jeudi 6 septembre 2007

Le miracle de la vie (III)

Je me suis rendu à Barcelone comme on court un marathon, laissant de côté mes diverses muses, je me concentrais sur l'action : entre les cartons, les filles embrassées à droite à gauche, les adieux aux amis de Paris... J'apprenais à conduire un camion de 12m3 dans les embouteillages de la porte Maillot un vendredi soir. Je suis allé au bout de mes forces, épuisé quand il fallut franchir les mille kilomètres qui me séparaient de ma nouvelle vie, comme un arc ultrabandé je me préparais à envoyer ma flèche avec un impact maximum. Le jour du déménagement, toutes les malchances du monde se donnèrent rendez-vous pour me souhaiter un bon voyage. D'abord, il y eu ma voiture, elle aussi, était au bout du rouleau. Aux alentours de Limoges, la mécanique me jouait un tour, le voyant rouge d'huile s'est allumé sur mon tableau de bord. Quittant l'autoroute en urgence, je trouvais sur le bord de la route un authentique mécanicien moustachu comme posté ici tout exprès pour servir mon film. Je lui ouvrais le capot du moteur, un peu paniqué, je lui laissais inspecter le moteur pour qu'il détecte le problème. Après une petite minute d'observation, il m'apprit entre deux bouffées de sa cigarette, que mon niveau d'eau était assez bas, il ajoutait sur un ton mystérieux qu'il s'agissait peut-être d'un problème au joint de culasse, mais là...oh là, il roulait des yeux. Sans être spécialiste en mécanique, j'ai deviné que mon voyage ne s'annonçait pas sous les meilleurs auspices. L'homme parvint cependant à redémarrer la voiture en emplissant le radiateur de liquide de refroidissement. Comme j'étais arrivé à la moitié du trajet et que mon orgueil n'eut pu souffrir aucune capitulation, j'ai joué le tout pour le tout, tentant de terminer la route sans faire demi-tour. Le remplissage du radiateur devait s'effectuer faire chaque fois que le voyant s'allumait, l'homme me recommandait cependant de faire réviser ma voiture dès que possible. J'ai continué mon chemin surveillant anxieusement ce voyant, m'arrêtant tous les cent kilomètres pour refroidir le radiateur, je priais pour que la voiture tienne jusqu'à Barcelone. Mais après tout, arriver traîné par une dépanneuse aurait constitué un autre titre de gloire...

Arrivé à Perpignan à 10 heures du soir, nerveusement épuisé et du renoncer au projet d'atteindre Barcelone dans la journée, j'avais déjà insulté un camionneur à Toulouse qui m'avait klaxonné pendant trente secondes pour me récompenser. Dans le lit du premier hôtel que je trouvais en sortant de l'autoroute, je me suis effondré dans le lit. Le lendemain seulement, je franchis les Pyrénées et atteignait Barcelone. Enfin ! Le voyant rouge s'est allumé pour la dernière fois avant que je n'aie le temps de garer ma voiture. Là bas, je fis connaissance de mes colocataires : Luz et Sarah. Deux Colombiennes qui souhaitaient alléger les charges en prenant un colocataire, elles me montrèrent ma chambre minuscule et j'entrevoyais immédiatement le prix de ma témérité.

Dans mon rêve romantique, je m'attendais à trouver en Catalogne des orangers et des oliviers enraciné dans d'apres sol rouges et secs, je ne rencontrais, hélas, qu'une mégalopôle brutale et sans nuance. Mon jugement esthétique la plaçait à un abject extrême, dépourvue de beauté, grise, bétonnée, agglomérée telle un dépotoir. Ce que j'appelais en public une "déception" était en réalité un euphémisme masquant un fiasco complet. Barcelone, en regard des autres provinces espagnoles est une ville à part : sorte de bac à sable pour architecte en mal d'expérience une ville sans exotisme qui condense l'universel moderne : chic et fric coté face, trash et déjantée coté pile... Seules les discothèques fleurissaient. Mes premiers amis sur place, mesurants mon désarroi, tentèrent de me consoler en me rappelant qu'il y avait des plages à Barcelone... Ah... les plages, celle où l'on vient rôtir les dimanche après-midi pour abrutir ces restes d'inspiration qui restaient en nous ?

