais il ne sais pas encore parler !
- C'est un petit bébé !
Voilà comme ils sont ! Il te prennent pour un minus.
Parfois, tu agrippes le bras d'un enfant, tu lui cries quelque chose qui doit signifier : "Tu veux être mon copain ?". Mais il te regarde d'un air condescendant et s'en va faire du vélo. Snob ! Pour te consoler, je t'emmène à la balançoire. Tu t'agrippes et tu t'envoles dans ta nacelle. En apesanteur, tu chantes un truc mystérieux : Bloubloublou, agagagga, A taa... J'imagine que ça veut dire : "Je m'en fous j'ai un papa qui me pousse"
Au moins, nous servons à quelques chose !
jeudi 4 juin 2009
Voyage en Italie
Notre projet de voyage en Italie était ancien, je dirais même qu'il date du jour où ta mère et moi nous sommes connus. Le soir de notre rencontre, en échangeant des banalités sur nos différents voyages, j'avais fait la publicité de ce pays. J'avais visité Naples et j'avais été impressionné par cette terre si pénétrée par son histoire que même les paysages semblaient civilisés. Alors, pour notre premier 'vrai' voyage en amoureux, cette destination fut donc retenue pratiquement sans discussion.
Depuis qu'elle avait commencé à travailler en France, Cristina souhaitait s'évader et oublier temporairement ses attaches chaque jour plus fortes, reprendre l'aventure de nos glorieux débuts au point où nous l'avions laissé.
Pour préparer notre périple, Cristina avait pris son temps. C'est le moins que l'on puisse dire ! Elle avait acheté un guide et annoté les passages particulièrement intéressants, car elle voulait être sûre de ne rien manquer. Pour elle, le voyage est une philosophie, une manière d'entreprendre la vie, presque une idéologie. De ses précédents séjours – en Inde et en Bolivie– elle avait été surprise des changements de philosophies qu'impliquaient les conditions de vie de chaque pays. Le voyage est une chance de s'ouvrir au monde, il permet aussi de rencontrer des cultures, des gens différents. Il permet de reconsidérer notre quotidien avec un regard neuf et, peut-être, de le réenchanter. En résumé, le voyage offre l'opportunité de s'améliorer : avant, pendant et après.
Cristina avait consciencieusement élaboré son plan : budget et logistique. Elle rêvait et savourait déjà les rencontres et les moments inoubliables qu'elle allait rapporter. Et pour exploiter de manière optimale la fenêtre de temps, elle étudiait devant l'ordinateur les possibilités d'itinéraires. Le trajet retenu s'est articulé sur trois moments : Rome, Florence et la campagne de Toscane. Je lui donnais carte blanche. Le long de cette route, elle décidait des endroits où nous passerions la nuit. En moyenne, elle avait besoin d'une heure de réflexion avant de réserver une chambre. Sa lenteur m'exaspérait, elle repassait inlassablement les photos de l'hôtel avant de se décider.
Pour préparer les valises, ce fut un peu la même histoire. Cristina, splendidement féminine, se tenait interdite devant son armoire, incapable de décider s'il fallait emmener des vêtements longs ou courts. Elle m'oppressait par des questions existentielles : Qulle longueru de manche ? Fallait-il emmener de jolies chaussures, ou bien prendre des chaussures tous terrains ? Pleuvrait-il à Rome ?Elle aurait aimé connaître la météo dix jour en avance. La science ne permettant pas de prévoir si loin, elle se retournait vers moi, me prenant pour un sorcier, mais je n'en savais rien.
Ni ma brosse à dents, ni ma mousse à raser, ni même la paire de tongs pour ne pas laisser des traces humides en allant de la salle de bains à la chambre de l'hôtel n'avaient été oubliées de la check-list. L'imprévu n'avait pas été invité.
Quand y aurait-il de l'aventure ? Alors j'ai protesté (mollement) : Je n'avais pas envie de tourisme, ni de prendre l'avion, pourquoi ne pas passer nos vacances à dormir en famille ? La voir bondir comme une puce me mettait de mauvaise humeur. Je suis réactionnaire, il est trop tard pour changer.
Dans les vacances, comme dans la vie, chacun poursuit son propre but. J'espérais oublier mon train-train, Cristina voulait une respiration dans un quotidien trop inéluctable. Et plus généralement, ce serait aussi l'occasion d'oublier la déprime ambiante : la fameuse « crise » qu'on nous sert matin, midi et soir à la télévision.
Le 28 avril, tes grands-parents espagnols arrivent à Toulouse pour te garder pendant notre séjour. Deux jours plus tard, notre avion décolle de Toulouse. La logique étrange du low-cost fait qu'il est plus économique de transiter par Madrid. Dans l'immense aéroport de Badajas, nous attendons notre correspondance, D'innombrables hommes d'affaires fourmillent sur un sol astiqué comme celui d'un hôpital. Le modèle standard costume-cravate habille les citoyens d'un monde global : lisses et optimums, ils n'ont ni provenance, ni destination. À côté de ceux-là, de nombreux touristes, comme nous, attendent le départ. Un coup d'œil suffit pour identifier les Japonais : ils portent un masque pour se protéger de la grippe porcine. Les Asiatiques considèrent que l'Europe est une zone dangereuse, mais ils se comportent comme nous en Afrique.
Dans l'aéroport, les identités de chaque pays s'étalent comme sur un nuancier et je m'amuse à deviner d'où viennent les voyageurs. Par exemple, ce groupe de ménagères caquetantes, riant fort est manifestement espagnol. L'homme maniéré qui converse au téléphone en utilisant ses mains est évidemment italien. Les deux retraités un peu isolés qui consultent leur guide touristique sont français.
Dans l'aéroport de Rome, des indices ne trompent pas : sous les néons, les femmes comme les hommes portent des lunettes de soleil. Nous sommes bien en Italie. Le train qui nous emmène au centre contient peu de locaux en proportion, des touristes surtout remplissent le wagon. Traversant la banlieue, nous apercevons une cité européenne comme les autres. En contrebas des immeubles pleins de travailleurs fatigués, des wagons abandonnés sur les rails sont tagués comme à New York, ou Sarcelles. Au-delà des grillages qui protègent les voies, de grands panneaux publicitaires vantent les mérites de téléphones portables et de crème rajeunissante. Rien de bien dépaysant ! Nous vivons décidément dans un monde globalisé.
Il fait déjà nuit. Suivant les indications imprimées de Cristina , nous nous engageons dans le quartier de la gare pour trouver notre hébergement. Une fois parvenus à l'adresse indiquée, nous sonnons. L'interphone ne fonctionne pas. Nous appelons au numéro qui figure sur le papier. Quelques instants plus tard, un immigré surgit de la nuit. Il tient en main d'un imposant trousseau de clés. Il nous explique en anglais rapiécé qu'une autre personne nous mènera à notre hôtel. Peu de temps après, cet individu émerge de l'ombre. Après un court échange dans une langue improbable je comprends qu'il est Sri-Lankais et qu'il n'est qu'un simple employé, si j'ai des questions, c'est au « boss » qu'il faut les poser. Il nous guide à travers de sombres ruelles, marchant rapidement, il nous devance de quelques mètres et nous donnent des renseignements lapidaires – Here you have a parc. Here : drink ! There Metro ! Nous peinons à le suivre, Cristina traine sa grosse valise et sans qu'elle ne dise rien, je sais qu'elle n'est pas rassurée.
Enfin, nous arrivons dans la rue Machiavel. Un couple d'allemand est tristement installé dans la chambre. Une femme en peignoir consulte internet dans la cuisine. Pour 75 euros la nuit, l'appartement est presque miteux ! Cristina qui avait mis tant d'amour à faire sa réservation est désappointée. Notre guide compose le numéro de téléphone du «boss » à qui nous tentons d'expliquer que l'endroit ne correspond pas à la description que nous avons lue. Le type s'emporte, la sauce monte vite ! Manifestement, nous sommes tombés sur un arnaqueur professionnel, habitué des embrouilles. Je ne parviens pas à discuter, il réclame le paiement de deux nuits d'avance pour compenser notre départ. Nous hésitons, mais c'est trop douloureux de laisser de l'argent à cet escroc. D'un commun accord, nous nous échappons par la cage d'escalier, craignant que l'homme dans la cage d'ascenseur soit le mafieux. Nous nous retrouvons seuls à onze heures sans hôtel dans un pays que nous ne connaissons pas. Bon début! Au premier hôtel que nous apercevons, nous demandons une chambre. Il y en a une. Quel soulagement !
