dimanche 2 septembre 2007

Le miracle de la vie (I)

S'il fallait imaginer tous les hasards qui nous ont menés jusqu'à toi, il faudrait te représenter en équilibre au sommet d'un million d'allumettes mises bout à bout. Tu es funambule, proche des nuages pour contempler le monde : je salue l'artiste ! Tu avais en effet toutes les raisons de ne pas exister. Mais, parce que la vie se fout des probabilités et ne sait même pas compter, tu y es parvenu. L'important tient dans le panache et comme dit Cyrano : « à la fin de l'envoi, elle touche !»
Comprends-moi bien : il ne s'agit pas seulement d'arriver premier à une course où participaient des millions de spermatozoïdes. La partie intéressante de l'histoire est ailleurs. En effet, pour que nos deux petites graines se réunissent, elles ont dû traverser toutes sortes de péripéties. Tel un rugby-man qui vient de marquer l'essai, tu as traversé le terrain sans jamais regarder en arrière, tu as bien failli mordre la poussière une centaine de fois, maintenant tu peux te retourner, tu es arrivé. Ton histoire ne tient qu'à un fil. Je ne sais s'il faut y voir la conjuration des forces du destin, ou bien au contraire la preuve du total chaos de la vie, mais laisse moi te raconter ton histoire... Pour ce faire, revenons quelque temps en arrière. C'était en mai 2003 à Valladolid en Espagne...
Après sa journée de travail dans une entreprise de téléphonie mobile, Cristina rentrait chez elle, dans l'appartement de ses parents, rue Nuñez de Arce. Elle a trente ans, mais en Espagne cela n'a rien d'exceptionnel. Fatiguée, elle dépose ses affaires sur le lit et comme d'habitude, elle n'a rien à faire. Il lui faut s'inventer une activité. Elle pourrait se reposer, mais n'y trouverait pas de soulagement, elle aimerait appeler ses amies, mais elles ne sont pas disponibles ce soir, comme beaucoup de soirs, elle descend dans la rue faire un tour pour s'aérer un peu. Le calme de la maison l'oppresse : les horloges tournent, les poupées rangées dans les vitrines gardent l'oeil fixe. Mais rien à faire, pas même un peu de ménage, rien n'est de travers ; un ordre immuable règne. La succession des jours est devenue triste à force d'être si prévisible. Cristina a de moins en moins d'oxygène à Valladolid. Il n'y a guère ce garçon, qui veut et qui ne veut pas, qui pourrait apporter un peu de piment, mais il hésite trop. Elle se rend compte qu'il faut prendre le taureau par les cornes pour conjurer cet ennui rampant. Elle se demande : « Qu'est-ce qui m'attend à Valladolid ? » et s'imagine la même vie dans dix ans. Si elle ne fait rien, cela risquerait de se produire. Une nonne ne l'avait-elle pas averti à dix-huit ans qu'elle trainait trop dans les jupes de sa mère ?! Elle se convainc qu'il est temps de s'envoler du nid et se sent les forces, elle sait qu'elle n'en a pas beaucoup alors se saisit de l'inspiration du moment et décide de passer ses vacances d'été loin de Valladolid. Son amie Isabelle lui a parlé d'un travail dans un parc d'attractions proche de Tarragona : Port Aventura.