Dans la vie de tous les jours, j'étais redevenu comme un enfant ne sachant pas s'exprimer. La plupart du temps, mon vocabulaire limité ne me permettait pas de me faire comprendre correctement, alors je devais laisser les gens deviner mes pensées. Au milieu des étalages des supermarchés, j'errais hagard, je me perdais je ne trouvais ni beurre, ni fromages. Mon alimentation s'est recentrée sur un régime des pâtes et de brioches. Durant les trois quarts d'heure nécessaires à me rendre sur mon lieu de travail, j'écrivais debout dans le métro, appuyant rageusement les pages, je remplissais les pages les plus noires de ma vie, et à défaut d'être un héros, j'étais Kerouac sur la route. Mes conditions de vie s'étaient globalement détériorées, mais je l'avais bien cherché. Une fièvre décadente s'est emparée de moi au contact de cet idéal monument du mal.

Cette ville représentait l'épreuve du feu, face à l'adversité, elle me permit de devenir un pur concentré de hargne. Autoproclamé poète maudit, j'insultais copieusement la Vautrée dans mes cahiers (C'est ainsi que j'appelais Barcelone dans l'intimité). Maigrissant énormément, je me trouvais du talent dans la noirceur et fumais presque un paquet chaque jour en bloggant «hardcore». Maître de mon destin, je décrétais que la vie n'obéissait qu'à un seul principe : « Tout est possible pourvu qu'on le veuille ».

À cause de l'éloignement de mon travail, je ne tardais pas à déménager dans un nouvel appartement. Sur la Calle Paral.lel, au numéro 64, vivaient ensemble un Deejay, Tedi et une actrice un peu folle, Tamara. Tedi était un fumeur invétéré de marijuana, mais c'était un authentique artiste qui échouait dans presque tous les travaux normaux et à trente avait décidé d'abandonner toute véléhité d'une carrière ordinaire. L'actrice, quant à elle, avait parfois de grands éclats de folie se mettant à crier dans l'appartement, maudissant cette ville affreuse qui ruinait tous les efforts qu'elle avait consentis lors de sont stage de yoga à Montserrat. Cette joyeuse folie qui animait la maisonnée, loin de me gêner, me faisait me sentir à mon aise. J'avais la plus grande chambre de l'appartement et j'avais installé mon clavier et mes enceintes et j'y passais du temps à composer, à écrire les plus sublimes articles de mon blog, tandis que je fumais inconsidérément.

Lorsqu'un jour, ayant accumulé suffisamment de notes et d'aventures à raconter, j'acquis la conviction de n'être plus un poisson rouge prisonnier de son petit aquarium, je décidai de mettre un terme à cette jeunesse trop fracassante, prolonger ma saison en enfer était devenu inutile, sinon à illustrer mon martyr. Mon nouveau projet était donc clair : retourner en France, trouver une femme et lui faire des enfants. Mais le destin, farceur, entendait apposer sa marque à mon ralliement aux conventions.

À ce moment, je ne connaissais toujours pas l'existence de Cristina. Je la connus lors d'une soirée organisée par la fille que j'avais rencontrée dans l'avion. La soirée fut très arrosée et, nous surveillant l'un l'autre, nous avons finalement échangé nos numéros de téléphone et sans marcher exactement droit, je la raccompagnais jusqu'à chez elle, elle dépassait sans s'en rendre compte la rue où elle habitait.

La journée décisive se produit le 10 mars 2006, , une semaine après notre première rencontre, pour l'anniversaire de Cristina je la rejoignais pour danser la salsa au terme d'une journée épique.