Pour nous remettre de nos émotions nous sortons prendre un verre, nous nous asseyons à la première terrasse que nous trouvons. Les deux bières nous coûtent la modique somme de 15 euros. Décidément ! On ne nous y reprendra plus.... Philosophiquement, nous nous raisonnons. Il s'agit seulement d'une dépense intempestive d'argent, pourtant l'idée d'un voyage romantique est contrariée par cette arrivée trop fracassante.
Le lendemain, nous commençons par le Colysée. Emportés par le mouvement de foules, nous sommes aspirés par la grande attraction. C'est la grande foire tous les jours au pied du monument : entre ceux qui prennent des photos , les guides racontant l'histoire du site en toutes les langues, et les travailleurs déguisés en garde de l'empire proposant une photo. Nous sommes éberlués par ce grouillement. Sans vraiment l'avoir décidé, le flux nous entraine jusqu'au forum romano, le centre antique de Rome. Depuis César jusqu'au Vème AC, le cœur politique, religieux et commercial du plus puissant empire au monde se concentrait à cet endroit. Le kilométrage de toutes les routes était compté depuis le parvis du temple des Vestales. Pour se représenter le rayonnement de Rome à notre époque, il faut penser à New York. Impossible de ne pas être impressionné par l'ensemble. J'imagine difficilement la quantité de travail nécessaire à l'édification d'une telle cité sans l'aide d'aucun moteur. Chaque édifice a été construit pour l'éternité, mais après un millénaire, les édifices les mieux conservés sont quand même à moitié détruits. Qu'on se le dise : L'éternité ne dure pas toujours !
Je pense à toutes les vies qu'ont vu passer ces pierres. Combien d'enfants ont joué ici ? Combien de voyageurs ont aperçu ces ruines ? Combien sont morts maintenant ? Peut-être dix milliards, peut-être cent, c'est en tous les cas plus de secondes qu'il y a dans une vie. En définitive, ceux dont le monde se souvient sont très peu nombreux. Comme il est difficile de rester dans les mémoires !
Chaque grand empereur romain a laissé son arc de triomphe ou son mausolée à Rome : César, Pompée, Auguste, Trajan. Flavien, Constantin... Les arc de triomphe étaient construits au retour des campagnes victorieuses. Un long convoi défilait devant le peuple, derrière les prisonniers et le butin, les chefs barbares se trainaient enchainés. Il auraient le privilège de connaître une mort glorieuse dans les arènes du Colysée. Les chefs étaient sanctifiés pour l'exemple, mais la cruauté romaine ne constituait pas une fin en soit, ne n'était qu'un moyen. Suivant ses objectifs, César, Machiavel avant l'heure, prohibait ou encourageait le pillage des pays conquis. La morale est secondaire lorsqu'il s'agit d'être efficace. Un certain pourcentage des habitants des vaincus servait d'esclaves, mais les rescapés bénéficiaient des avantages de la civilisation romaine. La technique de construction des routes et des aqueducs était enseignée aux bâtisseurs autochtones. Les Romains agrémentaient également le quotidien plus futile ; les bains, l'art de la table, les vêtements, les bijoux élégants pour les femmes, les arts, etc. Parfois même, les vaincus devenaient citoyens romains à part entière et participaient aux élections de leur région.
Au faîte de sa puissance, l'Empire romain s'étendait depuis la péninsule ibérique jusqu'à Babylone. Et tout comme Rome ne s'est pas construite en un jour, elle ne disparut pas instantanément non plus. Rome domina le monde pendant sept siècles. Après que l'empereur Constantin eut décidé de déplacer la capitale politique à Byzance (par la suite rebaptisée Constantinople). L'Empire romain déclina progressivement. Le système antique des cités-états ( Le duché de Toscane, la Vénétie, le royaume de Naples, etc.) se remit en place jusqu'à Napoléon pour désigner l'ensemble de la péninsule, on parlait à nouveau de l'Italie, en référence au peuple des Italiques. Ce système fonctionna jusqu'à ce que Napoléon donne confie à Murat son « royaume d'Italie ». Par la suite, Vittore Emmanuel II réunifiera l'Italie en 1870. Son énorme palais, de style néo-classique, rappelle la gloire passée de cette ville. Une immense statue du char d'Hermès domine Rome. Mais, qu'on se le dise, il ne suffit pas de construire des monuments pour dominer le monde.

Il est cependant vrai que Rome est toujours une capitale dans sa spécialité : le tourisme. Les grandeurs des empereurs antiques constituent un énorme capital que l'Italie continue de faire fructifier. Le plus grand musée du monde fournit une profusion de jolis arrières-plans aux photos des Américains, des Allemands, des Français, des Russes, etc. Sans eux, Rome ne pourrait même pas entretenir ses richesses. Les touristes sont comme les globules rouges, ils s'infiltrent dans les moindres bronchioles de la cité pour apporter leur oxygène, leurs dollars, leurs euros... Chaque Romain, qu'il soit pizzaïolo ou employé de banque bénéficie, à un moment ou à un autre, de cette manne. Naturellement, les forces vives développent parfois cette industrie à outrance, mais il faut rendre justice aux Romains qui, dans l'ensemble, sont remarquablement patients et courtois face aux innombrables barbares qui baguenaudent pendant qu'ils travaillent.
Le centre-ville essaye de se conformer à : « la dolce vita » de Fellini. Une vie à la fois absurde et béate. Légèreté et bonheur. Le touriste ne demande rien de plus ! Dont acte, le plaisir de manger une pizza à côté de la fontaine de Trévi ne se boude pas. Assis en terrasse, alors que la nuit tombe, l'air chaud du soir circule entre les murs. La rumeur joyeuse de noceurs insouciants parvient jusqu'à nous. Antipasti. Pizza e vino de casa. J'oublie tout. Nous demandons un tiramisu et nous sommes comblés. La vitesse de croisière est celle de la promenade. Même les grands boulevards n'ont pas de feux de signalisation. Le chaos de piétons, de vespa et de mini-voitures se traverse le plus simplement du monde. Il suffit de s'engager sur le passage clouté pour que les voitures s'arrêtent intimidées par les piétons. Les klaxons retentissent rarement dans cette pagaille (sauf bien sûr les jours de match de football). Les automobilistes italiens passent pour imprévisibles et indociles. Pourtant, ils sont habitués aux flâneurs et c'est le trait le plus certain d'un grand civisme.
Le parc de la villa Borgese recouvre une des sept collines entourant Rome. Ce jardin est planté d'essences méditerranéennes : des pins parasols et de palmiers. Les allées, banalement, sont semées de statues antiques ou renaissance. Nous nous y sommes rendus un matin. Le soleil était puissant, les températures civilisées, une légère brise me caressais le visage. Le ciel est bleu, l'écho blanc du ruissellement de la fontaine m'emportait dans une douce rêverie. Soudain, je suis inspiré ! Assis sur un banc, en contemplation, je m'efforce de retranscrire sur mon carnet la magie de l'instant, mais les fils de mon imagination s'étiolent. Le bonheur est finalement sans justification, il n'appelle aucun commentaire. Je range mon carnet dans la poche. Je regrette seulement qu'il n'y ait pas de balançoires pour que nous puissions rire ensemble.
