dimanche 20 avril 2008

Ce qu'on doit à la vérité

« Tous les bébés sont différents. » Telle est l'universelle conclusion de parents qui échangent leurs expériences respectives. Cette manière polie permet d'abréger ces conversations qui, de toute façon, ne peuvent rien affirmer de valable. En faits, aucun conseil, aucun procédé n'est garanti dès lors qu'il s'agit de bébés. Alors, le flou doit se ménager, car les stratégies à adopter face à ces petits monstres sont éminemment polymorphes. Nulle méthode d'endormissement n'est fiable à 100%, aucune théorie d'alimentation ne fonctionne à tous les coups et rien n'est à croire, tout est à expérimenter ! Et dans cet océan de prudences, les mamies sont probablement les seules à n'être pas avares d'analyses et de solutions, puisque cela leur donne l'occasion de participer plus activement au maternage. Face aux nombreux questionnements que nous avons, les pédiatres sont en première ligne et doivent faire preuve d'autant de psychologie que de science médicale, leur métier est d'expliquer inlassablement aux mères que leur enfant n'est pas aussi fragile qu'elles le croient, et que leur poupon n'entrera jamais tout à fait dans la causalité rassurante qu'elles aimeraient, et il se doivent de broder un charmant discours ménageant son petit patient et tout autant que la nervosité de la mère. À propos du nez bouché de César, notre médecin déclara par exemple : oui, cela peut se produire, essayez ce produit et vous verrez...
Un bébé n'est pas une machine. Hélas ! Il n'existe aucun chemin balisé, l'apprentissage se fait jour après jour. Cela est d'autant plus vrai que les différentes relations existantes entre un fils et ses parents sont à multiplier par le nombre de différents caractères et mode de vie des parents. Tout « a priori » est donc inutile.
Cet élégant raisonnement que je me suis fait ne m'a pourtant pas totalement libéré de la masse des prêts-à-penser, ni des raisonnements parfois spécieux véhiculés par la conscience collective. En tête de ces poncifs, revient souvent le fameux : « Le bébé passe avant tout ». Depuis que ta mère l'a pris pour devise, j'ai du mal à modérer de cet absolutisme dangereux, car je vais à l'encontre d'un puissant marketing, j'ajoute que la nuance est difficile à argumenter avec une valise suspendue à chaque paupière. Difficile de dire, par exemple, que jusqu'à présent tu n'as eu de cesse d'alourdir notre train-train quotidien. Penser cette vérité, pourtant évidente, paraît grossier et presque immoral, l'avouer est encore plus incongru. Par exemple, une fois que je m'étais ouvert de ceci à des gens qui n'ont pas eu d'enfants, ils me demandèrent d'un air affligé : « Mais tu ne voulais pas d'enfants ? ». Cela m'a profondément vexé, et je me demande jusqu'à quand encore j'en resterais à la version authentique, c'est-à-dire celle pas revue et corrigée avec le filtre de du temps, une fois que j'aurai pris du recul. Heureusement, lorsque je vois sourire les autres jeunes parents, qui me voient si désemparé et je me rassure : les enfantillages ne sont une sinécure que pour ceux qui n'ont pas d'enfant.
Par opposition à ceux qui potassèrent leur sujet dans les livres avant la naissance de leur enfant, j'adopte une stratégie minimale et naturelle, j'apprends sur le tas et me félicite de n'avoir rien anticipé de cet inimaginable changement. Je ne m'astreins pas à ton rythme par décret, sinon par usure. Seule l'érosion lente de mes habitude m'entraîne progressivement vers une vie industrieuse, et je devient contraint aux vicissitudes ménagères. Nous organisons désormais tout autour de toi.
Les optimistes – c'est-à-dire ceux qui refusent les signes du réel -- analysent un dysfonctionnement comptable à ma balance bonheur et s'étonnent que je ne sois pas un plus positif à ton endroit, comme si tu étais un morceau de bonheur à ajouter à un inventaire, mon bilan d'après eux n'est pas complet. Ces faux calculs m'agacent et à la fin veut-on te transformer en investissement : tu n'es ni un morceau de bonheur, ni non plus un morceau de malheur, ni un pari sur l'avenir, ni une extension de moi même. Tu n'es pas à mettre dans une balance où l'on compterait les bénéfices et où l'on soustrairait les inconvénients. Tu es mon fils et c'est, à vrai dire, ma seule certitude.
Le problème est que je souffre essentiellement d'un défaut d'imagination, ni capable de t'imaginer me donnant la répartie, ni capable de profiter de toi et t'habiller comme une poupée qui va à la messe, et il se trouve aussi quece n'est pas non plus mon plaisir que de te changer tes couches. Alors, je patiente.

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