À l'heure où tu lis ces lignes, je suis bien différent de celui qui écrivait en 2007, si mes gênes n'ont pas changés, j'aborde cependant la vie d'une manière bien différente qu'auparavant. Cela s'explique naturelement : tout comme l'érosion façonne les montagnes, la vie transforme et dompte progressivement la flamboyante étincelle pour composer un tableau plus apaisé, plus rond. Traversé par les années, abrasé par d'inombrables petits choc, je me suis arrondi et suis devenu plus bonhomme. Tu ne me connaitras donc que dans une version élimée, ni radicale, ni volontaire, mais experimentée, sage et tolérante (tout du moins, c'est à souhaiter).
Devenir père me change profondément : mes sautes d'humeur s'espacent et ne me tourmentent plus inutilement. Comme les eaux des lacs, lorsqu'elles descendent la montagne, impétueuses dans les torrents turbulents, lorsqu'elles approchent de la mer, s'abandonner finalement à un cours tranquille et prennent le goût salé de la sérénité. Une immense paix intérieure en train de naître.
Pourtant, j'aimerais que tu me connaisses tel que j'étais : incohérent, obscur, vitupérant et inquiet pour que tu mesures l'étendue de mon irrésolution, et peut-être, que cet exposé de mes doutes et de mes faiblesses te console de tes propres fantômes.
Rien n'est plus difficile que de dévoiler ma part d'ombre, elle s'anihile elle même chaque fois que je tente de l'exprimer, et je ne suis pas certain que mon angoisse de la vie ai jamais reposé sur une réelle menace. En effet, j'ai eu de la chance : Chance d'être né dans une pays développé, chance de ne pas connaître la guerre, chance de manger à ma faim, chance d'avoir accès à une bonne éducation. Toutes ces raisons qui dans l'absolu sont excellentes ne me suffisaient pas. Imagines donc...
Pour bien comprendre, il faut imaginer qu'un jour, avant ta naissance, mon existence n'était liée à aucune autre, je ne vivais que pour moi même, sans attaches, cherchant en avant ce je-ne-sais-quoi qu'on pourrait appeler simplement espoir – on dit qu'il en faut pour vivre -- Je cherchais avant tout à orienter une vie qui paraissait absurde. D'ici que provient mon goût exagéré pour les de les crâneries artistiques en tout genre, rassemblement mal fagotté de savoir. J'applique avec un aveuglement certain la devise de Descartes : je pense donc je suis. Moi qui ne parle que très peu, je me suis mis en tête de devenir un brillant écrivain.
La raison qui me pousse à écrire est très simple : c'est la mort. La mort est le spectre que je fuis depuis toujours, elle me terrifie. J'ai peur qu'elle ne me fauche avant d'avoir terminéau moins une oeuvre qui me permettrait de rester dans les mémoires.
C'est d'autant plus irrascible que je n'ai jamais fréquenté la mort de près. Elle s'est toujours tenue loin de moi et je ne m'explique pas qu'elle parvienne à édifier l'ensemble de mes forces.
Mes grands parents sont mort vieux de ce que l'on appelerait une belle mort, une mort logique un effacement progressif. Lorsque j'ai perdu mon grand-père, j'avais déjà 20 années, le choc fut traumatisant, lorsque j'étais petit, je me souviens qu'une fois nous vions entendu au loin les cloaches de l'église sonner et la directrice de l'école de nous expliquer qu'il s'agissait d'un enfant de cinq année qui venait de mourir, lequel est revenu de nombreuse fois hanté mon sommeil.
J'écris pour m'assurer de la trace de mon existence et lutter contre la décomposition. La dégradation de la volonté et le déclin physique sont mes phobies. Pourtant, un jour, c'est fatal, je ne pourrais plus me retourner sur mon passé pour affirmer : « Je suis ce que j'étais ». Pour résumer, j'aime la vie parce que j'ai peur de la mort. Cette triste maxime est indépassable.
Je suis anxieux chaque fois que j'entends la rumeur de la nuit à venir, mon cœur me joue des tours, simule des défaillances troublantes. Parfois, j'entends mon sang derrière mes tempes et chaque battement résonne en moi longtemps, posant une question insistante : combien de temps encore ? Ces puissantes somatisations font mes insomnies, mais quelles certitudes pourrais-je avoir ? Cette question de mortel n'est tout à fait résolue qu'au tombeau. Si je survis les neuf mois me séparant de ta naissance, j'aurais de la chance. Si jamais je ne te connaissais pas, il te resterait au moins ces lignes.
Je n'ai jamais rien réussi très clairement, non pas par défaut d'idéaux, mais ceux-ci sont souvent exploités négativement. Je me caractérise par un manque de discernement, et je gigote comme un derviche tourneur donnant des coups aveugles à des ennemis invisibles. Malgré toute l'énergie que j'ai dépensée, rien n'est donc assuré dans cette existence. Le futur du monde m'effraye, et je désespère de ne pas parvenir à le changer. Enfin, c'est ainsi que je concevais les choses avant...
Après ta naissance, les choses ont changé, ces ambitions de réforme semblait disposer d'un délai supplémentaire pour se réaliser. Maintenant, je n'ai plus peur d'aller me coucher, la paix et le silence sont devenus des jardins agréables où je m'allonge avec bonheur, mes vocations existentielles, mes projets de révolutions se noient dans des océans aux respirations immenses. Je perds l'âme de l'art, mes turpitudes que j'avais laissées à s'agiter sur le fil du rasoir. Une à une, elles se délitent.En conséquence, mon art baroque s'étiole, s'acclimate au pastel des bons sentiments. Mes contorsions littéraires s'étirent et s'allongent et je me dépêche de consigner tous mes tourments par écrit. Toutes ces choses, j'en suis presque certain, ne te survivront pas. Entre le ciel et la terre, le lien qui me manquait est peut-être à naître.
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