Le matin même de ce jour historique, j'étais malade et contrarié, presque furieux, ma voiture venait de s'être faite enlevée par la fourrière, et je pestais une dernière fois avant de conclure et d'écrire sur mon blog (mon bulletin officiel de l'époque) : « Fais chier je me casse ... ». Ces simples mots me soulagèrent énormément, annoncés à la face du monde pour signifier que mon calvaire avait assez duré, j'étais heureux d'enclencher le processus de retour. http://clementsoullard.blogspot.com/2006/03/on-road-again.html


Un collègue m'emmenait à la fourrière sur son scooter et me déposait, mais je ne disposais pas des papiers nécessaires pour récupérer ma voiture à la fourrière, il me fallut téléphoner à mon père afin qu'il envoie un mail certifiant que j'étais bien propriétaire. Si mon père n'avait pas eu de téléphone branché ce soir-là, s'il n'avait pas eu Internet, si mon ami ne m'avait pas déposé à la fourrière et si j'avais du me rendre en bus à la fourrière, tu ne serais sans doute pas là pour lire ces lignes...

Au regard de ces événements, il est clair que j'avais rendez-vous avec le destin ce soir-là, car malgré tous ces atermoiements, à onze heures tapantes, j'arrivai à la discothèque avec un dictionnaire de Français sous le bras en guise de cadeau d'anniversaire, j'ignorais alors la portée de ma prémonition. Après un cahipirina je dansais la salsa avec Cristina – fort mal -- et parvenais à mes fins...


Nous sommes allés vite en besogne, parlant peu et fonctionnant surtout à l'instinct. Barcelone me donnait des ailes, comme s'il n'était plus nécessaire d'obéir à aucun schéma, je ne m'embarrassais d'aucun préliminaire romantique. Crisitna me rangeait dans la catégorie fourre-tout des « chicos interesantes », elle y range les artistes, les voyageurs, et plus généralement tous les hommes qui cultivent un jardin secret pour dissimuler leur blessure secrète.

Notre histoire commençait à peine, mais déjà, il ne nous restait peu de temps, car je refusais de retarder mes plans, j'allais quitter Barcelone dans trois mois, le compte à rebours était enclenché : trois mois. Alors, pour ne pas perdre de temps, nous nous sommes vus tous les jours, nous donnant rendez-vous à équidistance de nos appartements. Elle se trouvait flattée que je veuille la voir si fréquemment, elle y décelait le signe infaillible d'une passion. Notre relation simple me fis un bien fou, il s'agissait pas d'une grande passion comme celle qu'on voit sur grands écrans, mais d'une simple promenade bucolique, j'allais d'agréables surprises en petits bonheurs développer qui me rendirent simplement heureux et me firent renoncer progressivement à mes fantasmes de tigresses. Je découvrais que l'amour n'était pas forcément source de perpétuels tourments. Cristina, quant à elle, faisait preuve d'un aveuglement certain, occultant délibérément les côtés obscurs, mon empressement, ma tyrannie de l'action, mes sautes d'humeur, elle ne les percevait que très confusément, y trouvant de nombreuses excuses que la raison ne concéderait surement pas, comme si l'amour l'avait rendu très myope, elle ne cherchait pas à comprendre non plus mon obsession de fuite. Mathématiquement, il y avait peu de chance que l'essai soit transformé. Au final, il est évident que si chacun de nous deux avait été raisonnable, rien ne se serait produit. Parce que c'était elle, parce que c'était moi !


Ignorant ces risques de complications, nous étions insouciants volontairement. La semaine, pour nos promenades, nous allions à travers la ville ou sur la butte Monjuic. Nous commencions toujours par manger dans un Kebab en bas de mon appartement, j'arrivais tard et cuisinais peu, pour caler mon estomac, je n'avais pas le temps de cuisiner, parfois elle m'invitait chez elle et me réchauffait des préparations surgelées, ses improvisations légères manquaient souvent de viande et témoignaient de son manque de pratique des hommes.


Le week-end, nous partions à la campagne pour planter notre toile de tente sur des pentes interdites. Ces plaisirs subversifs du camping sauvage inconnus de Cristina, élargissaient joyeusement le périmètre des possibles. Par une chance insolente, l'aventure se trouvait toujours au bout de notre route, chaque samedi et dimanche devenaient comme de petites îles au goût de paradis, nous suivions notre itinéraire comme en croisière, traversant les mers de nos mornes quotidiens, et débarquer à chaque fois sur des teritoires inédits. Nous revenions toujours tristes de nos expéditions, car ces jours étaient magiques.