Nous étions dans les allées, au volant d'une voiture à pédales quand soudain, le vent s'est levé. La poussière des chemins s'est soulevée, les arbres libérèrent brusquement de grosses bouffées de pollen. Un nuage énorme a recouvert le ciel et l'orage a éclaté. Instantanément, des trombes d'eau se sont abattues sur le toit de notre voiturette. Certains promeneurs optimistes, surpris en pleine sieste, courraient désespérément se trouver abri sous les arbres, des vendeurs à la sauvette surgis de nulle part, tels des champignons, proposaient des parapluies aux imprudents. L'odeur de la terre mouillée monta dans l'air. La nature saoule exultait. La pluie nous avait rincés. Elle n'avait cependant pas lavé les grands boulevards de ses hordes de touristes. Dans la grande rue commerciale, on se serait cru dans une manifestation. Ce samedi, en guise de shopping, nous achetons une reconstitution de la Rome antique en trois dimensions, une chemise authentiquement italienne et puis un petit Pinocchio pour suspendre dans ta chambre.
Le dimanche, fidèles aux élans des masses, nous assistons à la messe du Vatican. La foule guide toujours nos pas. Après avoir passé de nombreuses échoppes vendant casquettes, T-shirt et amulettes à l'effigie du pape. Nous parvenons au milieu de la fameuse place. Elle est ceinte d'imposantes colonnades, une centaine de statues de saint perché sur le péristyle regardent les fidèles. La cité papale a été construite sur les catacombes de premiers martyrs chrétiens. Saint Pierre a été crucifié à cet endroit, la connaissance de sa tombe de saint-pierre a été transmise de génération en génération. Il a été démontré récemment que les reliques qui sont conservées dans la crypte de la basilique étaient authentiques. Une marée humaine afflue sur la place. Touristes et chrétiens se mélangent joyeusement et se massent devant les écrans géants qui retransmettront l'oraison. Les leaders guident leurs ouailles en brandissant un parapluie.
Avachi dans son fauteuil, le pape psalmodie indistinctement, je ne parviens pas à déterminer s'il s'agissait de latin ou d'italien. Le pape mène le show avec une nonchalance certaine, mais le public est bon enfant et pas très exigeant. Les caméristes et les diacres bourdonnent, toute la ruche s'affaire autour du grand ponte, une savante chorégraphie se met en place. La mystique m'échappe, mais je remarque que les chœurs de l'église sont mieux inspirés que ceux des églises de campagne. À la fin de la messe, la rediffusion s'interrompt, le pape prend la parole et remercie au micro les chrétiens venus assister à la messe. Sur la place on entendait des ovations comme dans un match de foot. Les cloches sonnèrent, pour les flâneurs, pour les fervents catholiques, la partie était terminée, le stade se vidait.
Nous étions saturés des foules, nous avons fui délibérément par les berges du Tibre. Il n'y a pas de navigation sur ce fleuve, il n'y a pas non plus de restaurant-péniche comme à Paris, les berges sont quasiment désertes. Nous croisons seulement une mère et ses enfants (souhaitant probablement éviter l'affluence de la sortie de messe) et deux clochards qui avaient monté une comme petite maison dans une anfractuosité de la digue. A la recherche d'un quartier où il n'y aurait plus tant de touristes. Nous entrons dans le quartier du Transtevere (littéralement au-delà du Tibre) . Principalement rural jusqu'au XIXème siècle, l'urbanisation de cette zone date du XXème siècle. La moindre histoire du quartier lui permet d'échapper à la sacralisation qui sévit dans le centre historique. L'ambiance est digne des clichés de l'Italie : hédoniste, lascive, oisive, fanfaronne : les qualificatifs qui accablent l'Italie sont aussi ceux qui l'enchantent. Nous flânons dans un réseau de ruelles étroites, nous nous ébahissons devant les fils à linge qui traversent les rues, devant les alignements de scooters devant des façades couvertes de lierre. Nous sommes uniquement préoccupés par la recherche du meilleur restaurant. Pour satisfaire à nos critères, les nappes doivent être à motif vichy rouge. Nous en sommes à ces considérations, lorsqu'un garçon en vigie devant son pas de porte nous interpelle. Il plaisante et nous cédons à son boniment. Il nous a réservé pour nous une place spécialement fraiche près d'un aquarium à crustacé. Allons-nous encore une fois demander une pizza Capriciosa ? La famille est installée à côté de nous et commande de gargantuesques antipasti. Mais non ! Capriciosa ! En savourant notre vin, nous assistons à une sorte de spectacle du serveur, il montre un véritable talent d'acteur lorsqu'il s'agit de faire asseoir de nouveaux clients à sa table. Nous nous relaxons enfin. Nous parlons du temps qui a passé et de tous les changements intervenus dans nos vies en si peu de temps. Nous soufflons. Demain, nous quitterons Rome par le train, laissant derrière nous le stress de la capitale.
Confortablement assis dans notre train, nous traversons à grande vitesse les paysages de la Lazzio et de la Toscane. Des collines vertes s'étendent à perte de vue, la nature luxuriante contredit l'idée d'un sud aride et assoiffant. Question de repères ! l'Italie est au sud de la France, mais la Toscane se trouve au nord de l'Italie. À première vue, Florence m'a paru étrangement familière. Elle me rappelle les villes de la vallée de la Loire : Tour, Blois, Ambroise. En s'abstrayant du crépis de Sienne qui couvre les murs, l'architecture urbaine fait penser aux maisons de tuffeau de la Touraine. Comme ces villes, Florence a conservé la marque des puissants mécènes qui y vécurent. À Florence, le fief des Medicis régnait sur la région avec l'absolutisme des Lumières. Cette famille disposait surtout d'une excellente intelligence des métiers de la banque. Par les ramifications du clan, l'argent des Médicis a bénéficié à presque tous les villages de Toscane. Cette surabondance permit un développement spectaculaire des arts et créa le foyer historique de la renaissance. Car même lorsqu'il s'agit d'art, l'argent reste le nerf de la guerre. Parmi les plus fameux poulains des Medicis, Michel-Ange et Botticcelli, Caravage...
Le fleuve Arno qui traverse Florence procure la même sensation apaisante que la Loire. Le limon répand dans l'air comme une odeur de sagesse, une tranquille digestion. Florence est souvent présentée comme une cité opulente et civilisée : je ne puis rien affirmer de différent. Comme si chaque pierre respirait un longue histoire majestueuse, quand on sillonne les rues aucun effort d'imagination n'est nécessaire pour se sentir aristocrate. Il suffit d'avoir l'air un peu cultivé et de prêter un minimum d'attention dans ses visites aux innombrables musées de la ville. Les cancres qui refusent de faire semblant n'ont pas de rattrapage possible. Dans les boutiques de souvenirs, les articles de mauvais goût sont absents et les vendeurs à la sauvette essaient de vous refiler des reproductions de Michel-Ange.
Entendons-nous bien, la population de Florence est constituée de gens ordinaires, comme vous et moi. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous brosser le portrait de la minorité qui donne son identité à la ville. Le Florentin typique s'appelle Francesco ou Vincente. Il est à l'image de sa ville : raffiné, policé, mais désespérément classique. Élégant, il porte une chemise italienne de bonne qualité et des chaussures en cuir de milan (à moins qu'elles ne soient anglaises). Ses cheveux longs et noirs bouclent légèrement, est négligemment rasé (ça lui prend un quart d'heure par jour d'avoir l'air négligé). Il n'est ni snob, ni m'as-tu-vu, mais il sait parler de culture et possède un sens aigu de ce que c'est que d'avoir de la classe. Il est peut-être dommage d'être si peu original, mais jamais il ne commettra de faute goût, car ce serait le début de la déchéance.

À Florence, la beauté possède la définition qu'elle avait à l'antiquité et à la renaissance, l'harmonie est privilégiée. Derrière cette philosophie réside l'idée que chaque chose à sa place et que les ruptures produisent en général des effets disgracieux. Est-ce vraiment faux ?
Arrivé dans mon hôtel, je suis si pénétré par l'opulence de l'endroit que je décide de m'offrir une sieste royale. Des rais de lumière traversent la persienne verte de la chambre. Le soleil diffracte dans le rideau, il dessine aux murs une abstraite peinture dorée. Ma tête enfoncée dans les draps, je songe, bouche bée. Mes pensées elles aussi sont diffractées, reparties çà et là. Je ne sais plus d'où je viens, ni où je vais, mais j'existe à demi conscient, flottant dans une fresque colorée. Tout pourrait s'arrêter là à ce moment. Cela n'aurait aucune d'importance. Le temps ne s'enfuit plus, je l'ai pris dans mes filets et il s'effondre avec moi. Et sombre, et je sombre, mais tout s'éclaire. Ah, Dieu, ne me réveille pas de cette chute fatale et bienheureuse à la fois !
