jeudi 13 novembre 2008

Les échecs

Il m'arrive d'ignorer certains de tes tourments, Crisitina me le reproche assez souvent. Je refuse par exemple d'entendre tes pleurs, je reste égoïstement vissé devant mon ordinateur ou mon piano, attendant que l'intensité de tes cris prouve sans ambigüité la nécessité d'intervenir. Comme beaucoup de jeunes parents, l'idée de passer pour un père indigne me dérange, mais pas suffisamment pour stopper net mes autres passe-temps. Autrement, cela signifierait qu'un enfant marque la fin des plaisirs ?! Je cultive donc mon jardin secret en ménageant des loisirs inoffensifs. Nul n'y pénètre jamais. J'oublie travail et famille, seul l'instant présent accapare mon esprit. Je ne poursuis pas de grands desseins lorsque je monte une maquette ou lorsque je fais pousser des fleurs. Je préserve juste un petit espace où je suis seul avec moi-même.

Je sens parfois mes forces faiblir devant les invasions d'un quotidien trop alimentaire : manger, dormir, donner biberon... repeat ad libitum... Jamais mon emploi du temps n'a été aussi chargé, pourtant je m'assoupis. Et pour ne pas collapser totalement, j'entretiens la nouveauté en me cherchant des distractions. Je ne veux pas être ces parents qui renoncent à leur vie intérieure pour se projeter uniquement à travers leurs enfants. Ma dernière lubie en date est assez instructive, quoique sans rapport direct avec l'histoire qui nous occupe, elle m'a révélé un jeu. Parlons donc d'échecs.

Comme tout le monde, avant de devenir « mordu » d'échecs, je jouais en me concentrant essentiellement sur le déplacement des pièces : le fou va en diagonale, le cavalier forme des L, et les pions montent au front. La dame est une pièce puissante, et le roi doit être protégé. J'avais appris à jouer, je n'étais qu'un enfant. Mon père possédait un jeu d'échecs que ma mère lui avait offert pour son anniversaire. Il était, comme de juste, en bois verni noir et blanc. Les pièces reposaient sur un feutre vert qui donnait un cachet spécial au jeu. Au début, j'ai tenté d'y jouer avec mes frères, mais ils se lassèrent rapidement puisque la différence d'âge me permettait de gagner plus souvent que j'aurai due. Alors, je demandais aux adultes qu'ils jouent avec moi, et même s’ils y consentaient rarement, apparemment le jeu les ennuyait, lorsque j'obtenais une partie, je perdais souvent. Sauf de rares fois, où je pouvais être fier, la plupart du temps je perdais sans comprendre pourquoi. En fait, le jeu n'avait aucun piment, il était déterministe et beaucoup moins excitant que ne l'étaient nos parties de Monopoly. À cette époque, l'art du jeu ne m'intéressait pas, mais je partageais la fascination qui entourait ce roi des sports cérébral. Je le considérais comme un exercice de logique où le hasard était exclu et qui permettait de déterminer le plus bel esprit. En fait, seule l'efficacité du jeu m'intéressait, l'échiquier était le moyen de départager un gagnant et un perdant. Pourtant, croire que les échecs ressemblent à une démonstration mathématique est très réducteur. Entre autres vertus, ce jeu développe la logique, l'imagination, la psychologie du combat, la mémoire, etc. Bref, c'est un remède admirable pour les cerveaux embourbés.

Au mois d'avril 2008, comme nous étions de jeunes amoureux cherchant à nous convertir à nos religions respectives, je me suis acheté un jeu d'échecs avec l'intention d'initier Crisitina aux affrontements échiquéens. J'acquis ainsi mon premier jeu d'échecs, mais j'appris rapidement que le calcul n'était pas la tasse de thé de Cristina. Je me suis donc mis à y jouer seul : contre moi même, pour passer le temps. Plus tard, j'emmenais le jeu d'échecs en Espagne pour distraire ma torpeur alors que le soleil frappait durement la meseta de Castille, j'apprenais progressivement l'esprit du jeu en étudiant un livre. J'étais essentiellement motivé par la débilité mentale que je ressentais face aux problèmes exposés alors que se succédaient les différents chapitres du livre. J'ai découvert à travers mes études une excellente métaphore de la vie. La première leçon était évidente : d'abord, s'armer de patience.

La lenteur de ma progression prouvait clairement que ma mécanique cérébrale était devenue poussiéreuse. Les deux livres que je m'étais achetés ne suffirent pas à me remettre en selle et je fis longtemps du sur-place, incapable de voir plus loin qu’un ou deux coups. Chaque fois que j'avançais mentalement un pion, c'était tout l'échiquier qui vacillait. Je ne trouvais pas de formule miracle, je commençais doucement et pris le temps de réfléchir pour acquérir une certaine vision du plateau, penser abstraitement. Au retour de vacances, je me suis acheté un programme informatique pour stimuler l'adversité. Hélas, l'ordinateur était invincible, principalement à cause de sa psychologie dopée au silicium, j'acceptais de n'être fondamentalement qu'un perdant. De temps en temps, j'affrontais un adversaire de chair et d'os, mais le sens de la partie était radicalement différent, car je n'envisageais plus la défaite avec la même résignation. Chaque fois que je saisissais une pièce, je pensais que ce pourrait être celle-ci qui entrainerait ma défaite, et mes figures d'attaque éprouvées face au logiciel se brouillaient. Mes longues répétitions devant l'ordinateur ne m'avaient certes pas préparé à perdre, l'excitation n'était pas la même, je me retrouve pris par le trac, le coeur battant la chamade. J'ai perdu parce que j'étais paralysé, parce que mon esprit s'était détourné du beau jeu, pour s'obnubiler de la très manichéenne question de la victoire. Et ceci devait être la première leçon : la peur est l'alliée des perdants.

Une partie se joue en trois phases : ouverture, milieu de partie et finale. Dans l'ouverture, l'expérience est déterminante, la mémoire des parties précédente permet d'affiner l'attaque, sur la ligne de départ, les deux camps sont identiques, il n'existe qu'un seul avantage possible, celui de commencer : avoir l'initiative change totalement le style du jeu. Comme dans la vie, dans l'ouverture, il est très rare qu'une innovation survienne.

Dans le milieu de partie, les luttes se situent essentiellement des ruses tactiques.

En finale, s'il existe une différence dans le nombre des pièces, il convient d'accentuer ce différentiel pour asseoir sa domination.

Rien n'est définitivement acquis, la remise en question est permanente. Ensuite, il faut savoir tirer parti de ses erreurs, il n'est pas possible de devenir un bon joueur si l'on ne se satisfait de ses victoires en négligeant ses faiblesses. La règle générale est la suivante, attaquez là où ça fait mal et renforcez ses faiblesses. Il faut apprendre à respecter ses adversaires, car il n'est pas possible de gagner en ne prenant pas son adversaire au sérieux.

La métaphore avec la vie s'arrête lorsque l'on parle de l'échecs et mat. Comme tous les jeux, il faut un gagnant et un perdant, or rien n'est si tranché dans le monde réel sachant que, nous terminerons tous notre vie sur un échec et mat et au final, il importera plus de savoir si nous avons fait une jolie partie que de savoir si nous avons gagné.

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