« L'avantage d'être grand, c'est premièrement de pouvoir prendre le chocolat en haut de l'armoire sans avoir à demander la permission. Ensuite, quand on est grand, on peut conduire une voiture, et quand il n'y a pas de feux rouges, on peut aller très vite. Et puis surtout, les grands n'ont pas de devoirs à faire quand ils rentrent chez eux. Ils font tout ce qu'il veulent parce qu'ils ont des sous et avec peuvent s'acheter plein de bonbons.
Les grands ils font tous ce qu'ils veulent, personne ne les oblige à rien faire, c'est pour ça que je suis pressé d'être grand. »
D'ici quelques années, tu me feras probablement ce rappel utile sur ma condition privilégiée, la logique de ce raisonnement, en effet, semble implacable : « plus on vieillit, plus on est libre ». La réalité résiste pourtant solidement à cette séduisante évidence. Mon expérience est en effet contraire, je me sens devenir de plus en plus esclave de ma propre vie, non que mes possibilités soient devenues limitées par des contraintes physiques, mais une sorte d'autocensure me tient dans une prison morale, et je me suis mis en demeure d'assumer mes responsabilités, d'accomplir une trajectoire : professionnelle, sentimentale, etc. En somme, il faut plus parler d'esthétisme que de libre arbitre. Ton arrivée ne fait qu'accentuer ce sentiment de renonciation, ce brusque raidissement du fil du destin parait nous emmener tout droit vingt ans après, comme une autoroute qui ne connaît plus les chemins de traverse.
Je le ressens surtout le matin, lorsque je traîne mes savates au travail, quand je me laisse aspiré tel un vaincu dans la bouche de métro, in fine gangrené par le train-train, j'accepte qu'on me juge sur ma production à la manière d'une machine. Aux yeux de Dieu et des enfants, je suis effectivement un hérétique. N'est-il pas fou, celui qui croit qu'il a mieux à faire que de gamberger ? N'est-il pas déglingué, celui qui s'emploie à être sérieux ? N'est-il pas déjà mourant, celui qui ne songe qu'à son devoir ?
Évidemment, peut-être... je n'en sais rien... à trois ans tu le sauras mieux que moi... Ces cinglés sont si nombreux que je me garderai cependant de les appeler anormaux.
Probablement aussi, l'âge me lasse de la Liberté -- cette grande idée – à force d'en avoir trop jouit, et je finis par m'en distraire autant que le ferait des cocottes en papier. Alors, quand je serais vieux, quand je m'achèverais à coup de mots croisés et de télé, pensant n'avoir été ni pire, ni meilleur que les autres, tu me diras encore, comme c'est grand la vie, combien de kilos de bonbons je pourrais me payer avec un mois de salaire, et j'aurai réussi, grâce à toi à agrandir la mienne, de vie.
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