Ce fugace instant de bonheur disparaît au réveil, car tout n'est pas rose dans la vie de touriste. A l'idée de repartir en vadrouille, mes pieds souffrent déjà. Cristina est une véritable stakhanoviste du tourisme. Le matin elle prépare le sac à dos pour nos expéditions, elle n'oublie rien, surtout pas l'appareil photo, ni la crème solaire, ni les éventuels papiers nécessaires au bon déroulement des opérations. Je désespère que le hasard soit si bien conjuré. Sur le terrain, sa frénésie de monument ne connait pas de repos. Ni la foule, ni l'argent ne la découragent. Elle ne cesse de répéter – Ah comme je suis heureuse. Finalement, nous nous retrouvions tous les deux, comme au début ! Avec ferveur, nous allons parmi les troupeaux de grégaires vacanciers : mon anticonformisme primaire se réveille. Je maugrée contre les faux-amateurs d'art qui se pâment en reluquant le cul de David (C'est une statue de Michel-Ange). Mais Cristina, immunisée contre mon prêchi-prêcha orthodoxe, ne diminue pas le rythme des visites. Elle me tue. Dès qu'une église se présente devant nous, elle veut y entrer. Une statue, elle veut l'examiner. Un musée, allons jeter un coup d'œil ! Dans une ville qui compte une vingtaine de musées, ce système finit par devenir éreintant.
Elle me traine dans la fameuse galerie des offices où sont rassemblés quelques-uns des plus fameux chefs-d'oeuvre de la renaissance. Tandis qu'elle se glisse dans de groupes de touristes pour bénéficier d'explications supplémentaires de guides certifiés. Je médite devant le moulage d'un pied d'empereur romain, je prends une pose inspirée, je feins l'extase. En vérité, j'ai la tête vide ; je souffle. La journée se poursuit dans les rues commerçantes. Elle aime voir, chiner, fureter, comparer, acheter jusqu'à ce que sa valise n'admette plus rien. La plupart des boutiques s'adressent à des nantis, mais elle ne renonce pas à faire des affaires. Elle rentre dans les magasins des Chinois ; en Italie, ils sont spécialisés dans le textile. Elle s'achète des robes, des chaussures, des souvenirs... Moi, je complète mes collections, j'achète des livres en italiens dont je ne suis même pas certain de pouvoir venir à bout. Nous exerçons à merveille la plus essentielle fonction du touriste : nous dépensons notre argent !
Après trois jours en ville, nous louons une voiture et partons à la campagne. Nous allons d'abord à Lucques, un village préservé du temps par une muraille datant de la renaissance. La ville est paisible. Il n'y a pas de grands monuments à voir, rien qu'une cathédrale pas même bonne à mettre sur une carte postale. Il fait simplement bon se promener dans les petites ruelles, et voir le soleil jouer sur les murs et créer des dégradés ocre. La ville est bien soignée par ses habitants. Je remarque que les géraniums aux fenêtres ne meurent pas de soif. Peu d'Américains, surtout des Allemands, des Français et des groupes scolaires. Bien qu'il n'y a rien à faire, nous pourrions rester longtemps à cet endroit pour nous reposer, mais Pise nous attend.
Pise est une icône mondiale incontournable. Comme notre Mont Saint-Michel en France, il faut s'y rendre ne serait-ce que pour le raconter à sa grand-mère. D'ailleurs, chez mez grand parent, la carte d'Europe rangée dans le placard représentait la région de la Toscane par une tour de Pise. Pourtant, ce n'est rien qu'une tour penchée sur un gazon anglais, mais c'est très curieux. À part cela, il n'y a que des marchands de souvenirs, mais quel choix ! Celui qui n'aura pas trouvé son bibelot affreux à Pise n'aura fait aucun effort ! Tout est là : pour la chambre une lampe de chevet en forme de tour de Pise, pour le petit fils un T-Shirt où il est écrit I LOVE PISA, pour la cuisine une assiette peinte, pour le nostalgique, une tour de Pise dans une boule qui fait de la neige quand on la retourne, ou encore, plus économique, le très sobre porte clé. Il ne nous reste plus rien à faire après avoir pris notre photo.
Par des routes escarpées, nous traversons des villages de plus en plus petits. Chacun possède son charme propre. Nous dormons à Certaldo, un village médiéval perché au sommet d'une colline. Les rues sont peu animées, les touristes ont enfin disparu, nous prenons des photos, nous dinons absolument seuls dans un restaurant. A mon tour, je peux affirmer être parfaitement heureux.

Le lendemain, à San-Gimiliano, nous découvrons un autre petit village coquet. On y mange – à ce qu'il paraît – les meilleures glaces de toute l'Italie. Le charme est réel, le village est un véritable repaire de peintres et de galeries d'art. Il est plus facile de s'acheter un tableau qu'une barre de pain. Pour les aquarellistes, il y a tout pour être heureux : des sujets de tableau gratuits, de l'argent en quantité suffisante (celui des touristes étrangers) et puis tout le calme pour vivre inspiré et sans stress. Les artistes sont de cafards solaires, ils pullulent là où la beauté fait son nid.

Une muraille fait le tour de la cité médiévale et offre une vue panoramique sur la campagne. Les artifices des constructions humaines disparaissent à l'horizon, les maisons deviennent des détails semés au fond des vallées. Le paysage est soigné comme une composition d'artiste. De minuscules parcelles semblent faites exprès pour protéger la région des outrages du productivisme.Un dieu particulièrement inspiré semble avoir dessiné cette région. Tous les dégradés du vert sont employés, depuis le vert profond des pins, jusqu'au vert électrique des baguenaudiers. Sur les crêtes, les cyprès se dressent comme des pinceaux d'artistes face à la toile azur. La terre gorgée d'eau se chauffe au soleil, elle transpire et forme une sorte de brume. Les collines ondulent à perte de vue, et forment de petites iles sur une mer vaporeuse. La couleur de la lumière varie à chaque moment de la journée, le matin une vapeur bleutée remplit les vallées. Au crépuscule la nature se consume en un feu de paille qui rappelle la poussière des moissons et les riches heures de l'été. Nous dinons sur la table de jardin, à flanc de colline. Le soleil embrase les vignes. Le temps s'allonge. Nous vivons deux fois... trois fois plus intensément. Nous étirons ces moments comme nous pouvons, car à la fin, il ne nous restera plus que ces souvenirs... Un écrivain affirmait qu'il en va des livres lus comme des pirogues ; une fois qu'on a levé les pagaies, ils continuent d'avancer... Ainsi en va-t-il des voyages. Hélas nous devrons bientôt lever la rame.

La fin approche, cette désagréable impression s'amplifie lorsque nous arrivons à Sienne. Ni la jolie cathédrale à rayures alternant marbre vert et blanc, ni la place est en forme de coquille ne nous distraient. Nous allons sans hâte dans les rues étroites, nous n'espérons plus de nouvelles trouvailles. Nous mangeons une autre glace. Cristina s'achète une autre paire de chaussures, mais elle ne dit plus qu'elle est parfaitement heureuse. Le soir par hasard, nous tombons sur un attroupement de Siennois qui célèbre le saint de la paroisse. Les habitants se sont installés dans les rues et avalent des grillades en buvant du vin. C'est notre cène.
Le lendemain commence le retour. À Rome, le même clochard est sur sa même paillasse : lui n'a pas eu de vacances.
Et puis, l'aéroport, l'enregistrement des bagages. Le film se rembobine. Je n'ai plus envie d'écrire, mon carnet reste dans la poche. Au moment de décoller, je me demande si l'avion ne va pas exploser. Ce serait trop bête de ne pas te voir marcher ! Mais nous arrivons, sans encombre. Lorsque nous arrivons dans le couloir de l'immeuble, la porte s'ouvre et tu t'avances en titubant. Je suis ému, je ne peux pas nier. Tu nous regardes d'un air étrange, surpris comme si tu venais de te réveiller, il te faut un certain temps avant de réaliser que tes parents sont revenus. Tu nous as manqué malgré tout. Nous aussi nous nous réveillons.