Avec enthousiasme, elle fait ses valises : enfin de l'aventure. Elle pense se rafraichir pendant trois mois. Arrivée sur place, on lui donne un costume et une casquette aux couleurs du parc d'attractions, un manager organise une mini réunion pour explique aux nouveaux comment les choses fonctionnent. On l'envoie travailler comme hôtesse de manège : elle renseigne les touristes, parfois ramasse les papiers gras, ce n'est pas très gratifiant, mais c'est tellement plus amusant.
La première fois qu'elle est loin de ses parents, elle respire enfin. Dans un appartement en collocation, elle vit avec une fille qui s'appelle Gretel. Avec les autres employés, elle fait la fête presque tous les soirs et les deux mois passent rapidement, mais déjà Valladolid se profile à l'horizon. La perspective la glace. Impossible !
Cristina déclare qu'elle ne retournera pas là-bas. Elle restera ici, écrire sa vie la grise et il est grand temps de se déniaiser un peu.
Son contrat à Port Aventura se termine à la fin de l'été, elle ne rentre à Valladolid que pour prendre ses affaires d'hiver. A Barcelone, elle cherche et trouve rapidement un travail dans une entreprise de comptabilité, en tant que secrétaire à tout faire : photocopie, accueil téléphonique, arrosage des plantes... ne pas faire la difficile. Alors, les nouveautés se succèdent : nouvel environnement, nouvel appartement, nouveaux colocataires, nouveaux amis, après tant d'années si tranquilles, c'est épuisant.
Après avoir connu le bonheur artificiel de l'été, il faut affronter les rigueurs de l'hiver et la solitude des grandes villes. Il faut tenir.
Les années passent, la frénésie de Barcelone la séduit toujours. Elle aime surtout la frénésie artistique de la ville, ce mélange de gens si différents et son cercle d'amis qui s'agrandit peu à peu, lui procure le sentiment de se réaliser un peu à peu. Elle fait son trou et après divers postes de travail, elle a finalement trouvé un poste intéressant au service contentieux de AXA assurances, elle a des horaires confortables ; depuis, elle a mis de coté de l'argent pour voyager sur les quatre continents, en Bolivie, en Inde et au Sénégal. Elle s'achète un appartement. Ainsi, un par un, chacun de ses rêves se réalise. Enfin, elle a gagné son indépendance, son pari est gagné. Certes, si ce n'est qu'elle aimerait partager toutes ces réussites...
De l'autre côté des Pyrénées, je vivais à Paris, j'y menais une petite existence tranquille, j'avais commencé à travailler ici comme consultant en informatique surfant sur la « bulle internet » comme on l'appelait alors. J'appréciais le bouillonnement de la capitale par l'énergie exogène qu'elle procurait. Toutefois, en 2005, après l'émotion de mes premiers salaires, l'enthousiasme était un peu retombé comme un soufflé. Paris est une ville grise et froide qui finit par inoculer son spleen à ses habitants. Dans le métro, les travailleurs bien habillés ont la mine grise comme leur costume anthracite et dans le métro chacun désespère lentement derrière des airs sérieux. Comme tout le monde, je subissais moi aussi la lente érosion parisienne. Ainsi, ma foi en la science s'est émoussée, les ordinateurs ne me faisaient plus rêver et je me conformais à la tristesse. La ville terne, mon métier et ma vie magnifiquement prévisible, m'a conduit à une sorte de dépression. J'ai ressenti profondément l'inanité d'une vie cernée par la logique du « métro, boulot, dodo ». Parfois profondément faible, j'avais le coeur aussi noir que du charbon, mais je fumais pourtant encore, comme une locomotive qui voudrait en finir. J'ai fini par haïr Paris.
Comme Cristina, j'ai voulu partir loin, j'ai eu besoin changement ; "où" n'était pas l'important. Il fallait maitriser à nouveau ce destin qui s'affaissait comme un spaghetti. Au mois de juillet 2005, j'ai décidé que seule une rupture avec mon pays pourrait me dégager l'horizon. Pour ne plus perdre d'énergie à essayer de réussir dans une ville que je n'aimais pas, il fallait se concentrer un peu.
Lors d'une fête, je fis une rencontre déterminante en la personne d'une Chilienne de Santiago qui s'appelait Andrea. De passage à Paris pour voir la tour Eiffel, elle étudiait à Marseille et me raconta sa difficile expérience. J'étais captivé par le récit de son exil, pour moi qui n'avais pas encore voyagé, son histoire me parut terriblement romantique. Après quelques bières, je lui déclarais que je voulais moi aussi partir et m'en aller en Italie ou en Espagne... Ç’aurait pu être un voeu pieux comme de nombreuses autres fois, mais cette fois j'étais fermement décidé à mener mon projet à son terme.

Madrid, Milan, Barcelone ou Rome : tout était égal pourvu qu'on me change de la France. Novembre était mon ultimatum. Bien qu'on décelait une certaine improvisation dans mon projet, cette décision courageuse provoquait une certaine émotion autour de moi. Plus je parlais et plus ma résolution s'affirmait, mes bravades en réaliré servaient un dessein plus sournois : j'avais si peur de faiblir au dernier moment que je n'hésitais pas à faire monter la sauce à grand coup de cliché. Tel le Che, je desertais la France comme un authentique aventurier, donnant un baiser à l'absurde. La ferveur des héros me portait. À moi seul, j'étais le symbole de la "crise de la trentaine". Je m'exaltais : "Tous les exploits sont possibles dès lors que la foi ne faiblit pas". Je rencontrais mon public lors de pic-nique ou soirée, parmi les jeunes cadres dynamiques (ainsi qu'on les nommait à cette époque), célibataires, je faisais le plein d'idées et de conseils voyage.

Ma destination lentement se précisait, ce serait le sud, j'écoutais avec intérêt les suggestions pour mes éventuelles destinations. Au gré de racontages de touristes, je dérivais sur la mappemonde, c'est uniquement le hasard qui m'a fixé sur Barcelone. Un peu comme de lancer une fléchette sur une carte, j'ai décidé. Je me suis acheté un guide du Routard et puis j'ai pris un billet d'avion pour faire une reconnaissance de terrain. J'ai prié "Insh'Hallah". J'ai dit « Barcelone, me voilà !»

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