Dans l'euphorie, mon projet de retour à Toulouse, lorsqu'il fut dévoilé à Cris, provoqua un choc violent. Très attristée, elle me demandait de persévérer et de trouver des bons côtés à Barcelone. Mais, je n'en trouvais aucun et ne changeais rien à mes plans : « Si elle m'aime, qu'elle me suive ». La ville me révulsait tellement qu'il était inconcevable que j'y reste six mois de plus. Barcelone m'avait tellement sucé le sang que j'avais peur de ne plus avoir suffisamment de force si je reportais mon projet de départ. En somme, Cristina n'avait rien à voir avec cette décision.
Cris possédait heureusement les ressources suffisantes pour tolérer cette inflexibilité, le cow-boy et la dulcinée fleur bleue se neutralisaient. Ainsi, nous avons vécu en l'espace de trois mois ce que l'on vit en un an, refusant de regarder en arrière, faisant comme si de rien n'était.

J'ai commencé mon nouveau travail au mois de juin, c'était exactement la date prévue. Pour moi, l'enfer venait de terminer, je respirais enfin. A Toulouse, nous avons passé l'été oscillant des deux côtés de la frontière de Barcelone à Toulouse, séparés et réunis en pointillé, nous communiquions par téléphone, parfois Cris se rendait dans un Web Café pour se mettre en vidéo-conférence. Mais, la voix et la vue n'étaient pas suffisantes et la situation ne pouvait être que temporaire : l'avenir incertain devait se résoudre.


Au mois d'octobre, j'ai demandé à Cris de venir s'installer en France avec moi, nous étions attablés dans un café de Barcelone. J'ai été vraiment surpris quand elle me répondit oui. En réalité, c'était un peu comme une demande en mariage.

Son «Oui » même s'il n'était qu'un mot, impliquait néanmoins beaucoup de choses qu'elle ne savait pas encore. Mais que faire autrement ? Peut-être allait-elle avoir un enfant avec moi, et il fallait bien essayer. En somme, sans savoir ce qu'elle gagnerait, elle savait que certains trains ne passent qu'une seule fois, mieux ne valait donc pas trop penser et se lancer. Enfin, cette dernière épreuve que tu devais traverser n'était pas la moindre.

À l'aide d'une petite fourgonnette, je l'ai aidé à charger trois malles et quelques statuettes africaines. À la veille de sa nouvelle, ses amies passèrent pour l'aider à descendre des cartons et les ranger dans le camion et ce fût tout, elle remit la clé à son locataire et ce fût tout. Un chapitre était clos sans cérémonie aucune.

Cristina est arrivée à Toulouse le 28 octobre 2006, sans ses amis, sans sa langue et privée de son talent social, elle allait vivre pour la première fois avec un homme. Comme moi auparavant, elle ne savait plus s'exprimer et passait des soirées l'air égarée, ce n'était plus son pays. Elle avait sciemment escamoté tout cela dans son rêve romantique, mais la réalité la rattrapait avec force, elle pleurait souvent. Tout manque quand on est loin de son pays : depuis les menues habitudes, jusqu'au caractère profond du pays. À la différence de mon exil, le sien n'était en outre pas choisi. Ainsi, passèrent les premiers mois, elle traversait un tunnel sans lumière en sous-marin. Au bout, il y avait un gain incertain, elle ne se fiait à personne, même pas moi. Avec ses économies importées d'Espagne, elle s'est inscrite à l'université pour apprendre le français et durant trois mois, elle s'est replongée dans les cahiers.
A la table de la roulette, après avoir entassé tous ses jetons, elle lançait la boule et criait : Pair et manque ! Elle n'avait pas le choix.
Mais le temps passait et bon an, mal-an, tu as cessé d'être une coïncidence.

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