Le lendemain, je redécouvre mon petit univers. Les bouffées anxiogènes de mes collègues me remettent rapidement en train. Cristina trouve à nouveau ses journées longues. Nous sommes épuisés. Le soir, nous soupons en silence. Les vacances, c'est bien, mais il ne faut pas revenir...
Depuis qu'elle avait commencé à travailler en France, Cristina souhaitait s'évader et oublier temporairement ses attaches chaque jour plus fortes, reprendre l'aventure de nos glorieux débuts au point où nous l'avions laissé.
Pour préparer notre périple, Cristina avait pris son temps. C'est le moins que l'on puisse dire ! Elle avait acheté un guide et annoté les passages particulièrement intéressants, car elle voulait être sûre de ne rien manquer. Pour elle, le voyage est une philosophie, une manière d'entreprendre la vie, presque une idéologie. De ses précédents séjours – en Inde et en Bolivie– elle avait été surprise des changements de philosophies qu'impliquaient les conditions de vie de chaque pays. Le voyage est une chance de s'ouvrir au monde, il permet aussi de rencontrer des cultures, des gens différents. Il permet de reconsidérer notre quotidien avec un regard neuf et, peut-être, de le réenchanter. En résumé, le voyage offre l'opportunité de s'améliorer : avant, pendant et après.
Cristina avait consciencieusement élaboré son plan : budget et logistique. Elle rêvait et savourait déjà les rencontres et les moments inoubliables qu'elle allait rapporter. Et pour exploiter de manière optimale la fenêtre de temps, elle étudiait devant l'ordinateur les possibilités d'itinéraires. Le trajet retenu s'est articulé sur trois moments : Rome, Florence et la campagne de Toscane. Je lui donnais carte blanche. Le long de cette route, elle décidait des endroits où nous passerions la nuit. En moyenne, elle avait besoin d'une heure de réflexion avant de réserver une chambre. Sa lenteur m'exaspérait, elle repassait inlassablement les photos de l'hôtel avant de se décider.
Pour préparer les valises, ce fut un peu la même histoire. Cristina, splendidement féminine, se tenait interdite devant son armoire, incapable de décider s'il fallait emmener des vêtements longs ou courts. Elle m'oppressait par des questions existentielles : Qulle longueru de manche ? Fallait-il emmener de jolies chaussures, ou bien prendre des chaussures tous terrains ? Pleuvrait-il à Rome ?Elle aurait aimé connaître la météo dix jour en avance. La science ne permettant pas de prévoir si loin, elle se retournait vers moi, me prenant pour un sorcier, mais je n'en savais rien.
Ni ma brosse à dents, ni ma mousse à raser, ni même la paire de tongs pour ne pas laisser des traces humides en allant de la salle de bains à la chambre de l'hôtel n'avaient été oubliées de la check-list. L'imprévu n'avait pas été invité.
Quand y aurait-il de l'aventure ? Alors j'ai protesté (mollement) : Je n'avais pas envie de tourisme, ni de prendre l'avion, pourquoi ne pas passer nos vacances à dormir en famille ? La voir bondir comme une puce me mettait de mauvaise humeur. Je suis réactionnaire, il est trop tard pour changer.
Dans les vacances, comme dans la vie, chacun poursuit son propre but. J'espérais oublier mon train-train, Cristina voulait une respiration dans un quotidien trop inéluctable. Et plus généralement, ce serait aussi l'occasion d'oublier la déprime ambiante : la fameuse « crise » qu'on nous sert matin, midi et soir à la télévision.
Le 28 avril, tes grands-parents espagnols arrivent à Toulouse pour te garder pendant notre séjour. Deux jours plus tard, notre avion décolle de Toulouse. La logique étrange du low-cost fait qu'il est plus économique de transiter par Madrid. Dans l'immense aéroport de Badajas, nous attendons notre correspondance, D'innombrables hommes d'affaires fourmillent sur un sol astiqué comme celui d'un hôpital. Le modèle standard costume-cravate habille les citoyens d'un monde global : lisses et optimums, ils n'ont ni provenance, ni destination. À côté de ceux-là, de nombreux touristes, comme nous, attendent le départ. Un coup d'œil suffit pour identifier les Japonais : ils portent un masque pour se protéger de la grippe porcine. Les Asiatiques considèrent que l'Europe est une zone dangereuse, mais ils se comportent comme nous en Afrique.
Dans l'aéroport, les identités de chaque pays s'étalent comme sur un nuancier et je m'amuse à deviner d'où viennent les voyageurs. Par exemple, ce groupe de ménagères caquetantes, riant fort est manifestement espagnol. L'homme maniéré qui converse au téléphone en utilisant ses mains est évidemment italien. Les deux retraités un peu isolés qui consultent leur guide touristique sont français.
Dans l'aéroport de Rome, des indices ne trompent pas : sous les néons, les femmes comme les hommes portent des lunettes de soleil. Nous sommes bien en Italie. Le train qui nous emmène au centre contient peu de locaux en proportion, des touristes surtout remplissent le wagon. Traversant la banlieue, nous apercevons une cité européenne comme les autres. En contrebas des immeubles pleins de travailleurs fatigués, des wagons abandonnés sur les rails sont tagués comme à New York, ou Sarcelles. Au-delà des grillages qui protègent les voies, de grands panneaux publicitaires vantent les mérites de téléphones portables et de crème rajeunissante. Rien de bien dépaysant ! Nous vivons décidément dans un monde globalisé.
Il fait déjà nuit. Suivant les indications imprimées de Cristina , nous nous engageons dans le quartier de la gare pour trouver notre hébergement. Une fois parvenus à l'adresse indiquée, nous sonnons. L'interphone ne fonctionne pas. Nous appelons au numéro qui figure sur le papier. Quelques instants plus tard, un immigré surgit de la nuit. Il tient en main d'un imposant trousseau de clés. Il nous explique en anglais rapiécé qu'une autre personne nous mènera à notre hôtel. Peu de temps après, cet individu émerge de l'ombre. Après un court échange dans une langue improbable je comprends qu'il est Sri-Lankais et qu'il n'est qu'un simple employé, si j'ai des questions, c'est au « boss » qu'il faut les poser. Il nous guide à travers de sombres ruelles, marchant rapidement, il nous devance de quelques mètres et nous donnent des renseignements lapidaires – Here you have a parc. Here : drink ! There Metro ! Nous peinons à le suivre, Cristina traine sa grosse valise et sans qu'elle ne dise rien, je sais qu'elle n'est pas rassurée.
Enfin, nous arrivons dans la rue Machiavel. Un couple d'allemand est tristement installé dans la chambre. Une femme en peignoir consulte internet dans la cuisine. Pour 75 euros la nuit, l'appartement est presque miteux ! Cristina qui avait mis tant d'amour à faire sa réservation est désappointée. Notre guide compose le numéro de téléphone du «boss » à qui nous tentons d'expliquer que l'endroit ne correspond pas à la description que nous avons lue. Le type s'emporte, la sauce monte vite ! Manifestement, nous sommes tombés sur un arnaqueur professionnel, habitué des embrouilles. Je ne parviens pas à discuter, il réclame le paiement de deux nuits d'avance pour compenser notre départ. Nous hésitons, mais c'est trop douloureux de laisser de l'argent à cet escroc. D'un commun accord, nous nous échappons par la cage d'escalier, craignant que l'homme dans la cage d'ascenseur soit le mafieux. Nous nous retrouvons seuls à onze heures sans hôtel dans un pays que nous ne connaissons pas. Bon début! Au premier hôtel que nous apercevons, nous demandons une chambre. Il y en a une. Quel soulagement !
Pour nous remettre de nos émotions nous sortons prendre un verre, nous nous asseyons à la première terrasse que nous trouvons. Les deux bières nous coûtent la modique somme de 15 euros. Décidément ! On ne nous y reprendra plus.... Philosophiquement, nous nous raisonnons. Il s'agit seulement d'une dépense intempestive d'argent, pourtant l'idée d'un voyage romantique est contrariée par cette arrivée trop fracassante.
Le lendemain, nous commençons par le Colysée. Emportés par le mouvement de foules, nous sommes aspirés par la grande attraction. C'est la grande foire tous les jours au pied du monument : entre ceux qui prennent des photos , les guides racontant l'histoire du site en toutes les langues, et les travailleurs déguisés en garde de l'empire proposant une photo. Nous sommes éberlués par ce grouillement. Sans vraiment l'avoir décidé, le flux nous entraine jusqu'au forum romano, le centre antique de Rome. Depuis César jusqu'au Vème AC, le cœur politique, religieux et commercial du plus puissant empire au monde se concentrait à cet endroit. Le kilométrage de toutes les routes était compté depuis le parvis du temple des Vestales. Pour se représenter le rayonnement de Rome à notre époque, il faut penser à New York. Impossible de ne pas être impressionné par l'ensemble. J'imagine difficilement la quantité de travail nécessaire à l'édification d'une telle cité sans l'aide d'aucun moteur. Chaque édifice a été construit pour l'éternité, mais après un millénaire, les édifices les mieux conservés sont quand même à moitié détruits. Qu'on se le dise : L'éternité ne dure pas toujours !
Je pense à toutes les vies qu'ont vu passer ces pierres. Combien d'enfants ont joué ici ? Combien de voyageurs ont aperçu ces ruines ? Combien sont morts maintenant ? Peut-être dix milliards, peut-être cent, c'est en tous les cas plus de secondes qu'il y a dans une vie. En définitive, ceux dont le monde se souvient sont très peu nombreux. Comme il est difficile de rester dans les mémoires !
Chaque grand empereur romain a laissé son arc de triomphe ou son mausolée à Rome : César, Pompée, Auguste, Trajan. Flavien, Constantin... Les arc de triomphe étaient construits au retour des campagnes victorieuses. Un long convoi défilait devant le peuple, derrière les prisonniers et le butin, les chefs barbares se trainaient enchainés. Il auraient le privilège de connaître une mort glorieuse dans les arènes du Colysée. Les chefs étaient sanctifiés pour l'exemple, mais la cruauté romaine ne constituait pas une fin en soit, ne n'était qu'un moyen. Suivant ses objectifs, César, Machiavel avant l'heure, prohibait ou encourageait le pillage des pays conquis. La morale est secondaire lorsqu'il s'agit d'être efficace. Un certain pourcentage des habitants des vaincus servait d'esclaves, mais les rescapés bénéficiaient des avantages de la civilisation romaine. La technique de construction des routes et des aqueducs était enseignée aux bâtisseurs autochtones. Les Romains agrémentaient également le quotidien plus futile ; les bains, l'art de la table, les vêtements, les bijoux élégants pour les femmes, les arts, etc. Parfois même, les vaincus devenaient citoyens romains à part entière et participaient aux élections de leur région.
Au faîte de sa puissance, l'Empire romain s'étendait depuis la péninsule ibérique jusqu'à Babylone. Et tout comme Rome ne s'est pas construite en un jour, elle ne disparut pas instantanément non plus. Rome domina le monde pendant sept siècles. Après que l'empereur Constantin eut décidé de déplacer la capitale politique à Byzance (par la suite rebaptisée Constantinople). L'Empire romain déclina progressivement. Le système antique des cités-états ( Le duché de Toscane, la Vénétie, le royaume de Naples, etc.) se remit en place jusqu'à Napoléon pour désigner l'ensemble de la péninsule, on parlait à nouveau de l'Italie, en référence au peuple des Italiques. Ce système fonctionna jusqu'à ce que Napoléon donne confie à Murat son « royaume d'Italie ». Par la suite, Vittore Emmanuel II réunifiera l'Italie en 1870. Son énorme palais, de style néo-classique, rappelle la gloire passée de cette ville. Une immense statue du char d'Hermès domine Rome. Mais, qu'on se le dise, il ne suffit pas de construire des monuments pour dominer le monde.
Il est cependant vrai que Rome est toujours une capitale dans sa spécialité : le tourisme. Les grandeurs des empereurs antiques constituent un énorme capital que l'Italie continue de faire fructifier. Le plus grand musée du monde fournit une profusion de jolis arrières-plans aux photos des Américains, des Allemands, des Français, des Russes, etc. Sans eux, Rome ne pourrait même pas entretenir ses richesses. Les touristes sont comme les globules rouges, ils s'infiltrent dans les moindres bronchioles de la cité pour apporter leur oxygène, leurs dollars, leurs euros... Chaque Romain, qu'il soit pizzaïolo ou employé de banque bénéficie, à un moment ou à un autre, de cette manne. Naturellement, les forces vives développent parfois cette industrie à outrance, mais il faut rendre justice aux Romains qui, dans l'ensemble, sont remarquablement patients et courtois face aux innombrables barbares qui baguenaudent pendant qu'ils travaillent.
Le centre-ville essaye de se conformer à : « la dolce vita » de Fellini. Une vie à la fois absurde et béate. Légèreté et bonheur. Le touriste ne demande rien de plus ! Dont acte, le plaisir de manger une pizza à côté de la fontaine de Trévi ne se boude pas. Assis en terrasse, alors que la nuit tombe, l'air chaud du soir circule entre les murs. La rumeur joyeuse de noceurs insouciants parvient jusqu'à nous. Antipasti. Pizza e vino de casa. J'oublie tout. Nous demandons un tiramisu et nous sommes comblés. La vitesse de croisière est celle de la promenade. Même les grands boulevards n'ont pas de feux de signalisation. Le chaos de piétons, de vespa et de mini-voitures se traverse le plus simplement du monde. Il suffit de s'engager sur le passage clouté pour que les voitures s'arrêtent intimidées par les piétons. Les klaxons retentissent rarement dans cette pagaille (sauf bien sûr les jours de match de football). Les automobilistes italiens passent pour imprévisibles et indociles. Pourtant, ils sont habitués aux flâneurs et c'est le trait le plus certain d'un grand civisme.
Le parc de la villa Borgese recouvre une des sept collines entourant Rome. Ce jardin est planté d'essences méditerranéennes : des pins parasols et de palmiers. Les allées, banalement, sont semées de statues antiques ou renaissance. Nous nous y sommes rendus un matin. Le soleil était puissant, les températures civilisées, une légère brise me caressais le visage. Le ciel est bleu, l'écho blanc du ruissellement de la fontaine m'emportait dans une douce rêverie. Soudain, je suis inspiré ! Assis sur un banc, en contemplation, je m'efforce de retranscrire sur mon carnet la magie de l'instant, mais les fils de mon imagination s'étiolent. Le bonheur est finalement sans justification, il n'appelle aucun commentaire. Je range mon carnet dans la poche. Je regrette seulement qu'il n'y ait pas de balançoires pour que nous puissions rire ensemble.
Nous étions dans les allées, au volant d'une voiture à pédales quand soudain, le vent s'est levé. La poussière des chemins s'est soulevée, les arbres libérèrent brusquement de grosses bouffées de pollen. Un nuage énorme a recouvert le ciel et l'orage a éclaté. Instantanément, des trombes d'eau se sont abattues sur le toit de notre voiturette. Certains promeneurs optimistes, surpris en pleine sieste, courraient désespérément se trouver abri sous les arbres, des vendeurs à la sauvette surgis de nulle part, tels des champignons, proposaient des parapluies aux imprudents. L'odeur de la terre mouillée monta dans l'air. La nature saoule exultait. La pluie nous avait rincés. Elle n'avait cependant pas lavé les grands boulevards de ses hordes de touristes. Dans la grande rue commerciale, on se serait cru dans une manifestation. Ce samedi, en guise de shopping, nous achetons une reconstitution de la Rome antique en trois dimensions, une chemise authentiquement italienne et puis un petit Pinocchio pour suspendre dans ta chambre.
Le dimanche, fidèles aux élans des masses, nous assistons à la messe du Vatican. La foule guide toujours nos pas. Après avoir passé de nombreuses échoppes vendant casquettes, T-shirt et amulettes à l'effigie du pape. Nous parvenons au milieu de la fameuse place. Elle est ceinte d'imposantes colonnades, une centaine de statues de saint perché sur le péristyle regardent les fidèles. La cité papale a été construite sur les catacombes de premiers martyrs chrétiens. Saint Pierre a été crucifié à cet endroit, la connaissance de sa tombe de saint-pierre a été transmise de génération en génération. Il a été démontré récemment que les reliques qui sont conservées dans la crypte de la basilique étaient authentiques. Une marée humaine afflue sur la place. Touristes et chrétiens se mélangent joyeusement et se massent devant les écrans géants qui retransmettront l'oraison. Les leaders guident leurs ouailles en brandissant un parapluie.
Avachi dans son fauteuil, le pape psalmodie indistinctement, je ne parviens pas à déterminer s'il s'agissait de latin ou d'italien. Le pape mène le show avec une nonchalance certaine, mais le public est bon enfant et pas très exigeant. Les caméristes et les diacres bourdonnent, toute la ruche s'affaire autour du grand ponte, une savante chorégraphie se met en place. La mystique m'échappe, mais je remarque que les chœurs de l'église sont mieux inspirés que ceux des églises de campagne. À la fin de la messe, la rediffusion s'interrompt, le pape prend la parole et remercie au micro les chrétiens venus assister à la messe. Sur la place on entendait des ovations comme dans un match de foot. Les cloches sonnèrent, pour les flâneurs, pour les fervents catholiques, la partie était terminée, le stade se vidait.
Nous étions saturés des foules, nous avons fui délibérément par les berges du Tibre. Il n'y a pas de navigation sur ce fleuve, il n'y a pas non plus de restaurant-péniche comme à Paris, les berges sont quasiment désertes. Nous croisons seulement une mère et ses enfants (souhaitant probablement éviter l'affluence de la sortie de messe) et deux clochards qui avaient monté une comme petite maison dans une anfractuosité de la digue. A la recherche d'un quartier où il n'y aurait plus tant de touristes. Nous entrons dans le quartier du Transtevere (littéralement au-delà du Tibre) . Principalement rural jusqu'au XIXème siècle, l'urbanisation de cette zone date du XXème siècle. La moindre histoire du quartier lui permet d'échapper à la sacralisation qui sévit dans le centre historique. L'ambiance est digne des clichés de l'Italie : hédoniste, lascive, oisive, fanfaronne : les qualificatifs qui accablent l'Italie sont aussi ceux qui l'enchantent. Nous flânons dans un réseau de ruelles étroites, nous nous ébahissons devant les fils à linge qui traversent les rues, devant les alignements de scooters devant des façades couvertes de lierre. Nous sommes uniquement préoccupés par la recherche du meilleur restaurant. Pour satisfaire à nos critères, les nappes doivent être à motif vichy rouge. Nous en sommes à ces considérations, lorsqu'un garçon en vigie devant son pas de porte nous interpelle. Il plaisante et nous cédons à son boniment. Il nous a réservé pour nous une place spécialement fraiche près d'un aquarium à crustacé. Allons-nous encore une fois demander une pizza Capriciosa ? La famille est installée à côté de nous et commande de gargantuesques antipasti. Mais non ! Capriciosa ! En savourant notre vin, nous assistons à une sorte de spectacle du serveur, il montre un véritable talent d'acteur lorsqu'il s'agit de faire asseoir de nouveaux clients à sa table. Nous nous relaxons enfin. Nous parlons du temps qui a passé et de tous les changements intervenus dans nos vies en si peu de temps. Nous soufflons. Demain, nous quitterons Rome par le train, laissant derrière nous le stress de la capitale.
Confortablement assis dans notre train, nous traversons à grande vitesse les paysages de la Lazzio et de la Toscane. Des collines vertes s'étendent à perte de vue, la nature luxuriante contredit l'idée d'un sud aride et assoiffant. Question de repères ! l'Italie est au sud de la France, mais la Toscane se trouve au nord de l'Italie. À première vue, Florence m'a paru étrangement familière. Elle me rappelle les villes de la vallée de la Loire : Tour, Blois, Ambroise. En s'abstrayant du crépis de Sienne qui couvre les murs, l'architecture urbaine fait penser aux maisons de tuffeau de la Touraine. Comme ces villes, Florence a conservé la marque des puissants mécènes qui y vécurent. À Florence, le fief des Medicis régnait sur la région avec l'absolutisme des Lumières. Cette famille disposait surtout d'une excellente intelligence des métiers de la banque. Par les ramifications du clan, l'argent des Médicis a bénéficié à presque tous les villages de Toscane. Cette surabondance permit un développement spectaculaire des arts et créa le foyer historique de la renaissance. Car même lorsqu'il s'agit d'art, l'argent reste le nerf de la guerre. Parmi les plus fameux poulains des Medicis, Michel-Ange et Botticcelli, Caravage...
Le fleuve Arno qui traverse Florence procure la même sensation apaisante que la Loire. Le limon répand dans l'air comme une odeur de sagesse, une tranquille digestion. Florence est souvent présentée comme une cité opulente et civilisée : je ne puis rien affirmer de différent. Comme si chaque pierre respirait un longue histoire majestueuse, quand on sillonne les rues aucun effort d'imagination n'est nécessaire pour se sentir aristocrate. Il suffit d'avoir l'air un peu cultivé et de prêter un minimum d'attention dans ses visites aux innombrables musées de la ville. Les cancres qui refusent de faire semblant n'ont pas de rattrapage possible. Dans les boutiques de souvenirs, les articles de mauvais goût sont absents et les vendeurs à la sauvette essaient de vous refiler des reproductions de Michel-Ange.
Entendons-nous bien, la population de Florence est constituée de gens ordinaires, comme vous et moi. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous brosser le portrait de la minorité qui donne son identité à la ville. Le Florentin typique s'appelle Francesco ou Vincente. Il est à l'image de sa ville : raffiné, policé, mais désespérément classique. Élégant, il porte une chemise italienne de bonne qualité et des chaussures en cuir de milan (à moins qu'elles ne soient anglaises). Ses cheveux longs et noirs bouclent légèrement, est négligemment rasé (ça lui prend un quart d'heure par jour d'avoir l'air négligé). Il n'est ni snob, ni m'as-tu-vu, mais il sait parler de culture et possède un sens aigu de ce que c'est que d'avoir de la classe. Il est peut-être dommage d'être si peu original, mais jamais il ne commettra de faute goût, car ce serait le début de la déchéance.
À Florence, la beauté possède la définition qu'elle avait à l'antiquité et à la renaissance, l'harmonie est privilégiée. Derrière cette philosophie réside l'idée que chaque chose à sa place et que les ruptures produisent en général des effets disgracieux. Est-ce vraiment faux ?
Arrivé dans mon hôtel, je suis si pénétré par l'opulence de l'endroit que je décide de m'offrir une sieste royale. Des rais de lumière traversent la persienne verte de la chambre. Le soleil diffracte dans le rideau, il dessine aux murs une abstraite peinture dorée. Ma tête enfoncée dans les draps, je songe, bouche bée. Mes pensées elles aussi sont diffractées, reparties çà et là. Je ne sais plus d'où je viens, ni où je vais, mais j'existe à demi conscient, flottant dans une fresque colorée. Tout pourrait s'arrêter là à ce moment. Cela n'aurait aucune d'importance. Le temps ne s'enfuit plus, je l'ai pris dans mes filets et il s'effondre avec moi. Et sombre, et je sombre, mais tout s'éclaire. Ah, Dieu, ne me réveille pas de cette chute fatale et bienheureuse à la fois !
Ce fugace instant de bonheur disparaît au réveil, car tout n'est pas rose dans la vie de touriste. A l'idée de repartir en vadrouille, mes pieds souffrent déjà. Cristina est une véritable stakhanoviste du tourisme. Le matin elle prépare le sac à dos pour nos expéditions, elle n'oublie rien, surtout pas l'appareil photo, ni la crème solaire, ni les éventuels papiers nécessaires au bon déroulement des opérations. Je désespère que le hasard soit si bien conjuré. Sur le terrain, sa frénésie de monument ne connait pas de repos. Ni la foule, ni l'argent ne la découragent. Elle ne cesse de répéter – Ah comme je suis heureuse. Finalement, nous nous retrouvions tous les deux, comme au début ! Avec ferveur, nous allons parmi les troupeaux de grégaires vacanciers : mon anticonformisme primaire se réveille. Je maugrée contre les faux-amateurs d'art qui se pâment en reluquant le cul de David (C'est une statue de Michel-Ange). Mais Cristina, immunisée contre mon prêchi-prêcha orthodoxe, ne diminue pas le rythme des visites. Elle me tue. Dès qu'une église se présente devant nous, elle veut y entrer. Une statue, elle veut l'examiner. Un musée, allons jeter un coup d'œil ! Dans une ville qui compte une vingtaine de musées, ce système finit par devenir éreintant.
Elle me traine dans la fameuse galerie des offices où sont rassemblés quelques-uns des plus fameux chefs-d'oeuvre de la renaissance. Tandis qu'elle se glisse dans de groupes de touristes pour bénéficier d'explications supplémentaires de guides certifiés. Je médite devant le moulage d'un pied d'empereur romain, je prends une pose inspirée, je feins l'extase. En vérité, j'ai la tête vide ; je souffle. La journée se poursuit dans les rues commerçantes. Elle aime voir, chiner, fureter, comparer, acheter jusqu'à ce que sa valise n'admette plus rien. La plupart des boutiques s'adressent à des nantis, mais elle ne renonce pas à faire des affaires. Elle rentre dans les magasins des Chinois ; en Italie, ils sont spécialisés dans le textile. Elle s'achète des robes, des chaussures, des souvenirs... Moi, je complète mes collections, j'achète des livres en italiens dont je ne suis même pas certain de pouvoir venir à bout. Nous exerçons à merveille la plus essentielle fonction du touriste : nous dépensons notre argent !
Après trois jours en ville, nous louons une voiture et partons à la campagne. Nous allons d'abord à Lucques, un village préservé du temps par une muraille datant de la renaissance. La ville est paisible. Il n'y a pas de grands monuments à voir, rien qu'une cathédrale pas même bonne à mettre sur une carte postale. Il fait simplement bon se promener dans les petites ruelles, et voir le soleil jouer sur les murs et créer des dégradés ocre. La ville est bien soignée par ses habitants. Je remarque que les géraniums aux fenêtres ne meurent pas de soif. Peu d'Américains, surtout des Allemands, des Français et des groupes scolaires. Bien qu'il n'y a rien à faire, nous pourrions rester longtemps à cet endroit pour nous reposer, mais Pise nous attend.
Pise est une icône mondiale incontournable. Comme notre Mont Saint-Michel en France, il faut s'y rendre ne serait-ce que pour le raconter à sa grand-mère. D'ailleurs, chez mez grand parent, la carte d'Europe rangée dans le placard représentait la région de la Toscane par une tour de Pise. Pourtant, ce n'est rien qu'une tour penchée sur un gazon anglais, mais c'est très curieux. À part cela, il n'y a que des marchands de souvenirs, mais quel choix ! Celui qui n'aura pas trouvé son bibelot affreux à Pise n'aura fait aucun effort ! Tout est là : pour la chambre une lampe de chevet en forme de tour de Pise, pour le petit fils un T-Shirt où il est écrit I LOVE PISA, pour la cuisine une assiette peinte, pour le nostalgique, une tour de Pise dans une boule qui fait de la neige quand on la retourne, ou encore, plus économique, le très sobre porte clé. Il ne nous reste plus rien à faire après avoir pris notre photo.
Par des routes escarpées, nous traversons des villages de plus en plus petits. Chacun possède son charme propre. Nous dormons à Certaldo, un village médiéval perché au sommet d'une colline. Les rues sont peu animées, les touristes ont enfin disparu, nous prenons des photos, nous dinons absolument seuls dans un restaurant. A mon tour, je peux affirmer être parfaitement heureux.
Le lendemain, à San-Gimiliano, nous découvrons un autre petit village coquet. On y mange – à ce qu'il paraît – les meilleures glaces de toute l'Italie. Le charme est réel, le village est un véritable repaire de peintres et de galeries d'art. Il est plus facile de s'acheter un tableau qu'une barre de pain. Pour les aquarellistes, il y a tout pour être heureux : des sujets de tableau gratuits, de l'argent en quantité suffisante (celui des touristes étrangers) et puis tout le calme pour vivre inspiré et sans stress. Les artistes sont de cafards solaires, ils pullulent là où la beauté fait son nid.
Une muraille fait le tour de la cité médiévale et offre une vue panoramique sur la campagne. Les artifices des constructions humaines disparaissent à l'horizon, les maisons deviennent des détails semés au fond des vallées. Le paysage est soigné comme une composition d'artiste. De minuscules parcelles semblent faites exprès pour protéger la région des outrages du productivisme.Un dieu particulièrement inspiré semble avoir dessiné cette région. Tous les dégradés du vert sont employés, depuis le vert profond des pins, jusqu'au vert électrique des baguenaudiers. Sur les crêtes, les cyprès se dressent comme des pinceaux d'artistes face à la toile azur. La terre gorgée d'eau se chauffe au soleil, elle transpire et forme une sorte de brume. Les collines ondulent à perte de vue, et forment de petites iles sur une mer vaporeuse. La couleur de la lumière varie à chaque moment de la journée, le matin une vapeur bleutée remplit les vallées. Au crépuscule la nature se consume en un feu de paille qui rappelle la poussière des moissons et les riches heures de l'été. Nous dinons sur la table de jardin, à flanc de colline. Le soleil embrase les vignes. Le temps s'allonge. Nous vivons deux fois... trois fois plus intensément. Nous étirons ces moments comme nous pouvons, car à la fin, il ne nous restera plus que ces souvenirs... Un écrivain affirmait qu'il en va des livres lus comme des pirogues ; une fois qu'on a levé les pagaies, ils continuent d'avancer... Ainsi en va-t-il des voyages. Hélas nous devrons bientôt lever la rame.
La fin approche, cette désagréable impression s'amplifie lorsque nous arrivons à Sienne. Ni la jolie cathédrale à rayures alternant marbre vert et blanc, ni la place est en forme de coquille ne nous distraient. Nous allons sans hâte dans les rues étroites, nous n'espérons plus de nouvelles trouvailles. Nous mangeons une autre glace. Cristina s'achète une autre paire de chaussures, mais elle ne dit plus qu'elle est parfaitement heureuse. Le soir par hasard, nous tombons sur un attroupement de Siennois qui célèbre le saint de la paroisse. Les habitants se sont installés dans les rues et avalent des grillades en buvant du vin. C'est notre cène.
Le lendemain commence le retour. À Rome, le même clochard est sur sa même paillasse : lui n'a pas eu de vacances.
Et puis, l'aéroport, l'enregistrement des bagages. Le film se rembobine. Je n'ai plus envie d'écrire, mon carnet reste dans la poche. Au moment de décoller, je me demande si l'avion ne va pas exploser. Ce serait trop bête de ne pas te voir marcher ! Mais nous arrivons, sans encombre. Lorsque nous arrivons dans le couloir de l'immeuble, la porte s'ouvre et tu t'avances en titubant. Je suis ému, je ne peux pas nier. Tu nous regardes d'un air étrange, surpris comme si tu venais de te réveiller, il te faut un certain temps avant de réaliser que tes parents sont revenus. Tu nous as manqué malgré tout. Nous aussi nous nous réveillons.
Le lendemain, je redécouvre mon petit univers. Les bouffées anxiogènes de mes collègues me remettent rapidement en train. Cristina trouve à nouveau ses journées longues. Nous sommes épuisés. Le soir, nous soupons en silence. Les vacances, c'est bien, mais il ne faut pas revenir...
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